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Eric Zemmour s'exprime lors de l'événement de lancement de la promotion de son nouveau livre "La France n'a pas dit son dernier mot" à Nice, le 18 septembre 2021.
Eric Zemmour s'exprime lors de l'événement de lancement de la promotion de son nouveau livre "La France n'a pas dit son dernier mot" à Nice, le 18 septembre 2021.
©Valery HACHE / AFP

2022

A Macron l’UE et la mondialisation heureuses, à Zemmour l’identité malheureuse : quel récit pour les LR ?

Eric Zemmour, qui n’est pas encore candidat à l’élection présidentielle, a imposé de nombreux thèmes comme l'immigration au coeur des débats et de la campagne électorale. Comment expliquer que Les Républicains ne parviennent pas à s'emparer de ces enjeux ou à imposer leur récit ?

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019), "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française (2020). Il a publié en 2022 Les raisons de la défiance aux Presses de Sciences Po. 

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Atlantico : Eric Zemmour n’est pas encore candidat à l’élection présidentielle, mais il prend place sur le débat et notamment sur la question de l’immigration. Autrefois sujet préféré de la droite, on le retrouve moins présent dans les débats des Républicains. Pourquoi la droite parlementaire aborde-t-elle finalement peu ce sujet ? Ont-ils perdu leurs bases à force de vouloir se démarquer du Rassemblement National ? 

Luc Rouban : Il est vrai que la candidature, pour le moment seulement probable, d’Éric Zemmour s’organise essentiellement autour des questions d’identité culturelle de la France et d’immigration alors que les candidats à l’investiture des Républicains jouent sur une palette d’offre politique plus large et surtout plus axée sur les questions économiques et sociales. Et il est également vrai que ces candidats LR paraissent bien timides ou effacés sur la question de l’immigration face à Éric Zemmour. On peut penser qu’ils ont été quelque peu piégés par deux décennies de prise de distance avec le FN puis le RN, laissant Jean-Marie Le Pen puis sa fille Marine mettre cette question au centre de l’agenda politique, ce qui offrait trois avantages. Le premier était de montrer que l’UMP puis LR était un parti assez bourgeois parlant aux classes supérieures et moyennes diplômées laissant la question considérée comme assez sordide, sulfureuse voire dangereuse de l’immigration à une extrême-droite parlant surtout aux catégories populaires. Jacques Chirac dénonçant « les odeurs du voisinage » comme Nicolas Sarkozy et sa volonté de nettoyer certaines banlieues « au karcher » avaient vite lâché la question devant les réactions que leurs propos avaient suscitées. Et comme tous se réclamaient du général De Gaulle, l’anti-Pétain, ils alimentaient en permanence le mythe du gaullisme même en faisant du néolibéralisme. Le deuxième avantage était de se positionner électoralement sur une logique centriste de rassemblement, pouvant même séduire des électeurs du centre-gauche, autour d’un réformisme social de bon aloi, ni trop libéral, ni trop interventionniste mais donnant à l’État une place toujours centrale dans la vie politique ou dans les rapports sociaux. Le troisième avantage, socio-économique, était de ne pas trop s’avancer sur les questions de la mondialisation et de l’ouverture des frontières d’autant plus que l’arrivée d’une main d’œuvre à bon marché était du pain béni pour bon nombre de secteurs industriels en manque de main d’œuvre ou cherchant à limiter la hausse des salaires. En 2021, on en est toujours là. Le problème tient à l’évolution du contexte social. La crainte de l’immigration mais surtout de l’islam s’est considérablement renforcée en quelques années, et surtout depuis les attentats islamistes, dans les catégories moyennes et supérieures. La dernière vague d’octobre 2021 de l’enquête électorale du Cevipof (avec la Fondation Jean Jaurès, Le Monde et IPSOS) menée sur un échantillon de plus de 16 000 enquêtés montre qu’il n’existe plus de fracture sociale sur cette question : 60% des membres des catégories supérieures contre 61% des catégories moyennes et 69% des catégories populaires estiment qu’il y a trop d’immigrés en France. Même constat lorsqu’on pose la question : « est-ce que l’islam représente un danger pour la République ? ». Répondent par l’affirmative 64% des catégories supérieures, 62% des catégories moyennes et 67% des catégories populaires. L’offre électorale de LR semble donc bien en décalage y compris avec son propre électorat. L’électorat potentiel de Xavier Bertrand ou celui de Michel Barnier, pour s’en tenir à ces deux candidats, considère à 77% qu’il y a trop d’immigrés en France et à 78% que l’islam représente une menace pour la République. Le résultat est qu’Éric Zemmour attire désormais des électeurs des classes supérieures et moyennes qui ont fui LR et n’auraient jamais voté pour Marine Le Pen.

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La force d’Emmanuel Macron n’est pas de se faire le chantre de la mondialisation, c’est de se faire le chantre de l’État et d’un État modernisateur qui lance de grands programmes économiques afin d’associer la politique de protection de l’environnement et la décarbonation de l’industrie avec les nouvelles technologies. Il poursuit son travail de vampirisation de l’offre électorale de LR dont les candidats ne font plus que dans le mémoriel gaulliste sans tenir compte que le vrai gaulliste désormais c’est Emmanuel Macron. On assiste à un renversement de fronts assez étonnant. Emmanuel Macron est passé d’une forme, atténuée, de néolibéralisme à l’idée, propulsée par la crise de la Covid-19, d’un rôle central des autorités publiques dans le renouveau technologique français et la conquête de nouveaux marchés à l’exportation. Il a même repris le thème du travail, central dans le discours de la droite, en annonçant la  poursuite de la réforme de l’assurance-chômage et des régimes de retraite. En revanche, les candidats LR se contentent d’agiter l’ombre du Général pour proposer comme en 2017 un programme néolibéral. On peut notamment retenir cette tarte à la crème de la réduction du nombre de fonctionnaires qui reste toujours un marqueur fort de libéralisme économique. Et on est à nouveau parti dans la surenchère alors même, et c’est là que le récit LR s’effiloche complètement, que les Français sont peu libéraux sur le terrain économique. La crise de la Covid-19 a bien montré que les services publics étaient essentiels et que rien ne servait de voir ses impôts baisser si c’était pour finir par mourir de manière misérable dans un couloir d’hôpital, faute de personnel. Apparemment, les candidats LR n’ont rien appris de 2017. Et après la vampirisation macronienne, ils subissent désormais la vampirisation zemmourienne car Éric Zemmour s’est également positionné contre un État social obèse consommant trop de ressources publiques. Donc, le récit des LR n’est plus désormais vraiment audible.

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De toute évidence, l’élection se présente assez mal pour une candidature LR quelle qu’elle soit sauf dans un cas de figure : celui où Éric Zemmour et Marine Le Pen ayant équilibré leur potentiel électoral respectif se nuiraient réciproquement et laisseraient le passage, à un ou deux points près, au candidat LR pour le second tour. Mais ce candidat, s’il réussit à battre Emmanuel Macron, se retrouvera dans la situation que ce dernier a connue en 2017 - et qu’il essaie désormais de faire oublier -  à savoir d’être élu par défaut.  En dehors de cette hypothèse, l’accès d’un des deux candidats de la droite radicale face à Emmanuel Macron est très probable. Cela veut dire en termes d’analyse politique que le centre de gravité de la droite s’est déplacé vers la droite, ce qui profite actuellement à Éric Zemmour qui parle bien plus à toutes les catégories de la population que Marine Le Pen (et il en est fort conscient puisqu’il fustige le fait que cette dernière ne peut gagner, prisonnière de son électorat populaire). Emmanuel Macron a reconstitué son potentiel électoral en se droitisant également et en larguant ses anciens électeurs socialistes cocufiés qui se déchirent désormais sur la question de la laïcité et de la République. Ce glissement de terrain à droite à englouti l’offre électorale de LR.

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