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Un tableau représentant Louis XIV du peintre Hyacinthe Rigaud au château de Versailles dans le cadre d'une exposition consacrée à l'œuvre de Rigaud.
©ALAIN JOCARD / AFP

Bonnes feuilles

Apprentis en politique : Louis XIV, des rayons et des ombres

Dominique Jamet publie "Apprentis en politique" aux éditions De Borée. Qu'est-ce que le pouvoir ? Le choc, d'une ambition et de la réalité. La conquête du pouvoir est parfois une partie de plaisir, mais la prise de pouvoir ne couronne trop souvent que la reine d'un jour. Dominique Jamet évoque le destin de ces gouvernants, parvenus au sommet par la grâce de l'hérédité ou du hasard, par la violence ou par l'élection, trop jeunes, mal préparés, mal formés, politiquement inexpérimentés. Extrait 1/2.

Dominique Jamet

Dominique Jamet

Dominique Jamet est journaliste et écrivain français.

Il a présidé la Bibliothèque de France et a publié plus d'une vingtaine de romans et d'essais.

Parmi eux : Un traître (Flammarion, 2008), Le Roi est mort, vive la République (Balland, 2009) et Jean-Jaurès, le rêve et l'action (Bayard, 2009)

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Vous l’aimerez, Madame, il a des airs de Bouquinquant… » Le roi des bonnets de nuit s’était-il métamorphosé ce jour-là en un malicieux prince-sans-rire ? Il faut le croire, du moins si l’on ajoute foi à la tradition qui nous a transmis les termes, choisis avec soin, dans lesquels Louis XIII aurait évoqué pour la première fois devant son épouse Anne d’Autriche un certain Giulio Raimondo Mazzarino. Car le « Bouquinquant » qu’il rappelait au bon souvenir de sa femme n’était autre que cet illustre duc de Buckingham qui, vingt ans auparavant, ambassadeur extraordinaire de Charles Ier d’Angleterre auprès du roi de France, n’avait pas craint de faire quasi publiquement la cour à la reine alors jeune, belle, et notoirement insatisfaite, sans que celle-ci s’en offusquât autant qu’elle aurait dû. Abreuvant son imagination féconde à des sources plus ou moins fiables, le grand Alexandre Dumas, dans Les Trois Mousquetaires, a immortalisé et quelque peu corsé cet épisode romanesque.

« Bouquinquant » ou pas, Mazarin plut en effet à la reine. Comme il avait fait la conquête de Richelieu qui, mourant, l’avait recommandé au roi. Persuadé à son tour des mérites de cet autre cardinal, pourtant si différent du précédent, le monarque, à l’agonie, s’était fait somme toute l’exécuteur testamentaire de son tout-puissant ministre en passant la consigne et le témoin à sa future veuve.

Élevé par le pape à la pourpre cardinalice dès 1641, ses quarante ans tout juste sonnés… pour services rendus au royaume de France, et donc membre du Sacré Collège sans n’avoir jamais été ordonné prêtre, choisi par Louis XIII pour être le parrain de son fils aîné, le petit dauphin Louis-Dieudonné. Il est aussitôt désigné pour présider le Conseil de régence, et confirmé enfin par la reine dans la fonction de principal ministre quatre jours seulement après la mort de son royal conjoint. Deux ans avaient suffi à cette éminence grise, à peine immigrée et naturalisée, pour avaler comme en se jouant tout le parcours des obstacles interposés entre son ambition et la plus haute marche du pouvoir.

Les plus fins connaisseurs des arcanes de la grande politique n’avaient pas vu venir cet outsider sur lequel ils n’auraient pas parié une livre, compte tenu notamment de sa modeste extraction et, accessoirement, de son origine étrangère. La cour et la ville assistèrent, également médusées, à l’ascension météorique de ce campionissimo, pour ainsi dire surgi du néant, puis au couronnement final de son improbable échappée menée en solitaire. On s’avisa de sa prestance, qui était d’un cavalier plutôt que d’un ecclésiastique. Mazarin avait su plaire au grand cardinal, au feu roi, à la reine. Le plus évident de ses dons était apparemment celui de séduire. Ce qui expliquait sa faveur sans prouver son mérite. Saurait-il s’imposer, puis se maintenir au pouvoir ? On n’avait pas encore eu l’occasion d’apprécier à sa juste mesure l’habileté, la patience, la ruse, la prudence, l’audace et le sens politique de ce grand lecteur de Machiavel.

« L’homme rouge », comme le surnomme Victor Hugo dans Marion de Lorme, était aussi généralement exécré qu’il était universellement redouté. Sa mort, en décembre 1642, avait été accueillie par une véritable explosion de joie, dans toutes les classes de la société, à travers tout le pays. La disparition de Louis XIII, cinq mois plus tard, ne suscita guère d’émoi. On n’attendait plus rien du roi, éternel second rôle et malade chronique, que son effacement officiel et définitif.

Tous les visages se tournaient vers la nouvelle équipe, dont on espérait qu’elle allégeât la chape de plomb sous laquelle étouffait le pays, las du triple fardeau d’une guerre interminable, de l’écrasante fiscalité consécutive au financement de cette guerre, et de l’arbitraire d’un gouvernement despotique.

Mazarin sut persuader la reine réticente de l’urgente nécessité de procéder à quelques gestes symboliques : rappel à Paris de quelques parlementaires assignés à résidence – « exilés » – en province, libération de quelques grands seigneurs et grands comploteurs – le duc de Beaufort, les deux frères Vendôme – incarcérés à Vincennes. Mais le couple gouvernemental comprit rapidement qu’il ne pouvait prolonger l’état de grâce dont il avait bénéficié à ses débuts qu’en achetant au prix fort la paix avec les grands.

La conjonction, déjà observée trente ans plus tôt, d’une régente doublement étrangère, du fait de sa naissance et de son inexpérience, d’un favori né de l’autre côté des Alpes et d’un roi encore dans l’enfance donnait à croire aux princes et aux factieux (ce fut bientôt tout un) que, les mêmes causes enfantant les mêmes effets, la France allait revivre le bon vieux temps de Marie de Médicis où le moindre duc et pair, le premier bâtard royal venu n’avait qu’à se rebeller, à menacer de se rebeller ou simplement à paraître, pour faire vaciller, chanceler et finalement reculer un État tournant à la pétaudière.

L’audace, dans un premier temps, paya. Les cordons de la bourse publique s’ouvrirent largement à l’insatiable voracité des grands. Un ruissellement ininterrompu de nominations, de promotions, de pensions, de prébendes, se déversa sur la noblesse. « La reine est si bonne », « la reine est trop bonne », devinrent les scies du moment.

C’était pure grimace, et pure ironie, dont nul n’était dupe. Les largesses dispensées et les concessions accordées par Anne d’Autriche et Mazarin ne faisaient qu’augmenter les exigences et accroître l’insolence de leurs obligés qui y voyaient à juste titre un aveu de faiblesse plutôt qu’une preuve de générosité. Le pouvoir se retrouvait pris dans une spirale infernale. Céder aux sollicitations qui pleuvaient de toutes parts, c’était déclencher de nouvelles revendications, formulées sur un ton de plus en plus haut. Résister, ou tenter de le faire, c’était s’exposer aux mêmes conséquences.

Enhardi par l’exemple qui lui était donné d’en haut, le parlement de Paris qui, fait notable, s’était abstenu de casser ou de modifier le testament du feu roi, ressortit son éternelle demande d’élargissement du droit de remontrance et prétendit subordonner à son agrément toute nouvelle levée d’impôts.

Un vent mauvais se leva du côté de ce vieux parti catholique et ligueur dont Henri IV puis Richelieu avaient rabaissé le caquet sans couper toutes les têtes. Déjouant les espérances de ce groupe de pression, moins actif mais encore puissant, il apparaissait de plus en plus clairement qu’en changeant de statut la reine régente avait changé de point de vue, qu’elle avait enfin oublié qu’elle était fille de Habsbourg pour s’aviser qu’elle était mère de Bourbon, que ses orientations personnelles et l’intérêt national se confondaient désormais, bref, qu’avec son principal ministre elle n’avait pas dévié du cap tenu par ses prédécesseurs : pouvoir central fort, soumission des corps intermédiaires, lutte à mort contre l’Espagne pour l’hégémonie continentale. Et l’Espagne – c’était de bonne guerre – ne se privait pas de souffler plus ou moins ouvertement sur les innombrables mécontentements français.

Le climat politique qui s’était progressivement gâté tourna brutalement à l’orage lorsque la reine, à bout de nerfs, entreprit de faire comprendre aux divers intéressés (dans la pleine acception du mot) par le truchement de Mazarin qu’en parfait accord avec son ministre elle avait résolu de n’être plus désormais aussi « bonne » que par le passé. C’était afficher une louable fermeté, dont elle n’avait pas les moyens.

La riposte fut immédiate et massive. Les diverses oppositions, acharnées à trouver et à cibler le point faible du couple exécutif, le trouvèrent précisément dans le fait qu’il ressemblait de trop près à un couple. La prodigieuse ascension d’un faquin italien, sa parfaite entente avec la souveraine, ne s’expliquaient-elles pas mieux ainsi. La proximité politique d’Anne et de son ministre, leur proximité topographique – la reine ayant choisi de s’installer au Palais-Royal, le cardinal avait aussitôt emménagé à deux pas de la résidence, donc de la couche royale – avaient leur source dans la proximité affective, voire amoureuse, voire charnelle, entre les deux partenaires. (On oubliait au passage que Mazarin ne tenait pas sa légitimité de la veuve de Louis XIII, mais bien du feu roi lui-même et du tout-puissant ministre qui avait été si longtemps le meilleur ennemi de la reine.)

Sur un fond de xénophobie assumée, un flot de libelles, de pamphlets, de chansons paillardes naquit soudain et ne cessa d’enfler jusqu’à devenir un torrent tumultueux et boueux qui charriait pêle-mêle, avec quelques griefs d’ordre proprement politique, une masse d’insinuations, d’imputations, d’accusations personnelles de plus en plus osées, de plus en plus crues, de plus en plus immondes, pour la plus grande joie et la plus grande satisfaction de la populace, pour la plus vive satisfaction des commanditaires occultes de cette sous-littérature qui visait systématiquement au-dessous de la ceinture. Les « mazarinades » imposaient et enracinaient peu à peu dans l’opinion l’image d’un grand pervers, d’un détraqué sexuel, adonné à tous les vices italiens, qui avait entraîné dans sa dépravation, après leur mère, les enfants royaux. Une campagne du même niveau sera menée contre Marie-Antoinette un siècle plus tard. Les réseaux sociaux n’ont rien inventé.

La violence des attaques ne cessait de monter. L’audace des uns s’encourageait de celle des autres et se nourrissait de l’apparente impunité qu’assuraient à d’insaisissables auteurs, plus encore qu’un anonymat parfois bien transparent, des complices et des protecteurs haut placés.

La reine enrageait et poussait son ministre à sévir. Mazarin ne demandait pas mieux que de rappeler aux factieux que son gant de velours pouvait cacher une main de fer, mais il attendait l’occasion de le faire au moindre risque. Il crut la trouver dans l’éclatante victoire que le Grand Condé, vainqueur déjà légendaire de Rocroi, remporta le 20 août 1648 dans la plaine de Lens sur la toujours redoutable infanterie espagnole. Le jour même du Te Deum qui célébrait le succès de nos armes, il faisait arrêter le très remuant et très populaire conseiller au parlement de Paris, Broussel, ainsi que deux de ses collègues.

Le test fut en effet décisif. Le soir même, Paris se hérissait de barricades et le cardinal, prisonnier dans son propre palais, au cœur de la grande ville, était contraint par l’émeute victorieuse à libérer piteusement les trois parlementaires portés en triomphe par la foule jusqu’à leurs domiciles.

S’ensuivirent cinq années chaotiques, cinq folles années jalonnées d’échauffourées, d’intrigues, de complots, de raccommodements, de ruptures, de tractations, de trahisons, de renversements d’alliances au gré de fortunes diverses, d’escarmouches pour rire et de batailles rangées. Tour à tour, des villes travaillées par les agents des princes osaient fermer leurs portes et interdire leur accès aux représentants de l’État ou, pavoisées, fleuries, agenouillées et attendries, acclamaient la famille royale. On vit le cardinal, en fonction de rapports de force évolutifs, quémander au nom de son maître la paix avec ses sujets révoltés. On le vit incarcérer les princes rebelles, on le vit, abandonné de tous, procéder à leur levée d’écrou et fuir à l’étranger, on le vit recruter une armée, rejoindre son jeune roi et finalement gagner haut la main la partie.

La Fronde. Mais faut-il dire la Fronde ? Il n’y eut que des Frondes, parlementaire, populaire, aristocratique, parisienne, provinciale, un très bref moment confondues et jamais unies. Aucune convergence ne pouvait fédérer durablement les parlementaires, les grands, les bourgeois et le bas peuple. À peine né, le mouvement se dissocia dans un bouillonnement confus d’ambitions personnelles, donc incompatibles, de revendications diverses et contradictoires. Dès le départ, la Fronde se caractérisa plutôt par un trop-plein que par un manque d’aspirants à sa direction. Qu’il s’agît de Monsieur, frère du roi défunt, éternel Iznogoud candidat permanent au trône, du Grand Condé, prince du sang, auréolé de ses victoires, du duc de Beaufort, petit-fils bâtard de Henri IV et « roi des Halles », de Gondi, futur cardinal de Retz, intrigant mitré de première force, de quelques autres, fiers de leurs titres et de la gloire de leurs pères, les candidats se bousculaient, mais sans autre projet que la défense d’intérêts particuliers et la satisfaction d’appétits féroces. À défaut d’un leader unique et reconnu par tous, la révolte aux acteurs et formes multiples ne parvint même pas à se regrouper derrière le panache d’un commandement militaire. Dans ces conditions, sans programme, sans structures et sans chef, l’insurrection initiale ne pouvait que dégénérer en un défoulement éphémère, sans but et donc sans avenir.

Il fut également heureux pour les défenseurs de la légitimité monarchique que Turenne et Condé, tenus pour être les meilleurs généraux de l’époque, tout à tour rebelles et loyaux l’un et l’autre, aient eu le bon goût de ne jamais entrer simultanément en dissidence. Lorsqu’il leur arriva de s’affronter sur des champs de bataille, le sort des armes fut en effet le plus souvent le plus favorable à celui des deux qui commandait au nom du roi de France et donc cruel pour celui qui avait déserté le drapeau de fleurs de lys pour les étendards espagnols. Cette constante pouvait être interprétée comme le signe que le Ciel avait pris parti et soutenait la cause des Bourbons ou comme la preuve que la conscience et la honte d’avoir trahi leur pays (?) brouillait le jugement et faisait trembler la main de ces deux grands capitaines. On peut y voir aussi, plus simplement et à vue terrestre, la conséquence et la démonstration de l’irrémédiable déclin de cette superbe Espagne dont les invincibles tercios avaient dominé l’Europe et fait trembler la France aux temps décidément révolus de Charles Quint et de Philippe II.

On notera enfin qu’au plus fort de la Fronde, alors même que le cardinal, dans les mazarinades ou en effigie, était littéralement traîné dans la boue, quand la reine, qu’on lui associait pour le moins bon et pour le pire, en était éclaboussée par ricochet, quand les deux cochers du char de l’État étaient la risée de tous et que l’édifice tremblait sous les coups de boutoir des mutins, à aucun moment la forme du régime n’aura été mise en cause, à aucun moment la légi[1]timité et la personne sacrée du jeune roi n’auront été contestées ou menacées. 1648 n’est pas 1789 et moins encore 1793. Le conseiller Broussel n’a pas la carrure d’un Danton, le Grand Condé n’est pas un double de Robespierre et le coadjuteur de Paris, Gondi, n’a rien, mais alors vraiment rien, d’un Saint-Just. C’est de l’autre côté de la Manche qu’en 1649 une révolution radicale et atypique se paiera la tête d’un souverain singulièrement maladroit. De ce côté-ci du Channel, la décapitation de Charles Ier ne suscite ni admirateurs ni imitateurs. Loin de donner des idées aux Français, ce contre-exemple sacrilège ne leur inspire que crainte et horreur.

La Fronde, dans ses débuts, a séduit une partie de la population notamment à Paris et dans quelques grandes villes, parmi les artisans, les commerçants, volontiers remuants dans la fraction la plus éclairée de la bourgeoisie. L’agitation générale, le soulèvement, si désordonné, si anarchique qu’il ait pu être dès l’origine, faisait passer comme un frémissement, un souffle de liberté, un courant d’air frais sur le lac d’une société immobile. Le mouvement récupéré et dévoyé par les grands, chacun put voir ce qu’il en était de leurs promesses démagogiques et vérifier au fil des mois, puis des années, que les vagues espérances qu’ils avaient fait miroiter n’étaient que de grandes illusions, et que les masques les plus avantageux dissimulaient de bien mal des ambitions folles, des querelles d’ego et des appétits féroces.

L’opinion s’est peu à peu, et de plus en plus massivement, lassée puis exaspérée des troubles continuels qui semaient le désordre dans les esprits, mettaient le marasme dans les affaires, ajoutaient leurs dommages et leurs dégâts aux ravages de la guerre étrangère et ressuscitaient le spectre à peine exorcisé des guerres de religion.

C’est avec des transports de joie que la foule versatile, revenue de ce qui lui semble désormais un incompréhensible égarement, salue en octobre 1652, avec la déconfiture complète des princes, le retour triomphal du roi et de sa mère dans leur bonne ville de Paris puis, en février 1653, le retour plus discret du cardinal-ministre, bref le retour de l’ordre, aussi ardemment désiré qu’il avait été unanime[1]ment défié et joyeusement bafoué. « Toute la France est mazarine », s’exclame-t-on avec autant de surprise que de satisfaction.

À mi-parcours du siècle, avant même que débute le règne effectif de Louis XIV, le pays n’est pas seulement dégrisé, il est pour un bon moment vacciné contre les charmes de la chienlit et les délices de la guéguerre civile. Le Roi-Soleil n’aura plus jamais à affronter les problèmes d’ordre public et de paix intérieure qu’ont rencontrés ses prédécesseurs et que connaîtront ses successeurs.

Des mesures d’amnistie, partielle puis générale, à l’occasion de la paix des Pyrénées, en 1659, viendront panser les plaies puis effacer jusqu’aux traces de la tragi-comédie qu’a traversée la France.

Tout est pardonné, au moins officiellement. Mais tout peut-il s’oublier ? Ni les joyeuses entrées, ni les carrousels, ni les inaugurations, ni les Te Deum, ni les vivats, ni la docilité de son bon peuple, ni les saluts, ni les courbettes, ni l’obséquiosité, ni la servilité de sa fidèle noblesse, enfin domptée, rien, jamais, ne pourra effacer de l’éléphantesque mémoire du « Grand Roi » les traumatismes profonds, les plaies mal cicatrisées, les blessures inguérissables de son enfance.

Comment pourrait-il oublier cette première nuit étrange, ce 6 janvier 1649 – il avait dix ans – où, à trois heures du matin avec la reine, sa mère, et son frère cadet, suivis d’une poignée de fidèles mis dans la confidence, ils avaient quitté le Palais-Royal sur la pointe des pieds, en catimini, comme des voleurs ? Des voitures les attendaient, rue Croix-des-Petits-Champs. Pour étouffer le martèlement des sabots sur le pavé, les jambes des chevaux étaient gainées de feutre. Dans l’obscurité glaciale, la famille royale, bientôt rejointe par Mazarin et escortée par le Grand Condé en personne, qui était par chance dans une période loyaliste, avait pris au grand trot la route de Saint-Germain-en-Laye. Arrivés au château, où personne ne les attendait, rien n’avait été prévu pour l’accueil des fugitifs : ni feu, ni draps, ni linge, ni lit. À l’exception de la reine et de ses deux enfants, tout le monde avait dormi sur la paille.

Et cette autre nuit de cauchemar, cette nuit du 9 au 10 février 1651. Il avait maintenant douze ans. Gondi, bien renseigné, avait répandu dans tout Paris le bruit que la reine et les siens s’apprêtaient de nouveau à prendre la poudre d’escampette. La foule qui s’était amassée sous les fenêtres du palais refusait de se disperser tant qu’elle n’aurait pas la preuve qu’il n’en était rien. Elle exigeait de le voir. On avait dû, sous la menace, autoriser les manifestants à entrer dans le bâtiment, à forcer le seuil de sa chambre, à défiler devant le lit où, tout habillé sous l’édredon, il feignait de dormir.

Bonnes gens, braves gens, pauvres gens, pauvres dupes, si prompts à s’emballer, si facilement abusés. Ils entraient dans sa chambre, portant des torches, la bave aux lèvres, l’injure à la bouche. Les femmes qui étaient déjà à l’intérieur leur faisaient signe de se taire, tout attendries devant le sommeil innocent de leur petit prince charmant qui enrageait en silence.

Et ce jour où, croisant sur le Cours-la-Reine le carrosse du roitelet, le Grand Condé n’avait daigné ni s’arrêter ni seulement se découvrir pour saluer son souverain. Le vainqueur de Rocroi et de Lens n’avait pas encore fait mitrailler une foule de notables parisiens qui n’avaient d’autre tort que de réclamer la paix. Au faîte de sa popularité, à la veille d’une nouvelle désertion, les badauds l’acclamaient au passage. Il avait fallu dévorer cette humiliation[1]là aussi. Comme cet autre jour où, la cavalerie loyaliste étant sur le point de pénétrer dans Paris par la porte Saint-Antoine, la Grande Mademoiselle, sa propre cousine, digne fille de tonton Gaston, Monsieur, l’éternel comploteur, avait fait pointer et tirer les canons de la Bastille sur l’armée royale, permettant ainsi aux escadrons frondeurs en désordre de se regrouper à l’abri des rem[1]parts de la capitale.

À la différence de Louis XII qui, ayant accédé au trône, pardonnera les injures faites au duc d’Orléans, Louis XIV tirera clairement leçons et conséquences des avanies infligées à Louis-Dieudonné par les Parisiens et les grands. Également inspirées par la crainte, la défiance et la rancune, les dispositions qu’il prévoit obéissent cependant à des logiques contraires et traduisent des intentions opposées.

Le roi ne se sent pas d’affinités avec le peuple, ce monstre à mille têtes qui ne cesse d’être humble et docile que pour être menaçant et dangereux. Fort de son expérience malheureuse, le monarque, à peine il est le maître, entend prendre au plus vite ses distances, politiquement, protocolairement et matériellement avec la capitale de ses pères, liée à leur histoire, mais aussi à une foule de souvenirs malheureux, voire tragiques. Demeurer à Paris, outre l’incommodité très réelle d’un séjour infesté de maladies, imprégné d’odeurs pestilentielles, gâché par des encombrements perpétuels, c’est se mettre à la merci d’une populace aisément excitable, encline au désordre, aux tumultes, à l’émeute… à la Fronde. Donner à la royauté, à quelques lieues de la grande ville, un cadre et un éclat dignes d’elle (et de lui), c’est répondre à la fois aux exigences de la sécurité et à celles de la majesté : mettre le corps physique du roi à l’abri d’un coup de main, augmenter le prestige et accroître le respect que confère l’éloignement. Major e longinquo reverentia.

Avant même d’emménager en 1682 dans sa résidence versaillaise, perdue au milieu des forêts, Louis XIV, amateur de grand air, d’exercice physique et de chasse à courre, se partage déjà entre Saint-Germain, Maisons, Rueil, Compiègne, Fontainebleau, tous lieux qui correspondent mieux que le Louvre à ses conceptions et à ses goûts. Il passe la nuit à Paris le 9 février 1671. S’il lui arrivera encore d’y remettre les pieds de très loin en très loin, exclusivement pour y présider des cérémonies officielles, il n’y dormira plus une seule fois au cours des quarante-quatre ans qu’il lui reste à vivre.

Ainsi organise-t-il lui-même son isolement, on peut même dire son confinement, et sa profonde ignorance des réalités de son pays. Si son calcul produit de son vivant les effets qu’il en attendait et fait de Versailles la scène d’un grand spectacle dont il est, sous les feux de la rampe, la seule vedette, entourée d’une foule de figurants, les conséquences à long terme sont désastreuses sur le plan affectif comme sur le plan politique. Cette séparation de corps constitue dans la vie du royaume comme ce serait le cas dans celle d’un ménage la première étape de la dislocation de la famille, d’un lent et inexorable processus de divorce. Censé être le père de son peuple, qu’est-ce qu’un père qui, dans la pratique, renonce à exercer le droit de visiter ses enfants ?

Extrait du livre de Dominique Jamet, « Apprentis en politique », publié aux éditions De Borée.

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