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Ce feu qui couve : le sondage qui fait peur sur ce que les Français tireraient comme conséquences politiques d’un 3ème attentat majeur
©Reuters

Tentation totalitaire

Ce feu qui couve : le sondage qui fait peur sur ce que les Français tireraient comme conséquences politiques d’un 3ème attentat majeur

A la suite des attentats du 13 novembre, une écrasante majorité de Français s'estimaient prêts à sacrifier leurs libertés sur l'autel de la sécurité. Quatre mois plus tard, après un état d'urgence renouvelé et différentes mesures sécuritaires relativement contestées, ils sont presque aussi nombreux à nourrir les mêmes craintes et aspirer aux mêmes solutions... voire plus. Un sondage exclusif Ifop-Atlantico.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Yves Roucaute

Yves Roucaute

Yves Roucaute est philosophe, épistémologue et logicien. Professeur des universités, agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur d’État en science politique, docteur en philosophie (épistémologie), conférencier pour de grands groupes sur les nouvelles technologies et les relations internationales, il a été conseiller dans 4 cabinets ministériels, Président du conseil scientifique l’Institut National des Hautes Etudes et de Sécurité, Directeur national de France Télévision et journaliste. 

Il combat pour les droits de l’Homme. Emprisonné à Cuba pour son soutien aux opposants, engagé auprès du Commandant Massoud, seul intellectuel au monde invité avec Alain Madelin à Kaboul par l’Alliance du Nord pour fêter la victoire contre les Talibans, condamné par le Vietnam pour sa défense des bonzes.

Auteur de nombreux ouvrages dont « Le Bel Avenir de l’Humanité » (Calmann-Lévy),  « Éloge du monde de vie à la française » (Contemporary Bookstore), « La Puissance de la Liberté« (PUF),  « La Puissance d’Humanité » (de Guilbert), « La République contre la démocratie » (Plon), les Démagogues (Plon).

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A lire également sur notre site, le sondage exclusif Ifop-Atlantico dont il est question dans le présent article, ainsi que le sujet suivant : "Pourquoi, face au terrorisme, plutôt que de renoncer à certaines libertés, la France devrait s'inspirer de la résilience israélienne"

Atlantico : 88% des Français estiment probable, voire certain, la possibilité d'un nouvel attentat d'ampleur sur le territoire de France dans les mois à venir. L'inquiétude touche-t-elle de façon égale l'ensemble des populations ? Que dire de l'impact des derniers attentats sur la crainte des Français ?

Jérôme Fourquet : Ce que révèle ce chiffre, c'est que pour une écrasante majorité de nos concitoyens (88%, chiffre confirmé par d'autres enquêtes sur la perception du degré de menace terroriste sur Atlantico.fr), l'éventualité d'un nouvel attentat n'est pas une hypothèse théorique. Elle relève en fait de la quasi-certitude. A ce titre, cette écrasante majorité partage l'analyse régulièrement délivrée par nos responsables gouvernementaux, qu'il s'agisse de Bernard Cazeneuve ou de Manuel Valls. La question n'est plus de savoir "si", mais "quand" aura lieu la troisième série d'attentats,  le message étant que jamais la menace n'a été aussi élevé. Il est reçu 5 sur 5 par la population française : d'abord parce qu'il est annoncé par des responsables gouvernementaux et qu'il s'agit d'un tout autre registre que celui de l'inversion de la courbe du chômage ; ensuite parce qu'une série d'éléments objectifs rends plausible cette funeste prévision. 

Le nombre très élevé de personnes concernées par la radicalisation ou les filières djihadistes – ils se comptent en milliers – mais aussi la volonté de l'Etat Islamique de frapper la France font partie intégrante de ces éléments. D'autant plus que cette même volonté a été réaffirmée à plusieurs reprises. Enfin, la très grande porosité des frontières européennes contribue à ce climat et à la réception du message par la population : d'une part, en raison de la crise des migrants, mais aussi à cause de l'ensemble des révélations des protagonistes des attentats du 13 novembre. La circulation des armes et la facilité de s'en procurer est le dernier ingrédient nécessaire à la reproduction d'un tel drame. C'est pour cela que pour près de 9 Français sur 10, il est probable, voire certain, qu'une nouvelle série d'attentats frappe la France. C'est d'autant plus parlant quand on prête attention au libellé que nous avons retenu : il était ici question d'un attentat important ou d'une série d'attentats. S'il fallait parler comme des géologues ou des sismologues américains, nous évoquerions le fameux "big one". Pour 9 Français sur 10, cette hypothèse parait probable, sinon certaine. Elle l'est pour un quart d'entre eux.

Puisqu'il y a pratiquement l'ensemble de la population à penser de la sorte, l'ensemble des catégories la composant sont représentées. Toutes, bien qu'il existe une gradation, partagent cet avis. L'inquiétude est commune à l'ensemble de la nation et de la société française. Bien sûr, plus on va vers la droite plus la certitude est forte : au Front National, 4 personnes sur 10 y voient une menace inévitable. Cela renvoie bien évidemment à des peurs préalables, décuplées par les attentats. Il est essentiel, par ailleurs, de connaître cet arrière-fond psychologique pour faire l'analyse des autres résultats du sondage. Notre pays continue de vivre normalement, certes, mais a enfoui de grandes inquiétudes et demeure conscient de l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête. Il en a peur. C'est sur cette réaction, notamment, qu'il est possible de constater la scission entre l'avant et l'après attentat.

Au-delà de cette simple peur, quels sont les enseignements à tirer de ce sondage ? Jusqu'où les Français sont-ils prêts à durcir le modèle sécuritaire engagé par François Hollande et Manuel Valls, et à quel prix ?

Jérôme Fourquet : Nous avons réalisé ce sondage car nous voulions savoir jusqu'où un troisième attentat d'ampleur (ou une troisième série d'attentats) pourrait constituer une rupture vis-à-vis de la situation actuelle. Deux scénarios se dessinaient : soit la rupture, soit la continuation. Au regard des chiffres de cette enquête, l'hypothèse la plus plausible est bien la première, en cas d'un troisième attentat. Après deux attentats, il était possible d'imaginer que notre société disposait d'une certaine résilience, ne céderait pas à l'amalgame, tiendrait le choc en un sens. C'était globalement vrai depuis les attentats survenus au Bataclan.

Cependant, l'analyse des chiffres recueillis dans cette enquête démontre que le troisième attentat est un scénario tout à fait plausible aux yeux de l'extrême majorité des français. Dans le même temps, si le pire se produit, il faudrait en tirer toutes les conséquences. C'est là que nous sommes un peu dans le déni. Ce scénario possible nous amènerait collectivement à revoir nos positions et nos principes. Cela n'avait pas été le cas après les deux précédents attentats. C'est une dimension que nous avons mesuré au regard de deux questions : nous avons d'abord demandé aux Français s'ils "étaient prêts à restreindre un certain nombre de leurs libertés à la suite d'un troisième attentat". 75% d'entre eux étaient d'accords. Bien sûr, au lendemain des attentats du 13 novembre, ils étaient 84% à répondre par l'affirmative et il y a deux façons de voir les choses. Si le climat dans lequel a été réalisé cette enquête n'est pas tout à fait neutre (nous ne sommes pas en laboratoire, ce n'est pas un cas d'école : les Français estiment la menace probable, voire certaine; ils s'y sont déjà partiellement préparés), il ne s'agit pas non plus d'un contexte tout à fait chaud. C'est certes moins que la première mesure – faite à chaud, puisqu'elle a été prise le lundi suivant les attentats – mais il faut prendre en compte l'effet cumulatif. Des mesures ont d'ores et déjà été prises depuis le 13 novembre. La France est actuellement en état d'urgence prolongé, des perquisitions administratives ont été menées, des manifestations contre la prolongation de l'état d'urgence ont eu lieu, etc. L'arsenal pénal et sécuritaire, quand il se déploie, peut être amené à rogner un certain nombre de nos libertés. Même si cela n'est pas encore douloureux ou dommageable pour une majorité de nos concitoyens, le curseur a déjà été remonté de plusieurs crans. Les Français interrogés en novembre étaient sous le coup du traumatisme. Depuis lors, un certain nombre de leurs libertés (bien que pas nécessairement individuelles) ont déjà été mis en balance avec une politique de sécurité. Pour autant, les trois-quarts des Français sont prêts à aller plus loin.

La deuxième question que j'évoquais recueille des réponses quasi identiques. A la question "Est-ce que la société française serait alors contrainte de remettre en question certaines de ses valeurs et certains de ses principes (ouverture, tolérance, respect de la vie privée) pour faire face à la situation actuelle ?", 7 Français sur 10 expriment leur accord. Ils sont 28% à être tout à fait d'accord. Il va de soi que sur cette question, le clivage gauche-droite est particulièrement marqué. 84% des électeurs LR et 88% des électeurs FN estiment que cela sera nécessaire, parmi lesquels 40% et 44% jugent cela inévitable respectivement. Sans doute ces électorats n'auraient-ils pas été contre un durcissement de notre arsenal sécuritaire, quitte à revenir sur certaines valeurs humanistes ou "démocratiques". Ces attentats n'ont fait qu'accentuer cette volonté. Si les scores sont particulièrement importants à droite et au FN, ils sont également assez forts à gauche, puisque 55% des électeurs des gauches sont en accord avec ce point. Cela concerne toutes les gauches, des électeurs de Jean-Luc Mélenchon (48%) à ceux des Verts (60%). Définitivement, un troisième attentat d'ampleur ne serait pas une "simple" répétition de celui du Bataclan : ce serait la goutte d'eau susceptible de faire déborder les vases. Les stratèges américains parlent de "game changer". Nous serons contraints, au regard de ces chiffres et à notre corps défendant, de modifier les règles du jeu, les règles de conduite, la façon de vivre à laquelle nous sommes attachés. La situation et sa gravité ne nous laisseraient pas d'autres choix que la remise en question de ces principes et valeurs. Y compris chez ceux qui sont, traditionnellement les gardiens les plus zélés de ces mêmes valeurs : l'électorat de gauche.  55% d'entre eux, sans être à chaud, y sont prêts.

Les Français sont majoritairement favorables à un durcissement sécuritaire et une remise en question des valeurs prônées aujourd'hui en cas de nouvel attentat. Pourtant ils sont majoritaires à estimer qu'un tel attentat n'aurait pas de changement direct sur leur vie. Faut-il y voir un paradoxe ?

Jérôme Fourquet : Je ne pense pas. Ce n'est pas le même registre. En outre, même s'ils ne sont pas majoritaires, ils sont 41% à prétendre qu'un attentat changerait un peu, voire beaucoup leurs vies au quotidien. Ce n'est pas majoritaire, cela reste néanmoins énorme. Quand on parle de vie quotidienne, on parle d'emmener ses enfants à l'école, de faire ses courses, de sortir voir des amis, de se promener en week-end, d'aller travailler… Parmi l'ensemble des Français, 4 sur 10 estiment qu'un troisième attentat aurait un réel impact sur ces aspects de leurs vies. Ces comportements sont, en grande partie, induits ou imposés.

L'objectif des terroristes consiste à créer de la terreur et de bouleverser sur cette base une société entière. Nous avons d'ores et déjà parlé de l'abandon des valeurs, mais ce n'est pas le seul impact. Le climat et l'ambiance en France ne pourraient plus être les mêmes après un troisième attentat. Ce ne sont déjà plus les mêmes aujourd'hui. Prenons le cas – archétypal, certes – de la chute de fréquentation des salles de spectacle. Depuis le 13 novembre, celles-ci ne se sont pas remises. Pour certains, aller boire en terrasse avec des amis revenait à faire acte de résistance, mais manifestement une partie non négligeable de la population a décidé de moins sortir qu'avant. Les résultats des soldes ont également été moins bons qu'usuellement pour cette raison. De la même façon, le secteur d'activité qui profite le plus de la situation est celui de la sécurité privée. Il s'agit indéniablement de changements profonds dans nos comportements, dans nos attitudes et in fine du climat du pays. Nous acceptons désormais que nos sacs soient fouillés à l'entrée d'un magasin, par exemple. Ce sont évidemment des petites choses, mais la somme de ces petites choses implique un changement de la société. Bien sûr, tout le monde n'estime pas que sa vie serait touchée au quotidien, mais c'est oublié qu'une bonne partie des comportements sont induits et donc touche tout le monde. 

En outre, quel événement fait aujourd'hui changer la vie des gens ? Ça n'est pas rien. 70% des Français estiment qu'en cas de troisième attentat, les valeurs et le mode de fonctionnement de la société française seront remis en cause. C'est énorme.  En novembre, l'Ifop réalisait un sondage portant sur les fichiers S. Les trois-quarts de la population étaient favorables à ce que les gens concernés par ces fichiers soient internés préventivement. Cela représenterait un changement majeur dans la philosophie du droit. Les présomptions que nous avons sur ces gens-là existent mais ne sont pas suffisantes. Certes, ils sont potentiellement dangereux mais au nom de nos règles démocratiques, du droit et du respect de l'habeas corpus, nous ne pouvons rien faire. Demander de les faire interner, c'est demander à ce que l'on prenne le taureau par les cornes, à ce que nous bougions sur ces éléments de droit. La menace terroriste met donc nos valeurs et nos convictions à l'épreuve.

Enfin, il est important de souligner l'avis d'un nombre plus limité de Français, mais néanmoins conséquent. Ceux-là pensent qu'il y a plusieurs choses que nous faisions et que nous ne ferons plus, ou du moins plus de la même façon. Ce qui se produira, dans quelles circonstances, quelle en sera l'ampleur, est difficile à déterminer. Mais si c'est comparable à ce que nous avons connu, cela ne serait pas juste un élément de plus, aussi dramatique que cela soit. Ce sera un véritable point d'inflexion.

Observons collectivement ce qu'il se passe. Bien que cela ne se manifeste pas nécessairement pour le commun des mortels, nous sommes en état d'urgence depuis 4 mois. Dans l'histoire de France, c'est loin d'être anodin. Nos militaires sont déployés. Un gouvernement de gauche veut faire voter la déchéance de nationalité pour les binationaux. Une série de mesures ont été prises, des plus anecdotiques aux plus sérieuses. Quelque part, la société se durcit au sens militaire du terme. Les BAC parisiennes ont été dotées de fusil d'assaut. Il s'agit d'armes de guerre, visant à rehausser la puissance de feu des brigades anticriminelles. Nous sommes, en un sens, en guerre en plein Paris. Les fonctionnaires de police ont désormais l'autorisation de porter leur arme hors de leur service. Leurs conditions d'ouverture de feu ont été alignées sur celles des gendarmes : soit plus seulement en situation de légitime défense. Le ministère de l'Intérieur réfléchit également à la possibilité d'armer certains agents de sécurité privée, à l'instar des convoyeurs de fonds, quand ils exercent sur des sites sensibles ou dans le cadre de missions dangereuses. Prendre un peu de recul permet également de souligner comment cette situation a apaisé des débats vieux de quinze ans : les bienfaits de la vidéosurveillance et l'armement des polices municipales. Ce genre de réticences ont été balayées comme un fétu de paille. Nous n'avons – et c'est déjà énorme – connu que deux attentats. Ces éléments factuels, prises de positions d'un gouvernement de gauche, mis bout-à-bout avec les données de notre enquête, dessinent un schéma, une hypothèse. Sous l'effet de cette situation nouvelle qui nous est imposée, la société française prend exemple et adopte des comportements typiques de la société israélienne. Ceux, donc, d'une société démocratique de culture occidentale à haut niveau de vie et qui a dû apprendre à vivre avec une menace terroriste permanente. Chez eux, cela fait 40 que cela dure, là où chez nous ces réflexions ont été évacuées depuis des années. Les changements (comme les portiques à l'entrée des quais de la SNCF) que subit notre société sont profonds. Un troisième attentat génèrerait une demande sociale encore plus forte qu'après le 13 novembre. Ce n'est pas peu dire. La vraie question désormais, c'est la réponse politique qu'il serait possible de fournir à ces attentes, dont les résultats de ce sondage donnent un avant-goût.

Finalement, dans quelle mesure est-ce que ce troisième attentat n'est guère qu'une question de prétexte, pour des Français déjà prêts à ce genre de changements ?

Jérôme Fourquet : Cela rejoint partiellement ce que j'évoquais tout à l'heure, quand j'expliquais que les électorats frontistes et républicains avaient moins "d'état d'âme" sur la mise en balance entre liberté individuelle et sécurité collective. Chez une partie du corps électoral français existait donc déjà des attentes fortes sur le renforcement en matière de sécurité, sur la vigilance accrue des populations potentiellement concernées (les fichiers S, les personnes manifestants des signes de radicalisation, etc). Il n'y avait pas besoin d'attentats pour qu'une bonne partie de l'électorat de droite et de celui du Front National exige que la République soit beaucoup plus intransigeante et sévère vis-à-vis de ces catégories de populations. Le caractère tout particulier de ces attentats vient donc du fait qu'ils s'articulent à la fois sur un contexte géopolitique mondial (montée du djihadisme) et qu'ils font écho à des questionnements qui taraudent en profondeur la société française : rapport à l'islam, rapport à l'immigration, banlieues, etc. Ce cocktail détonnant fait la situation tout à fait particulière que nous connaissons. Ces attentats, pour toute cette partie de l'électorat, n'ont pas joué le rôle d'un révélateur comme cela a pu être le cas pour d'autres catégories. A l'inverse, ils ont davantage eu le rôle d'une preuve ou d'une validation, au sens expérimental du terme, de leurs croyances antérieures. Cela les a consolidés dans leurs convictions. Dans une plus large catégorie de la population, notamment à gauche, cela a déstabilisé et soulevé la question de l'adaptabilité de notre système démocratique et de nos valeurs à cette menace.

Au vu de ce constat, jusqu'où est-ce que notre modèle politique est aujourd'hui menacé ? Faut-il s'attendre à un changement drastique dans l'univers politique français ?

Yves Roucaute : La menace terroriste est une réalité que l'on ne peut pas nier, malgré les dénégations de certains. Les Français savent que c'est une menace. Face à elle, il est clair que nous devons protéger la sécurité des Français. Il est clair également que tout le faux débat des années 1970-1980 doit être évacué comme le faux débat qu'il est : l'idée d'une opposition entre sécurité et liberté. Il n'y a pas d'opposition entre les deux. La sécurité, c'est la liberté de son corps, la liberté de vivre et d'exister. En cela, c'est la première des libertés. Les Français souhaitent que l'on protège cette première liberté qui est précisément le droit de vivre selon la propriété de son corps, de se déplacer, etc.

Le deuxième point qu'il faut souligner, c'est que préserver cette liberté essentielle ne conduira pas à annuler les autres libertés. On essaye aujourd'hui de vendre aux Français l'Etat administratif, bureaucratique, voire l'exécutif policier comme solution pour préserver la liberté. C'est là que le bât blesse ! On prétend aux Français qu'ils ont le choix entre un Etat tyrannique, bureaucratique, qui viole vos autres libertés, où vous serez dans l'insécurité. Ce n'est pas ainsi que cela se passe. Il faudrait dire aux Français qu'ils ont le droit à la sécurité, à la liberté. Ce droit-là ne doit pas être organisé à partir d'une hypertrophie de l'Etat, mais à partir d'un équilibre des pouvoirs entre l'exécutif et le judiciaire. Il s'agit de remettre en place un système juridique libéral où le système judiciaire est intervenant dans les limitations du pouvoir exécutif. Il est primordial de contrôler le pouvoir réglementaire. C'est là le problème : en France, nous faisons croire aux gens qu'ils ont le choix entre l'étatisme et la sécurité. C'est faux ! Nous avons le choix d'une liberté sécurisée avec un pouvoir judiciaire, exécutif et législatif qui se limitent. C'est ça, la vérité ! Nous sommes aujourd'hui en plein dans le faux problème que la bureaucratie qui gouverne cherche à nous poser pour grappiller toujours un peu plus de pouvoir. On le voit bien dans les débats sur le code pénal, dans lesquels nous avons de moins en moins de liberté sous prétexte de protéger notre liberté de corps. Il faut en venir à un Etat de droit où le pouvoir judiciaire contrôle le pouvoir exécutif.

Ces considérations, exposées plus hauts, menacent effectivement le système politique français, puisqu'on leur explique que la solution est celle du toujours plus d'Etat, toujours moins de liberté, que c'est la condition sine qua non de la première de leurs libertés, la sécurité. Dès lors, quand on leur demande de choisir entre toujours plus d'armée, de police, de bureaucratie ou de l'insécurité, ils font le choix de plus d'armée, plus de police, plus de bureaucratie. Bien-sûr, nous avons besoin d'une police efficace ! Mais il est primordial que le pouvoir judiciaire contrôle celui de la police. Or, c'est tout l'opposé de ce vers quoi nous allons. Il faut mettre en garde nos concitoyens, contre le laxisme socialiste autant que celui de la droite. Ils ont raison de réclamer des moyens de sécurité supplémentaires. Cela étant, ces moyens doivent être conçus dans le cadre d'un équilibre des pouvoirs, sinon nous irons de Charybde en Scylla. La menace, c'est qu'à vouloir lutter contre le fléau qu'est le terrorisme, nous fabriquions un second fléau qui est déjà très fort chez nous. L'Etat est hypertrophié en France, particulièrement fort. Ce n'est pas une solution d'avenir et ce n'est pas celle qu'ont choisie nos voisins allemands, britanniques et ceux plus éloignés des Etats-Unis. Il faut revenir à un Etat de droit, fort sur ses positions régaliennes, mais contrôlé par les pouvoirs législatifs et judiciaires.

Existe-t-il selon vous d'autres causes, plus profondes que le terrorisme, plus structurelles, qui permettent de justifier cette position majoritaire des Français ?

Yves Roucaute : Depuis Louis XI, la France répond à une double tradition assez contradictoire. Chez nous s'est développé (particulièrement au cours des trente dernières années) un étatisme très fort, profond. De facto, quand les Français ont un problème, ils chargent l'Etat et vont manifester devant le politique. Ils attendent de l'Etat qu'il règle leurs problèmes, dans la plus pure tradition étatique française, ce qui est un vrai problème. En face, cohabite également une tradition très anarchiste, très paradoxale avec la première. Parfois, on retrouve les deux volets chez les mêmes, comme chez certains chefs d'entreprises qui prônent plus de libertés et blâment l'Etat quand les choses vont mal. C'est vrai pour les Français qui réclament plus de libertés tout en refusant que l'on touche à leurs "droits acquis". C'est pour cela que la bureaucratie surfe aujourd'hui sur ces volets de la tradition française pour imposer son point de vue dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

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