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Carrefour doit compresser ses coûts pour survivre face au maxi-discount.
Carrefour doit compresser ses coûts pour survivre face au maxi-discount.
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Carrefour vs. Maxi-discount

« Les salariés, les grands perdants de la concurrence du discount »

Le tribunal de police d'Evry vient de condamner Carrefour à 3,6 millions d'euros d'amende pour non-respect du Smic auprès de 1200 salariés en France. Le groupe de distribution français est-il avide de profits à tout prix ou victime d'une concurrence exacerbée ?

Frédéric Marty

Frédéric Marty

Frédéric Marty est chercheur affilié au Département Innovation et concurrence de l'OFCE. Il également est membre du Groupe de Recherche en Droit, Economie et Gestion (GREDEG) de l'Université de Nice-Sophia Antipolis et du CNRS.

 

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Atlantico : Pourquoi un groupe comme Carrefour prend-il des risques avec la législation sociale ?

Frédéric Marty : Au-delà de la question de l’indispensable conformité aux normes juridiques et sociales, on peut essayer de se placer du point de vue de la rationalité économique pour comprendre le comportement supposé de Carrefour. On n'est pas dans le registre du « patron voyou », mais plutôt dans une logique d'optimisation, sinon d’opportunisme,  par rapport aux règles, pour minimiser le plus possible les charges dans un secteur bien particulier. Contrairement à ce que l'on peut penser, la grande distribution est un secteur à marges très faibles : les entreprises doivent comprimer leurs coûts au maximum pour préserver leurs marges, et cela peut parfois donner lieu à des pratiques moralement ou légalement répréhensibles.  De ce fait, il n’est pas possible de considérer l’attitude de Carrefour comme emblématique de l’ensemble des grands groupes français.

Pourquoi alors tenter de faire des économies de bouts de chandelle ? 

Carrefour n'est pas menacé de faillite. Les gains liés à ces pratiques ont été estimés à 40 € par mois, ce qui n'est certes  pas négligeable, mais pas non plus indispensable pour sa survie. Cependant, l’impact n’est pas le même en termes de préjudice subi par les salariés en question. Sur cinq ans, celui-ci est estimé entre 2000 et 3000 € par salarié.

Néanmoins, le groupe traverse une période difficile : il souffre d'un manque de clarté dans son positionnement, plutôt « haut de gamme » par rapport aux nouveaux acteurs du maxi-discount comme Lidl ou ED. Carrefour doit se réinventer pour survivre, et sa stratégie est hésitante. C'est pour cela que le groupe doit soigner sa rentabilité.

Carrefour souffre-t-il d'une concurrence à l'intérieur de l'Europe ?

Les seules véritables nouvelles entrées de concurrents sur le marché européen sont les maxi-discounteurs allemands. La situation est similaire aux compagnies aériennes low-cost, qui font travailler en France des salariés avec des contrats de droit étrangers : la concurrence se fait par la réduction massive des coûts, du fait notamment de la pression des consommateurs soucieux de leur pouvoir d’achat. Ce sont donc les salariés, qui ont le pouvoir de négociation le plus faible du fait du chômage et de l'affaiblissement du syndicalisme, qui vont se retrouver perdantsParmi les autres parties prenantes, il convient de souligner les pressions comparables qui s’exercent sur les fournisseurs de la grande distribution.

Mais il y a également une concurrence indirecte au niveau du financement : les investisseurs, sur les marchés financiers, sont très attentifs aux résultats des groupes, et exercent une forte pression sur le management de la firme, car ils préfèrent acheter la dette de la firme la plus rentable.

La libéralisation a-t-elle accentué la concurrence ?

Bien évidemment, plus il y a de concurrence, plus la pression sur les prix est forte, et les plus entreprises se retrouvent sur la lame du rasoir. Après, il est difficile de dire si cela est souhaitable ou non : les consommateurs préfèrent qu'il y ait de la concurrence, alors que les salariés – qui sont parfois les mêmes ! – la redoutent.

La situation a quand même beaucoup évolué. Longtemps, les entreprises étaient financées par les banques, qui s'engageaient à long terme à les accompagner financièrement. A partir de la fin des années 1980, on est allé vers un financement de marché. Notre économie est passée d’un modèle qui se rapprochait du modèle rhénan à un modèle anglo-saxon : le coût de financement est bien moindre, mais cela crée une volatilité difficile à vivre pour les entreprises. Les conditions d'accès au financement de Carrefour vont donc dépendre très étroitement de l’évaluation que vont faire les analystes de sa stratégie. L’évolution de son cours de bourse ou sa notation financière contraint significativement son management.

C'est d'ailleurs pour cela que Carrefour veut scinder son groupe en trois morceaux (Carrefour normal, Dia, et une foncière propriétaire des murs) : pour augmenter leur valorisation financière. En effet, les investisseurs préfèrent toujours les pure players, ces entreprises qui n'ont qu'une seule activité, car elles ne gèrent qu'un seul risque, plus facile à évaluer qu'une multiplicité de risquesLes trois composantes évaluées isolément seraient donc plus valorisées que l’ensemble. C’est un autre exemple de l’influence du jugement des marchés financiers sur la stratégie et le management des entreprises.

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