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Gauche et droite sont-ils des "religions" ?
Gauche et droite sont-ils des "religions" ?
©Reuters

Crise de foi

Alain Finkielkraut nous fait savoir qu’il n’est plus de gauche : imagine-t-on quelqu’un déclarer qu’il a perdu foi en la droite ?

Changer de parti politique ressemble souvent à une apostasie. Mais c'est davantage à gauche que l'on retrouve un lien fort entre l'idéologie et la "religiosité".

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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  1. Atlantico : Si une religion implique généralement dans le fait de s'occuper d'une nature supérieure, et n'implique pas nécessairement un dieu, une personnalité, quels sont les éléments communs que l'on peut trouver entre la gauche et une religion, et qui lui seraient propres ? En quoi l'idée d'une religion de la gauche est-elle, sinon exclusive à la gauche, tout du moins très liée ?

Eric Deschavanne : Si l'on veut réfléchir à la dimension de "religiosité" impliquée par l'engagement politique, il faut en premier lieu partir du paradoxe suivant : le clivage droite/gauche étant a priori purement conventionnel et fondé sur la logique de la compétition démocratique, laquelle conduit quasi-mécaniquement à l'organisation des forces politiques en deux camps, comment se fait-il que le passage d'un camp à l'autre paraisse constituer l'équivalent d'une apostasie ou d'une conversion religieuse ?L'abîme qui sépare la gauche et la droite, d'un point de vue subjectif s'entend, semble aussi incommensurable que celui qui sépare l'athée du croyant, comme si l'on avait affaire à un clivage irréductible et insurmontable. Pourtant, si le différend entre le croyant et le non croyant est objectivement insurmontable, puisque métaphysique, l'opposition entre la gauche et la droite, qui porte sur la gestion des affaires publiques, ne devrait reposer que sur des divergences d'analyse empiriques susceptibles de convergences, de nuances, de renversements, si bien que nul citoyen éclairé ne devrait abdiquer sa liberté de changer de camp et de vote, "au coup par coup" pourrait-on dire, en fonction de la diversité des problèmes, de la transformation des circonstances, de l'évolution de sa propre réflexion ou des idées qui prédominent dans tel ou tel camp. Or, ce n'est pas ce qu'on observe, le citoyen engagé se voulant "fidèle" à ses convictions (même si la tendance à l'individualisation des opinions et du vote progresse fort heureusement, et avec eux la versatilité électorale qui déstabilise les partis politiques). Ce paradoxe en appelle un autre : dans les démocraties, ce ne sont pas les citoyens engagés qui font basculer les majorités et permettent ainsi (heureusement là encore) l'alternance, mais les électeurs les plus superficiels, ceux qui votent à la tête du client ou parce qu'ils rejettent ceux qui les ont dupé par leurs promesses démagogiques  lors des élections précédentes.

Comment expliquer ces paradoxes ? Ils tiennent à des phénomènes de nature effectivement religieux : la tradition, d'abord – on vote en fonction d'une tradition familiale -, l'idéologie ensuite,  dans la mesure où celle-ci revêt un aspect de religiosité séculière : de même que les croyances en l'existence ou en la non-existence de Dieu sont absolument indémontrables et infalsifiables, les convictions idéologiques sont vérificationnistes et immunisés contre toute forme de contradiction par les faits. Allez prouver que le mariage homosexuel constitue un progrès de la civilisation ou bien au contraire le symptôme de son déclin ! Essayez de démontrer que le progrès des sociétés repose sur les luttes sociales, l'autorité des gouvernements ou les mécanismes du marché ; qu'il faut préférer la liberté de l'individu ou bien l'ordre de la communauté; qu'il faut aider les pauvres au risque d'affaiblir l'économie ou bien renforcer l'économie au risque d'accroître les inégalités; qu'il faut défendre le principe de précaution au risque de freiner l'innovation et la croissance ou bien promouvoir l'innovation sans trop d'égards pour les risques sanitaires ou écologiques; que la diversité culturelle est une richesse ou bien une source d'affrontements intercommunautaires. Sur toutes ces questions et sur bien d'autres, chacun ne voit que les faits qui vont dans le sens de ses convictions morales, religieuses ou idéologiques. Les débats et les engagements sont donc le plus souvent fondés sur l'élément de la croyance, quand bien même ils paraissent étayés sur des considérations factuelles, voire scientifiques. Il faut ajouter qu'à l'articulation de la tradition et de l'idéologie, il y a l'histoire, c'est-à-dire la sédimentation des conflits idéologiques des deux derniers siècles (la Révolution et la Réaction, la République et l'Église, la Question sociale, libéralisme et socialisme, nationalisme et internationalisme, etc.).

En résumé, on peut dire que le clivage entre la droite et la gauche est à la fois trop substantiel (idéologique) pour être purement fonctionnel (lié aux réquisits de la compétition démocratique), et trop fonctionnel pour être purement idéologique (il faut bien que la diversité idéologique coagule en deux camps adverses) : d'où le caractère à la fois irréductible et artificiel de ce clivage, le caractère à la fois rationnel et irrationnel des engagements.

Faut-il faire un sort particulier à la gauche ? Tout dépend de quelle gauche et de quelle droite on parle. Il existe bel et bien une "République du centre", qui regroupe les politiques et les intellectuels qui refusent de se laisser enfermer dans l'idéologie et qui – à tort ou à raison – privilégient le pragmatisme et l'éthique de la responsabilité tout en s'adossant aux grands idéaux consensuels (l'ordre, les droits de l'homme et la croissance). Cette République du centre recrute cependant   encore aujourd'hui davantage à droite qu'à gauche, en dépit du tournant "droitier" (politique de l'offre et ordre public) accompli par le couple Hollande-Valls et de la renaissance d'une droite idéologique et culturelle (dans le sillage de la manif pour tous et du "gramcisme de droite" d'Éric Zemmour). L'effondrement de la pensée authentiquement réactionnaire qui s'est produit à la suite de la deuxième guerre mondiale et de la réconciliation de l'Église catholique avec la démocratie a eu des effets salutaires pour la droite et dramatiques pour la gauche. La gauche intellectuelle s'est shootée à l'idéal révolutionnaire tandis que Raymond Aron, humaniste kantien et social-démocrate bon teint, est devenu l'archétype du penseur de droite, simplement parce qu'il croyait aux vertus de la démocratie tout en souhaitant que la France fût gouvernée de manière réaliste et raisonnable. Les intellectuels de gauche ont pris l'habitude d'avoir raison d'avoir tort et ne l'ont jamais perdue depuis. Là où les politiques, lorsqu'ils arrivent au pouvoir, sont tant bien que mal tenus de s'adapter au réel – lequel a une fâcheuse tendance à être le même pour tout le monde - les intellectuels, éternels dépositaires de l'idéal, nourrissent les promesses de monde meilleur quand la gauche est dans l'opposition, et stigmatisent ses trahisons lorsque celle-ci est au pouvoir.

L'intellectuel de droite existe à peine au regard de l'intellectuel de gauche. Il n'est qu'un représentant du passé révolu ou du monde tel qu'il va (celui que la pensée authentique condamne et aspire à dépasser vers un au-delà), en même temps qu'un "chien de garde" à la solde du pouvoir ou des puissances d'argent. Aussi l'intellectuel de gauche réserve-t-il ses foudres à ceux qui dans le camp de la gauche lui disputent la prétention à définir l'orthodoxie en matière d'interprétation du monde social et politique ("réactionnaire" et "libéral" constituant les formules de l'excommunication). Quels que soient les courants, le message est en effet toujours emprunt de la même religiosité : ce monde est une vallée de larmes, mais dans le royaume de l'avenir radieux, les derniers seront les premiers, les différences de genres n'existeront plus, l'école ne sera plus élitiste, etc. Même si le mythe du "grand soir" a sombré avec le marxisme, l'intelligentsia de gauche continue de cultiver une série de micro-utopies, voire simplement la nostalgie pour les utopies contrariées. L'intellectuel de gauche serait le premier surpris qu'on lui attribue une forme de religiosité : il se veut en effet athée, rationnel et "scientifique" : mais "scientifique" chez lui ne signifie rien d'autre que dévoilement d'une forme d'aliénation ou de domination destinée à être abolie par le réformisme authentique. C'est donc du côté des intellectuels de gauche davantage que chez les politiques que se rencontre encore la posture de religiosité séculière, dans la mesure où ils se croient les dépositaires exclusifs de l'idéal et de la vérité.

  1. Dans l'actualité récente, plusieurs personnalités de gauche (à l'instar de François Hollande, mais aussi des personnalités du centre de l'échiquier politique) semblent considérer qu'il faut en quelque sorte "sauver" les électeurs et sympathisants du FN. Le fait de vouloir "changer" ceux qui seraient dans une sorte de mauvais chemin n'est-il pas également un des mottos de la plupart des religions ? Serait-ce là une des caractéristiques qui différencierait ceux à gauche et ceux à droite ?

Il faut sans doute faire la part de la conviction, du cynisme et de la panique politique dans cette affaire. Au sein de "l'élite" intellectuelle et politique, tout le monde semble avoir à peu près compris que le vote Front National était pour l'essentiel un vote de classe, dans un contexte, celui de la mondialisation économique et du chômage de masse, où la lutte des classes à la sauce communiste (prolétariat contre patronat) a perdu toute crédibilité. Le ciment idéologique du Front National est constitué par la défense de tout ce que les gouvernements successifs ne peuvent plus garantir : le patriotisme et le protectionnisme économiques ainsi que la sécurité sociale et culturelle dans le cadre d'une nation qui fonde sa souveraineté et sa prospérité sur la fermeture des frontières. Faute d'avoir la moindre idée de la manière dont ils pourraient récupérer l'électorat frontiste, les socialistes placent le débat sur le terrain moral, en cherchant à revivifier autant que possible le spectre de la "diabolisation", lequel ne fait pourtant plus peur à personne. Il n'y a rien de religieux là-dedans, mais un cocktail de convictions (chez les militants de base à tout le moins), de calcul politique (on maintient une stratégie dont on sait d'avance qu'elle renforce le Front National, dont on espère qu'il arrive devant l'UMP à l'issue des premiers tours lors des différents élections) et de panique politique (on réactive le discours moralisateur par impuissance face à la montée du vote protestataire). La différence entre le PS et l'UMP face au FN tient au fait que l'un entend "unir contre" (par la diabolisation), tandis que l'autre aspire à "attirer à soi" (par la démagogie) : deux stratégies perdantes.

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