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A-t-on le droit d’être réac ?
©capture écran France 2

Tribune

A-t-on le droit d’être réac ?

La victoire de François Fillon au premier tour de la primaire de la droite et du centre a déchaîné un torrent de réactions contre le supposé caractère "réactionnaire" de l'ancien Premier ministre. Au-delà du bien fondé de telles accusations, ces attaques, visant à condamner tout ce qui ferait entrave à la liberté individuelle, sont en train de vider le débat politique de toute substance.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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L’accusation est lourde et François Fillon a dû s’en dédouaner : "catholique oui, réactionnaire certainement pas". C’est un angle d’attaque qui était couru d’avance. Alain Juppé a tenté de déstabiliser son adversaire en le prenant à partie sur l’avortement. Le journal Libération s’est empressé de sonner l’alarme (le tocsin ?) : "Au secours, Jésus revient". Curieuse accusation quand on se rappelle que le même journal a récemment rendu un vibrant hommage aux évêques de France : "Messieurs les évêques, la République vous remercie". Mais peu importe. Face à ce qu’elle perçoit comme un retour des "forces réactionnaires", la gauche caresse l’espoir de refaire son unité. Benoît Hamon peut dénoncer sans fioritures une "révolution conservatrice", et Pierre Bergé ne craint pas d’affirmer que "voter Fillon, c’est voter pour la France pétainiste" .

Un doute subsiste cependant : qu’est-ce qu’être réactionnaire ? Un article du Nouvel Obs sème le trouble. Au fil de son commentaire, l’auteur indique que François Fillon "n’a pas fait mystère de son opposition à la GPA" (http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/presidentielle-primaire-droite/20161121.OBS1469/reactionnaire-ultra-liberal-la-gauche-cogne-contre-le-programme-de-fillon.html). S’opposer à la GPA serait donc aussi un signe d’allégeance à la cause réactionnaire ? Dans ces conditions, est-on également réactionnaire lorsqu’on est contre la polygamie, la burqa, la prostitution ou l’euthanasie ?

Oui sans doute, car on comprend que seules comptent les libertés individuelles. Tout ce qui s’y oppose est intrinsèquement mauvais. Le véritable progrès ne peut que consister à laisser les individus libres de faire tout ce qu’ils veulent. La souveraineté absolue de l’individu ne se discute pas. Prôner l’instauration de limites, souhaiter que les désirs de l’individu soient canalisés ou encadrés, fait automatiquement sombrer dans le camp du mal. Par un effet de miroir dont l’histoire a le secret, la gauche antireligieuse renoue avec la vieille tactique de la lutte contre les hérésies. La nuance et le doute sont exclus ; si vous commencez à douter, c’est que vous êtes déjà suspect, et le bûcher n’est pas loin. Sur l’avortement, François Fillon a dû faire allégeance et admettre qu’il s’agit bien d’un droit fondamental, ce qui est très discutable puisque même Simone Veil avait explicitement refusé de parler d’un droit à l’avortement.

Mais le problème est plus profond. D’abord, en se situant désormais systématiquement sur le terrain des droits (tout en refusant à leurs adversaires la possibilité d’en faire autant, par exemple lorsque ces derniers ont la mauvaise idée de faire appel aux tribunaux pour demander l’interdiction aux mineurs d’un film à caractère pornographique), les néo-moralistes d’aujourd’hui ne réalisent pas qu’ils donnent un sérieux coup de pouce aux discours libéraux : quels arguments vont-ils opposer à ceux qui réclament le droit de licencier sans limite ou le droit de s’affranchir de la sécurité sociale ? La condamnation sans nuance du conservatisme moral facilite le progrès du libéralisme économique.

Plus grave encore : la posture fondée sur les droits est en train de vider le débat politique de toute substance. Raisonner en termes de droits, c’est en effet dépolitiser la cité, c’est refuser d’admettre que les réponses se trouvent moins dans le droit que dans la politique. Les questions sociétales sont par nature complexes et mettent en jeu des principes contradictoires ; elles peuvent donner lieu à des analyses divergentes, même entre des gens de bonne foi et animés du même souci de respecter la dignité humaine. Absolutiser les droits, c’est non seulement oublier que ceux-ci ne donnent pas toutes les réponses (à un droit s’oppose souvent un autre droit) mais c’est aussi afficher un profond mépris envers la discussion argumentée. Une vision manichéenne en ressort, qui oppose la vérité à l’erreur, le camp du bien au camp du mal, les progressistes aux réacs. Une nouvelle forme de censure se dessine, peut-être plus efficace que la censure traditionnelle car elle récuse le débat lui-même. C’est logique : peut-on discuter avec ceux qui sont contre les droits de l’homme ?

Evidemment, certaines options puissent déplaire. Mais la démocratie ne consiste pas à bannir les options avec lesquelles on est en désaccord, du moins tant que celles-ci restent raisonnables. On touche là un enjeu essentiel qui concerne la conception que l’on doit se faire de la démocratie. Deux conceptions s’affrontent. La première, héritière des luttes révolutionnaires d’antan, conçoit la démocratie dans une perspective finaliste ou téléologique. Elle voit la politique comme une marche vers un monde parfait, comme un combat pour l’instauration de la vérité. Tant que cette vérité n’a pas été imposée, la démocratie est jugée inachevée, et ceux qui s’opposent à cette marche sont vus comme des dangers qu’il faut réduire au silence.

A cette conception de la démocratie vient s’opposer une vision plus modeste : la démocratie comme procédure. Ici, la démocratie est d’abord une méthode ; elle vise à organiser un affrontement et une conciliation entre des points de vue divergents qui ont chacun leur légitimité. Les divergences ne sont pas vues comme un problème à éradiquer, sous réserve naturellement que ces divergences ne soient pas excessives et qu’elles ne mettent pas en cause la paix civile. Dans cette optique, la menace se déplace : elle concerne moins les opinions dissidentes que la volonté d’éradiquer celles-ci. Concrètement, la démocratie est moins menacée par les partisans de l’avortement que par ceux qui veulent les empêcher de s’exprimer.

Mais cette conception procédurale de la démocratie peine à s’imposer. La conception finaliste semble dominante, et cette situation n’est pas pour rien dans la crise que connaît la démocratie en France depuis une quarantaine d’années, crise dont l’abstention et la poussée de la droite radicale sont les signes les plus manifestes.C’est assez logique : comment l’électeur de base, à qui on assène chaque jour que ses idées n’ont plus droit de cité, pourrait-il se sentir concerné par le débat public ? Cette intolérance pour la diversité politique suscite d’autant plus d’incompréhension qu’elle paraît s’accompagner d’une extrême indulgence envers des pratiques ou des valeurs qui font passer François Fillon pour un grand libertaire, mais qui sont pourtant tolérées ou minimisées parce qu’elles émanent des minorités.C’est tout le paradoxe de notre temps : le principe de l’inclusion est aujourd’hui mis en avant dans le cas de la diversité des cultures, même pour les plus rétrogrades,mais il est récusé lorsqu’il s’agit de la diversité des idées. Les théoriciens du multiculturalisme justifient sans vergogne cette contradiction : la coexistence des cultures implique de faire taire les divergences idéologiques au nom du respect mutuel. La démocratie inclusive, vantée pour sa générosité supposée, se révèle alors pour ce qu’elle est : une mécanique d’exclusion et de fermeture. Aujourd’hui, tous les droits sont autorisés, sauf celui d’être réac.

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