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se sont auto-dissous
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Hyperpuissance molle

Comment les Etats-Unis se sont auto-dissous

Loin de leur position triomphante à la fin de la guerre froide, les Etats-Unis ont perdu leur hégémonie. Pourtant, plus que d'un déclin, c'est d'un ajustement relatif de la puissance américaine dans un monde multipolaire qu'il faut parler. Note de lecture de La nouvelle impuissance américaine, essai sur dix années d’autodissolution stratégique d'Olivier Zajec.

Eric  Delbecque

Eric Delbecque

Eric Delbecque est expert en sécurité intérieure, auteur des Ingouvernables (Grasset). Eric Delbecque est expert en sécurité intérieure et en intelligence économique et stratégique, Directeur du pôle intelligence économique de COMFLUENCE et Directeur Général Adjoint de l’IFET (Institut pour la Formation des Élus Territoriaux, créé à l'initiative de l’Assemblée des Départements de France, et agréé par le ministère de l’Intérieur pour dispenser de la formation aux élus). Il fut directeur du département intelligence stratégique de la société SIFARIS, responsable de la sûreté de Charlie Hebdo et chef du département intelligence & sécurité économiques de l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice (INHESJ), établissement public administratif placé sous la tutelle du Premier ministre), directeur de l’Institut d’Études et de Recherche pour la Sécurité des Entreprises (IERSE, institut de la Gendarmerie nationale), expert au sein de l’ADIT (société nationale d’intelligence stratégique) et responsable des opérations d’intelligence économique et de communication de crise au sein d’une filiale de La Compagnie Financière Rothschild.

Par ailleurs, il fut conférencier à l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense Nationale), au CHEMI (Centre des Hautes Études du Ministère de l’Intérieur), et à l’École de Guerre Économique. Il a enseigné à Sciences Po (IEP de Paris), à l’ENA (École Nationale d’Administration), à l’IHEDN (Institut National des Hautes Études de la Défense Nationale), à l’ENM (École Nationale de la Magistrature), à l’EOGN (École des Officiers de la Gendarmerie Nationale), à Paris-Dauphine et au Pôle Universitaire Léonard de Vinci. Il est colonel de réserve (RC) de la Gendarmerie Nationale.

Il est l’auteur de nombreux livres portant sur les sujets suivants : l’intelligence économique, la sûreté des entreprises, les stratégies d’influence, l’histoire des idéologies, la sécurité nationale et le management de crise. Il a récemment publié Les Ingouvernables (Grasset) et, avec Christian Chocquet, Quelle stratégie contre le djihadisme ? Repenser la lutte contre la violence radicale (VA éditions). 

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Dans son brillant essai[1] publié récemment, Olivier Zajec développe une thèse simple mais essentielle : depuis le 11 septembre 2001, les États-Unis sont entrés dans un processus d’« auto-dissolution stratégique ». Celle-ci n’en finit plus de produire d’insignes et douloureuses conséquences sur la scène internationale. Comment la caractériser ? Comme un « déclassement relatif dans la mondialisation multipolaire ». Le principal problème, c’est que nous ne parvenons pas à en finir dans nos têtes avec l’image de l’Amérique toute-puissante.

Pour éviter les débats inutiles, l’auteur précise rapidement qu’il vaut mieux penser cette évolution comme un « abaissement » de la puissance américaine que comme un « déclin ». Ce dernier, connoté péjorativement, renvoie à une notion extrêmement subjective et morale. Elle peut impliquer de surcroît une vision finalisée de l’avenir ou adopter rapidement les contours du prophétisme. Là n’est pas le propos : la notion d’abaissement constate simplement une modification des rapports de force. La dispersion de la puissance depuis plusieurs décennies confère à Washington, de manière parfaitement logique, une capacité d’action et d’influence moins disproportionnée que par le passé vis-à-vis de ses partenaires et adversaires.

Il faut y ajouter l’incapacité structurelle de l’Oncle Sam à penser les autres cultures (et donc à y faire correspondre une stratégie adaptée) et l’on comprend alors très clairement que les « facteurs bruts » de puissance américains (pourtant bien réels) ne parviennent plus à se transformer en « dynamique efficiente » de transformation du monde, ou tout au moins d’action positive sur lui. D’où les échecs aujourd’hui patents des deux opérations militaires des États-Unis contre le terrorisme : ni la guerre en Irak ni celle en Afghanistan ne trouvent aujourd’hui de justification convaincantes. Au passage la notion d’Occident en est sortie fragilisée, car on a brutalement révélé que les intérêts américains et européens ne se recouvraient pas en de multiples occasions. Ce qui ne manque pas d’impacter le débat sur la nature de l’OTAN : club occidental (dont on questionne par conséquent la solidité conceptuelle) ou alliance à tout faire et déterritorialisée des démocraties (quel que soit le continent sur lequel elle se situe) ? La question est légitime et l’on y répond forcément avec de nombreuses nuances, d’un côté ou d’un autre. 

Au bout du compte, le grand mérite du livre d’Olivier Zajec, c’est de reconstruire intelligemment un débat trop longtemps mal posé sur le déclin, qu’il soit américain ou pas. Suite à une situation historique exceptionnelle, les Etats-Unis ont construit une dominance hors du commun. Le XXIe siècle a mis fin à cette influence sans égale à l’échelle de l’Histoire. Bien que disposant toujours d’une puissance considérable, ils ont néanmoins perdu l’autorité morale et la capacité d’édicter l’ensemble des règles du jeu de la scène planétaire. Vraisemblablement, plus personne ne pourra reproduire ce cas de figure, Chinois compris. L’interdépendance généralisée et l’émergence des pôles de puissance concurrents dans les vingt dernières années éliminèrent cette option de la « relève ».

La « normalisation » des Etats-Unis correspond à l’entrée dans une nouvelle ère des relations internationales où les rapports de force façonneront les dynamiques mondiales politiques, économiques, sociales, culturelles ou technologiques, mais sans que l’un des acteurs puisse imposer radicalement sa vision de l’avenir des nations. C’est sans doute là l’occasion pour Washington d’entrer dans une profonde réforme de ses modes de représentation de l’Autre. Tous les États et les peuples gagneront à cette transformation, à commencer par l’Oncle Sam…


[1]La nouvelle impuissance américaine. Essai sur dix années d’autodissolution stratégique (L’œuvre, 2011). 

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