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Attentats du 13 novembre 2015 : quand la justice française se défausse sur sa collègue égyptienne "qui n’a pas collaboré"
©Reuters

Bonnes feuilles

Attentats du 13 novembre 2015 : quand la justice française se défausse sur sa collègue égyptienne "qui n’a pas collaboré"

Après les attentats du 13 novembre 2015, Philippe Cohen-Grillet révélait dans "Le Canard enchaîné" que, malgré le déni et les mensonges du gouvernement, la justice française était au courant de menaces contre le Bataclan depuis 2009, et que rien n’avait été fait. Fondé sur des centaines de documents inédits et des années de rencontres avec les principaux protagonistes, "Nos années de plomb" est une chronique glaçante de la guerre en cours. Extrait de "Nos années de plomb - Du Caire au Bataclan : autopsie d’un désastre", de Philippe Cohen-Grillet, aux éditions Plein Jour 1/2

Philippe Cohen-Grillet

Philippe Cohen-Grillet

Philippe Cohen-Grillet est journaliste et écrivain. Spécialiste des dossiers terroristes, il écrit pour Le Canard enchaînéParis MatchLe 1 et, en Belgique, pour Espace de libertés et Médor. Il est l’auteur de plusieurs essais et documents, et de deux romans.

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Beaucoup, parmi les familles de victimes, m’ont rapporté les mêmes propos, tenus par les juges et les représentants du parquet : « Cette histoire (sic) de liens entre les affaires est très exagérée. La justice française a fait son travail et le non-lieu n’est dû qu’à la justice égyptienne, qui n’a pas collaboré. » À l’appui de cette autre « histoire », un document est exhibé, l’ordonnance de non-lieu sur les menaces contre le Bataclan rendue en faveur de Farouk Ben Abbes le 14 septembre 2012. De ces treize pages, un passage est soigneusement extrait, fort à propos :

« (…) l’inertie patente des autorités égyptiennes qui malgré plusieurs demandes d’entraide pénale n’ont jamais transmis la moindre pièce de procédure permettant d’étayer les éléments qu’elles avaient pu elles-mêmes recueillir. » (…)

Bref, c’est à contrecœur que le non-lieu a été prononcé.

Sans doute ce paragraphe de l’ordonnance du juge Teissier serait-il invoqué avec une pertinence quelque peu relativisée au regard des douze tomes et plus de 6 000 pages du dossier d’instruction. Car celles-ci, on l’a vu, regorgent d’éléments transmis par les autorités égyptiennes : clé USB contenant les innombrables modes d’emploi d’explosifs saisie sur Ben Abbes, mail intercepté entre chefs terroristes où l’on discute d’un « attentat martyre en France », etc.

Or, correctement analysés et mis en relation, ces éléments pouvaient permettre de prendre la mesure exacte de la réalité de la menace contre le Bataclan. Muni de tels outils, le juge pouvait balayer les dénégations de son « client », du moins le pousser dans ses retranchements. Mais c’est le client qui a balayé ses soupçons, malgré les pièces communiquées par les Égyptiens.

Quant à l’éloquent « Journal de prison » de Dude Hoxha, il a été, lui, saisi à son domicile par les policiers français. Et la jeune femme, comme Ben Abbes, comme Fabien Clain, était à la disposition de la justice française : ils étaient même dans sa main, en prison, avant que ce dernier ne parvienne à s’évaporer en Syrie. Il est superflu, ici, de répéter ce qui a été démontré dans les pages précédentes, preuves à l’appui. Toujours est-il que la thèse d’une faute commise par la seule justice égyptienne relève de la pathétique tentative de se dédouaner d’un doigt dans le pot de confiture. « C’est pas moi, c’est lui. »

Oui, la justice cairote est faillible et a pu faillir en ne livrant pas tous les détails dont elle disposait sur le projet d’attentat contre le Bataclan, comme elle a failli en laissant s’embourber le dossier de l’attentat du Caire. Mais que penser du fait que son homologue parisienne s’en soit contentée, prononçant un non-lieu sur ce projet pourtant avéré ? Qui est le plus fautif ? Qui était menacé par un acte terroriste ? Qui disposait d’indices, de charges, de preuves matérielles, de documents, de dépositions, d’un suspect et de plusieurs mis en cause ? En quoi la supposée nullité crasse de la justice égyptienne empêchait-elle d’avertir les propriétaires du Bataclan, de faire surveiller la salle de spectacle, d’en transmettre les plans aux forces d’intervention, de garder à l’œil le condamné Fabien Clain et son frère Jean-Michel ?

Leurs voix mortifères se gargarisant du bain de sang résonneront à jamais dans la tête des survivants du 13 novembre, et des familles des morts. Pas sûr que ceux-ci se satisfassent de la fable de la responsabilité des Égyptiens, fût-elle défendue à contrecœur.

Extrait de Nos années de plomb - Du Caire au Bataclan : autopsie d’un désastre, de Philippe Cohen Grillet, publié aux éditions Plein Jour, octobre 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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