La dissidence au 21ème siècle sera-t-elle toujours anti-capitaliste ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
"Les Anonymous ont très bien compris que la plus grande menace qui pèse sur le progrès démocratique des sociétés humaines est la mise sous contrôle d’Internet."
"Les Anonymous ont très bien compris que la plus grande menace qui pèse sur le progrès démocratique des sociétés humaines est la mise sous contrôle d’Internet."
©Reuters

We are Legion

La dissidence au 21ème siècle sera-t-elle toujours anti-capitaliste ?

La critique du "système" ne passe plus aujourd'hui par l'adhésion aux valeurs de la gauche radicale. L'avènement d'un réseau global, Internet, a permis l'émergence d'une nouvelle façon de pratiquer la démocratie, fondée sur un libéralisme humaniste attaché aux libertés publiques.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

Voir la bio »

A lire également, l'interview de Guy Sorman : La marque Anonymous récupérée : toute critique du capitalisme est-elle inévitablement digérée par celui-ci ?

Jusqu’à une époque récente, l’entrée en dissidence vis-à-vis du «système» signifiait forcément l’adhésion à des valeurs hostiles à l’économie de marché et au capitalisme. C’était l’époque bénie où le refus d’une vérité dominante signifiait souscrire à des doctrines plus ou moins proches du marxisme, notamment aux idées trotskystes.

La crise de 2008 a probablement constitué un basculement majeur dans l’histoire de la dissidence, avec l’apparition de mouvements comme les Anonymous ou, en Allemagne, le Parti pirate, dont le refus du système dominant ne se traduit plus par l’adhésion à des idées de gauche, mais de plus en plus souvent par leur rejet. D’une manière générale, les dissidents du 21è siècle ne s’inscrivent plus dans un refus de l’économie de marché, mais plutôt dans une recherche d’une nouvelle forme de démocratie, qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler la démocratie liquide.

En quoi consiste-t-elle, cette démocratie liquide qui prend acte de la mort de la démocratie représentative, dans laquelle elle voit une forme inférieure de démocratie, comme une préhistoire de la démocratie, en quelque sorte?

D’abord en un principe simple : le pouvoir est exercé directement par les citoyens, qui peuvent éventuellement déléguer leur autorité de façon temporaire à un autre citoyen de leur choix, mais qui restent toujours propriétaires de leur délégation. Cette idée est à tort assimilée à la démocratie directe.

Dans la démocratie directe, les décisions sont prises par des votes à main levée, et l’assemblée des citoyens ne se réunit que de façon épisodique. L’exécution des décisions est confiée à des fonctionnaires, qui sont des professionnels de l’action publique.

Dans la démocratie liquide, les décisions sont délibérées et le vote majoritaire n’est pas considéré comme une expression démocratique. D’autres processus de décision collective sont privilégiés, comme le vote Condorcet. Surtout, à chaque instant, les citoyens peuvent demander aux fonctionnaires des comptes sur leur façon d’administrer les affaires et d’appliquer les décisions collectives.

Cette application fidèle de l’article 15 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen explique pourquoi la transparence joue un rôle essentiel dans la démocratie liquide : contrôler en permanence le respect des décisions politiques par ceux qui sont en charge de leur exécution est la meilleure garantie contre la captation du pouvoir par une classe technocratique.

L’efficacité d’une démocratie de ce type, impensable il y a vingt ans, est étroitement liée à l’existence d’un réseau collaboratif global comme Internet. Grâce à la transparence cristalline d’Internet, la démocratie liquide devient une modalité plus efficace de gouvernance que la démocratie représentative, où la clique des professionnels de la politique et la caste des technocrates usent et abusent de prétendues complexités réglementaires pour usurper le pouvoir.

Dans cet esprit, on comprend mieux pourquoi l’aspiration à la démocratie liquide s’appuie largement sur des mouvements de type Anonymous, dont la principale revendication porte sur la neutralité du Net. De cette neutralité, c’est-à-dire de cette « dépolitisation » et de cette désétatisation des réseaux dépend non seulement la liberté d’expression de demain, mais aussi la qualité démocratique des décisions collectives futures.

Les Anonymous ont très bien compris que la plus grande menace qui pèse sur le progrès démocratique des sociétés humaines est la mise sous contrôle d’Internet.

En ce sens, ils secrètent une double réaction.

D’abord une réaction contre les majors de l’information et de la culture, à qui ils reprochent de transformer l’expression collective en marché de consommation. D’où une revendication au droit de télécharger gratuitement, contre les logiques patrimoniales des géants du secteur.

Ensuite une réaction en profondeur contre le contrôle d’Internet par l’Etat et les forces de l’ordre, qu’ils soupçonnent de vouloir subordonner la population, au nom d’une démocratie représentative dont on voit bien qu’elle n’est plus capable de régler les problèmes de notre temps.

En ce sens, la phrase de légende prononcée par notre ministresse du numérique, Fleur Pellerin, sur la neutralité du Net comme invention des capitalistes américains, manifeste le basculement de la dissidence, qui ne peut plus être de gauche. Pour les Anonymous, l’Etat, c’est le danger du contrôle liberticide qui s’habille sous des apparences de solidarité.

D’une certaine façon, l’essence de la dissidence numérique est individualiste, tocquevillienne, libérale dirions-nous. Mais pas de ce libéralisme des grands groupes imbus de doctrines économiques portant la finance à son apogée. D’un libéralisme humaniste, attaché aux libertés publiques comme fondement de toute vie collective.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !