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Bombardement en Syrie : une victoire militaire pour cacher une défaite politique ?
©François NASCIMBENI / AFP

Tribune

Bombardement en Syrie : une victoire militaire pour cacher une défaite politique ?

Premier bilan d'une entrée en guerre remarquée de la France contre la Syrie.

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique en 2011 auprès de la Task Force Lafayette (forces françaises en Afghanistan). Délégué général des Centristes chargé des questions internationales et de sécurité. 

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Alors que le Parlement a été réuni, lundi dernier, conformément à l’article 35 de notre Constitution, afin que le Gouvernement informe la Représentation nationale de sa décision de participer aux frappes coordonnées en Syrie, aux côtés des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, de nombreuses questions demeurent pourtant quant à la portée réelle et aux desseins sous-jacents de la décision présidentielle.

Passons sur les « arguties » sémantiques qui voudraient que l’on ne soit pas en « guerre » avec la Syrie, alors que la France a engagé neuf avions de combats Rafale et Mirage 2000-5, deux avions de surveillance Awacs, plusieurs avions ravitailleurs, cinq frégates multi-missions et « délivré » douze missiles de croisières Scalp et MdCN (Scalp naval) pour une opération, qui aura coûté, tout de même, 16,23 millions d’euros !

Passons aussi sur les vaines polémiques quant à l’efficacité de notre action militaire. Peu importe, en effet, que 71 missiles sur les 103 tirés aient été interceptés par les systèmes de défense anti-aériens BUK et Pantsir S-1, selon les estimations du ministère russe de la Défense. Seule certitude, ni les systèmes de missiles sol-air S-300 et S-400 - pouvant détruire 36 cibles à la fois -  défendant les bases russes de Tartous et Hmeimim, ni les radars Yenisseï devant équiper le futur système S-500 Prometeï d’une portée de 600 km et pouvant surveiller 300 cibles simultanément, ne seraient entrés en action, jusqu’à preuve du contraire…

En effet, peu importe la réussite militaire de l’opération, puisque les trois cibles visées à Homs et dans la banlieue de Damas, à Barzeh (notamment, le centre d’études et de recherches scientifiques - CERS, que la France avait contribué, du reste, à créer dans les années 1970) étaient, en réalité, d’une importance relative, eu égard au but final recherché. 

Le questionnement le plus pertinent réside davantage, en effet, dans les conséquences à court et moyen terme pour une France, qui, en intervenant se met dangereusement en porte à faux, sur au moins trois visions, qui constituaient pourtant les « grandes heures » de la diplomatie française. 

Celle de « l’équidistance » stratégique, tout d’abord, qui, depuis le gaullisme originel et sa déclinaison « mitterrando-gaullienne », faisait que nous pouvions parler à Washington, à Londres, à Berlin, à Bruxelles autant qu’à Moscou, Ankara et Téhéran avec la même crédibilité. 

Celle de la « patience » stratégique, ensuite, qui voudrait que l’on attende les résultats de l’enquête indépendante et internationale que l’on appelle pourtant de ses propres vœux pour agir…ou pas. 

Celle, enfin, de la « crédibilité » stratégique, notamment sur le plan européen, quand, à défaut d’une coalition européenne, simple vue de l’esprit présidentielle dans la séquence syrienne des derniers jours, nous en soyons « réduits » à un partenariat gallo/anglo-saxon dans les bombardements en Syrie. Étonnant revirement de situation, en effet, que de voir que ce que nous récusions - avec courage et détermination, en 2003, pour intervenir faute de preuves suffisantes et convaincantes en Irak ; que nous interrogions, avec justesse et sagesse, en 2009, lorsqu’il s’est agi de renforcer notre engagement en Afghanistan ou ; que nous estimions, avec prudence, en 2011, quand certaines voix se sont élevés pour estimer de la pertinence de notre engagement en Libye - s’est in fine réalisé, sans apparente contradiction, ni débat.

C’est là, la principale « singularité » de l’article 15 de la Constitution, qui permet au chef des Armées, de pouvoir disposer à sa guise de la force régalienne.

Comment ne pas y voir, cependant, une évidente contradiction lorsque l’on vante - en même temps - les vertus de la défense européenne, désormais rendue possible par le Brexit, devant les 751 parlementaires venus entendre le Président de la République, à Strasbourg ? 

Glissement singulier de sémantique quand, face à la première contrariété venue dans le « couple » franco-allemand - pourtant essentiel à la relance du projet européen, sur fond de divergences sur la gouvernance de la zone euro - l’on en vient désormais à vanter autant le « couple » franco-britannique en matière de défense ?

Le danger, est, en effet, non négligeable, qu’à défaut d’avoir un système onusien et européen pleinement efficace - du moins à nos yeux - nous ne nous approchions d’une appréciation « malléable » du droit international, voire ne vantions de facto les avantages d’une « quasi » communauté internationale.

N’est-ce pas cela dont il s’agit quand - dans la même envolée lyrique - nous nous réjouissions d’avoir rallié une « majorité » d’états au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies et, qu’en même temps - selon la sémantique présidentielle - nous nous félicitions d’un « rejet massif » du projet de résolution russe condamnant notre action militaire ?

Que dire, également, du fait que nous nous empressions désormais, une fois la « mission accomplie » - ce dont nous devons nous féliciter, bien évidemment pour la qualité de nos matériels et des hommes et femmes exceptionnels qui les mettent en œuvre -  hors mandat, faut-il le rappeler, de nous rattacher à toutes les résolutions onusiennes sur la Syrie, notamment celle du 18 décembre 2015 (2254) appelant à la rédaction d’une nouvelle Constitution - remplaçant celle de 2012 - et à la tenue d’élections libres en Syrie d’ici 2021 ; ou encore, celle du 24 février dernier (2401) impliquant l’intensification de la lutte contre le terrorisme, la prévention de la résurgence de Daesh, le soulagement des populations civiles et la reprise de l’aide humanitaire ?

Doit-on également prendre au mot le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui s’est empressé - en sa « double » qualité d’ancien ministre de la Défense, sans doute empreint de la nostalgie des trois OPEX (Serval/Barkhane, Sangaris, Chammal) qu’il aura lancé dans la Bande sahélo-saharienne, en Centrafrique et au Levant, et désormais « coiffé » de sa nouvelle casquette de thuriféraire d’une nouvelle doctrine en matière de politique étrangère - de vanter les avantages d’un multilatéralisme « efficace », et les capacités d’une « communauté internationale » aux contours toujours aussi flous ? 

N’y-a-t-il pas aussi une apparente contradiction à se féliciter d’être passé outre le blocage russe, qui, il est vrai aura apposé son veto douze fois, dont six sur le seul dossier chimique, depuis 2011 et, dans le même temps, penser raisonnablement que la future résolution visant à instaurer le mécanisme de vérification indépendant sur les armes chimiques en Syrie puisse inclure Moscou ?  

Peut-on penser raisonnablement que Moscou va nous ouvrir grand les bras, en vue de nous faire une place dans le cadre d’un règlement de la crise en Syrie, que ses 5000 hommes engagés sur le sol syrien depuis septembre 2015, aux côtés des 15 000 pasdarans iraniens et membres du Hezbollah présents à leurs côtés, auront grandement accéléré ? Le déplacement d’Emmanuel Macron à l’occasion du Forum de Saint-Pétersbourg en mai prochain et à Téhéran n’y suffira sans doute pas non plus…

De fait, l’argument des raisons évoquées pour l’action militaire, à savoir le franchissement de la dite « ligne rouge » fixée à Bashar Al-Assad par Emmanuel Macron résiste t’il aux 95 violations révélées par Human Rights Watch quant à l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, de part et d’autres des belligérants, depuis 2013 ? 

Il est vrai que Paris a un rôle particulier sur le sujet. Rappelons, que c’est à Paris qu’a été signée à Paris, en janvier 1993, la Convention pour l’Interdiction des Armes Chimiques (CIAC), donnant naissance à l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC). Le résultat de l’enquête de terrain des inspecteurs onusiens, à Douma, dans la banlieue de Damas, dans la Ghouta Orientale, lieu présumé de l’attaque qui aurait causé la mort d’une quarantaine de personnes, importe désormais bien peu.

Parmi ces lancinantes interrogations, la question de la « pleine légitimité internationale » d’une telle action militaire, pourtant brandie fièrement par Emmanuel Macron, demeure essentielle, car elle révèle l’état réel de notre système de régulation internationale, proche du blocage conceptuel et de l’asphyxie opérationnelle. 

La décision d’engager d’importants moyens militaires aériens et navals et de lancer un raid qui aura vu, en quelques minutes, s’abattre sur le sol syrien, 103 missiles de croisières, au prix d’une facture conséquente de 500 millions de dollars, semble avoir été prise en contradiction flagrante avec la pierre angulaire de notre politique étrangère, puisque prise à défaut de toute résolution onusienne, sous couvert du chapitre 7 de la Charte des Nations Unies, autorisant pourtant le « recours à des mesures militaires pour contraindre ceux qui menacent la paix et la sécurité internationale ».  

Mauvais signal, en effet, à adresser aux défenseurs du multilatéralisme, pourtant cher au Président français, au moment où notre principal allié militaire dans le raid sur la Syrie, à savoir les Etats-Unis - a décidé de réduire drastiquement les enveloppes budgétaires (comme l’atteste la décision de juillet dernier de « geler » 600 millions d’euros de contributions pour les opérations de maintien de la paix onusiennes) que Washington continuait, malgré tout à honorer. 

Pire, se réjouir ouvertement du vote de seulement trois des membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies (France, GB, USA) sur les cinq (France, GB, USA, Russie et Chine) que ce dernier compte, risque de marginaliser davantage la France, aux yeux des nombreux états particulièrement vigilants à préserver le système onusien (souvent perçu, comme leur seule capacité d’action diplomatique) et ce, dans le contexte d’une remise en cause récurrente du système de régulation internationale. 

N’était-ce pas plutôt une rhétorique traditionnelle venant de Washington, qui évoquait, à l’occasion de la présentation de la nouvelle doctrine en matière de sécurité nationale, à la mi-décembre 2017, l’urgence de veiller à contraindre les « états révisionnistes » ? En ligne de mire, bien sûr, la Russie, la Chine et l’Iran…

Certes, la résolution 2118 du 27 septembre 2013 obligeait la Russie à veiller au démantèlement des armes chimiques dont disposait le régime de Damas, dans la foulée des 1500 morts dû à l’utilisation d’armes chimiques létales dans la banlieue de Damas, dans le quartier de la Ghouta (en août 2013).  La responsabilité russe était également pointée du doigt, en avril 2017, suite à l’attaque de Khan Cheikoun, qui avait provoqué la réponse épidermique d’un Donald Trump, promu chef de guerre à l’aune des 59 missiles Tomahawks tirés sur la base aérienne de Al-Chaayratt. 

Pourtant, outre que la violation de cette dernière résolution aurait impliqué le recours à la force, mais seulement à travers une autre résolution, cette éventuelle réponse impliquait avant tout le Conseil de Sécurité et non certains de ses Etats membres. 

Du reste, les éléments de langage entendus et répétés à dessein, le lendemain des frappes sous-tendent que cette action militaire visait, en réalité, à relancer un processus de paix, resté hélas en jachère - qu’il s’agisse des discussions onusiennes dites de Genève 2 (depuis leur première, tenue le 22 janvier 2014) ou celles des 8 rounds de discussions à Astana, au Kazakhstan  (sous triple parrainage russe, turc et iranien, depuis son lancement, le 23 janvier 2017) complétés par la « décevante » réunion de Sotchi, qui avait, pourtant l’ambition de réunir, en janvier dernier, 33 groupes rebelles, représentants du gouvernement syrien, des mouvements kurdes, de l’ONU, de la Turquie, de l’Iran, à l’invitation de Moscou.

En bref, le tir de quelques missiles suffira-t-il ou invalidera-t-il le souhait de faire de la France un médiateur crédible dans la situation actuelle en Syrie ? La conférence de Paris « inclusive » qu’appelle de ses vœux Emmanuel Macron a-t-elle encore une chance de voir le jour, après l’action militaire du 13 avril dernier ? 

Rappelons, à cet effet, que Bashar El Assad a recouvré 56 % de son territoire ; que les Kurdes - principalement réunis sous l’égide du Parti de l’Union Démocratique (PYD) et des Unités de protection du peuple (YPG)  -  couvrent désormais 28% du territoire syrien, le long des 900 km de frontière avec une Turquie, soucieuse de le leur contester - et que les rebelles djihadistes (principalement le mouvement Tahrir Al-Sham) et Daesh ne sont présents que sur 11% du territoire. 

Si Yalta, il devait y avoir en Syrie, est-ce, ainsi en affirmant imprudemment et naïvement qu’Ankara et Moscou ne sont plus sur la même longueur d’ondes, ou encore en se vantant de « dompter » l’imprévisible Donald Trump, qui n’a pas attendu Emmanuel Macron, ne lui en déplaise, pour engager le retour des quelques 2000 soldats américains présents à l’est de l’Euphrate, que la voix de la France serait plus audible ?

Décision militaire donc fermement assumée par le Président de la République, mais dont les implications diplomatiques risquent d’être des facteurs aggravants d’une situation en Syrie, qui, à défaut d’être pacifiée, semblait pourtant sur la voie de la stabilisation…

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