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Aux origines de Daech et d'Al-Qaida : l'attentat, invention du terrorisme ?
©Reuters

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Aux origines de Daech et d'Al-Qaida : l'attentat, invention du terrorisme ?

Le terrorisme ne répond à aucune définition satisfaisante, mais il a indéniablement une histoire, ancienne et complexe. Extrait de "Histoire du terrorisme", de Gilles Ferragu, publié aux éditions Perrin (1/2).

Gilles  Ferragu

Gilles Ferragu

Gilles Ferragu, ancien membre de l'Ecole française de Rome, est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Paris Ouest-Nanterre-La défense, ainsi qu'à Sciences Po Paris.
Il est notamment l'auteur de Le XXe siècle (en collaboration, Hachette, 2010), Ecrivains et diplomates (en collaboration, Armand Colin, 2012), Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège (en collaboration, Robert Laffont, 2013).

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Si le terrorisme naît dans le giron de l’Etat révolutionnaire, la violence politique est également très tôt revendiquée dans le XIXe siècle par des minoritaires. Pour employer une métaphore biblique, David retrouve sa place face à Goliath. Le XIXe siècle invente – au sens étymologique du terme, découvre – le terrorisme dans son acception la plus courante, à savoir la violence dirigée contre l’Etat à travers l’un de ses représentants. Certes, le crime n’a pas encore de nom, et encore moins de dénomination légale, comme le suggère le lexique juridique, inadéquat, qui demeure celui d’un régime ancien : conspiration, complot, attentat… De même que les modèles invoqués par les conspirateurs sont puisés dans l’Antiquité et la tradition des tyrannicides. La Justice oscille entre un complot contre la sûreté de l’Etat ou le souverain et un banal homicide avec préméditation. On évoque également le crime de parricide (l’un des plus graves en ce qu’il menace directement l’ordre social), au moins symbolique, le souverain étant fréquemment assimilé au père du peuple. Toutefois, la singularité du crime est peu à peu reconnue, notamment par le biais de législations spécifiques.

Une question se pose d’emblée, dans ce siècle autoproclamé du progrès : par quel raisonnement les opposants aux divers régimes politiques aboutissent-ils à l’attentat et au choix de la violence politique ? Que le pouvoir soit sacralisé (le souverain « élu de Dieu ») ou que le régime soit en voie de démocratisation, l’usage de la violence politique viole, dans les deux cas, un interdit. Comment entre-t-on en guerre contre une république qui se prétend libérale, ou contre un tsar perçu comme le père du peuple ? Quel contexte, quelles idéologies justifient le passage à l’acte ?

En effet, le reflux de la violence politique face au bulletin de vote est l’une des caractéristiques majeures de la modernisation politique qui, via le parlementarisme puis la démocratie, entraîne une pacification du champ politique. Pourtant, à la marge, et de manière irréductible, la croyance en une violence libératrice persiste, liée à un contexte social et politique. Que veut alors « dire » le terrorisme, dans l’Europe du XIXe siècle : serait-il, pour détourner le concept majeur de Norbert Elias, une conséquence inattendue du procès de civilisation ? Bannie du champ politique, expulsée de la société par le droit, ou la politesse, la violence reviendraitelle comme un surgeon, brutal, en temps de crise, comme une forme non conformiste de la politique ? Faut-il au contraire le considérer comme une conséquence d’un siècle inauguré par les révolutions et les guerres, l’effet d’une forme de « brutalisation2 » (selon la théorie de Georges L. Mosse) des sociétés politiques émergentes ? Ou bien fautil suivre Clausewitz et considérer que le terrorisme, comme la guerre, est la continuation de la politique par d’autres moyens, une déclinaison civile de la stratégie militaire en ce qu’elle intègre un objectif politique ? Ce débat, qui touche aux diverses manières de caractériser le terrorisme (soit comme une forme de guerre asymétrique, une déclinaison à l’échelle des individus de la guérilla, soit comme une action politique) éclaire l’ambiguïté du phénomène, et explique, jusqu’à nos jours, le trouble des Etats comme des sociétés, confrontées à un phénomène qui ne se laisse pas facilement cerner. Dès les premiers attentats contre Napoléon, on parle d’un « crime inconnu de l’univers », ou « sans exemple dans l’Histoire »3.

Un autre critère, marginal, se dessine également : ces attentats entraînent, et légitiment, des lois spécifiques, d’exception, de « préservation de l’ordre », qualifiées parfois de « scélérates » : des lois qui vont à l’encontre du libéralisme naissant. Effet indirect de cette violence politique nouvelle, le champ de la loi – et donc de l’Etat – s’étend sur la société : il s’agit bien sûr d’un aspect connu du processus de modernisation des sociétés, et du passage entre ancien régime et société moderne. Ce qui suppose de réintégrer les formes primaires de terrorisme dans ce processus.

Extrait de "Histoire du terrorisme", de Gilles Ferragu, publié aux éditions Perrin, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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