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Alibaba ou l’exemple choisi par Pékin pour mater le Far West de la tech chinoise.
©PHILIPPE LOPEZ / AFP

Amende

Alibaba ou l’exemple choisi par Pékin pour mater le Far West de la tech chinoise

Les autorités chinoises ont infligé au groupe de commerce en ligne Alibaba une amende de 18,2 milliards de yuans (près de 2,8 milliards de dollars) pour abus de position dominante. Alibaba et d'autres grandes entreprises de technologies chinoises font face à des pressions dans un contexte d'inquiétude quant à leur influence en Chine.

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron est géographe et spécialiste de la Chine contemporaine. Il a enseigné la géographie et la géopolitique de la Chine à l’INALCO de 2014 à 2018. Il est enseignant-chercheur associé à l'Ecole navale.

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Atlantico : Tombé en disgrâce auprès du pouvoir central, le géant chinois du commerce en ligne Jack Ma a été condamné à une amende de 2,8 milliards de dollars. Comment Pékin justifie-t-il cette sanction ? Le motif d'abus de position dominante est-il avéré ?

Emmanuel Véron : Rappelons que Jack Ma (ancien membre du PCC) était à la tête du numéro un du commerce en ligne – Alibaba. Jack Ma, originaire de Hangzhou a construit un empire en deux décennies aux portes de la métropole de Shanghai qui s’est rapidement imposé dans le e-commerce (florissant dans les années 2000) et qui véritablement explosé dans les années 2010. Le géant Alibaba s’est d’abord imposé sur le marché chinois avant de connaître un développement important à l’international. La plupart des Chinois utilise Alibaba et est devenue incontournable dans la vie quotidienne, concurrençant les géants de la vente internationaux en Chine (de Carrefour à Tesco en passant par Auchan, qui depuis se sont retirés de Chine).

Depuis la sanction de la fin de l’année dernière (annulation de l’introduction en bourse de sa filiale Ant Group), Alibaba fait l’objet d’une mise au pas par le régime à travers l’application de lois et de réglementations de régulation. Ainsi, Jack Ma est condamné à une amende de 18,2 milliards de yuans soit 2,3 milliards d’euros. Le groupe Alibaba est accusé d’un manque de collaboration avec ses concurrents… Le régime a décrété une mise en conformité du groupe sous trois ans. Ce qui est sous-jacent, c’est bien la nationalisation du groupe. Ceci serait un précédent en Chine et plus largement dans le monde des technologies aujourd’hui.

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L’opération de l’annulation de l’introduction en bourse d’Ant Group puis la condamnation de Jack Ma signale la volonté de reprise en main des géants du web par Pékin. En ce sens, aucun groupe n’aura la pleine capacité d’innover, investir et s’intégrer au système financier international en dehors du cadre territorial chinois. A termes, le régime cherche à nationalise l’ensemble des géants de la tech et du web. Ce processus de reprise en main par le régime intervient dans un contexte où d’une part et malgré la crise sanitaire mondiale, les géants de la tech ont tous enregistrés des chiffres d’affaires flatteurs et d’autre part de contrôle toujours plus important des pans entiers de l’économie, des affaires et de la finance par le régime.

Si Ant Group et Jack Ma sont séparément interrogés par la Banque populaire de Chine et le régulateur financier chinois, depuis janvier dernier, Jack Ma a proposé une vente de ses parts (importantes) et Ant Group cherche à se dissocier de Jack Ma…

Après avoir favorisé ces entreprises pour concurrencer les GAFAM américains, Pékin craint-elle maintenant leur influence grandissante ? N’est-ce pas contre productif pour l’économie chinoise de brider de tels champions ?

Il est évident que la géopolitique des vingt prochaines années sera très structurée par la rivalité sino-américaine, en particulier via les géants de la tech. L’Europe est en dehors du jeu, par manque d’unité entre les Etats et de véritables champions du web et de la tech pouvant rivaliser avec d’une part les GAFAM et d’autre part les BATX. En ce sens, la compétition Chine-Etats-Unis est une compétition BATX-GAFAM. Celle-ci se prolonge par les modalités politiques et de gouvernance des Etats. Alors que les Etats-Unis sont encore la puissance qui concentre la R&D, l’innovation et un rayonnement global des GAFAM arrimés à l’Etat, malgré les demandes de transparence, de régulation de la vie privée et la question des données. En Chine, le régime cherche à développer les BATX, selon ses priorités stratégiques et sécuritaires. Ce développement ne peut être fait sans l’obsession du contrôle, facteur essentiel de la nature du régime. Si hier, les BATX se sont développés avec l’internationalisation de la Chine, l’explosion de son commerce international et son expansion sur les marchés mondiaux, la période actuelle résume le tournant d’une reprise en main pour à termes dépasser les capacités américaines et s’imposer dans les régions en développement et en dehors de la sphère occidentale…

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Cette reprise en main, qui donnerait le signal d’une nationalisation (en tout cas d’une volonté de nationalisation) pourrait semble contre-productive, notamment sur l’incapacité du Parti-Etat à laisser l’initiative aux entreprises privées et par là-même à la libre intégration au système financier international. Ce sur quoi joue le régime se synthétise en deux paramètres :

1/Si les géants de la tech sont sous la coupe du régime, ils seront tous orientés dans leur gouvernance et développement en s’appuyant sur la consommation intérieure chinoise en dehors d’un développement international. Ceci, dans la lignée des dernières grandes réunions politiques chinoises depuis 2020 donnant le feu vert au « programme de la double-circulation ». La Chine cherche à se rendre moins dépendant de l’extérieur et développe son marché intérieur.

2/ Le régime joue sur le temps moyen et long de l’évolution de l’environnement stratégique international, en misant sur le recul de l’influence occidentale, en premier lieu des Etats-Unis. En ce sens, le dollar sera à l’avenir moins influent, le Yuan davantage, notamment à travers la monnaie digitale. Aussi, l’ensemble du système financier mondial évoluera et l’influence de la Chine et de ses places financières et ses transactions se feront davantage avec d’une part les pays en développement (là où la Chine instrumentalise la dissymétrie des relations), d’autre part en direction des régimes souhaitant contourner le dollar ou le système des sanctions et l’extra-territorialité américaine : la Russie, l’Iran, ou d’autres Etats d’Asie, d’Afrique voire d’Amérique latine et d’Europe.

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