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violences policières manifestations Adama Traoré
violences policières manifestations Adama Traoré
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

1001 colères

A chacun ses coupables, à chacun ses victimes : mais qui écoute le plus les Français silencieux ?

Après le confinement lié à la crise du coronavirus et suite à de nombreux drames, une "guerre des victimes" semble s'être installée en France. Est-il possible de mesurer quelle est la part de ceux qui se retrouvent plutôt dans la dénonciation des violences policières, ceux qui dénoncent les nominations de ministres ou bien encore ceux qui restent silencieux ?

Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Alors que les drames se multiplient ces dernières semaines, est-il possible de mesurer quelle est la part de ceux qui se retrouvent plutôt dans la dénonciation des violences policières (dans la mouvance Traoré) et dans la dénonciation de Darmanin et Dupond-Moretti (à travers la manifestation « Nous toutes » sur le parvis de l’Hôtel de ville), la part de ceux qui insistent sur l’origine des délinquants comme à Dijon ou des agresseurs de Bayonne ainsi que pour le tueur de la femme gendarme et la part de ceux qui restent silencieux ?

Chloé Morin : Selon l'Ifop, ceux qui ressentent véritablement de "l'hostilité" face aux policiers sont une petite minorité - 7%, un chiffre globalement stable depuis plusieurs années, même si nous avons connu un pic à 10% au moment des manifestations contre la réforme des retraites. Mais ceux qui considèrent que les dérapages racistes ou les violences dans la Police sont insupportables sont beaucoup plus nombreux. De la même manière, ceux qui associent délinquance et immigration, ou insécurité et Islam, sont une minorité. Mais la part de Français qui considèrent aujourd'hui que l'intégration ne fonctionne plus et engendre un certain nombre de problèmes sociaux - qui se concentrent souvent dans quelques cités - est bien plus grande.

Au fond, chacun des défis auxquels la France est confrontée - intégration, sécurité, panne de l'ascenseur social... -, et chacune de nos grandes interrogations collectives sont comme confisquées par de petites minorités, qui se les approprient et les caricaturent à la seule fin d'exister socialement. La logique n'est pas tant de chercher des solutions - ce qui supposerait de faire des compromis, de dialoguer, autant de choses qu'ils refusent - que de parvenir à exister, socialement et symboliquement, dans l'affrontement. Puisque c'est par la revendication que j'existe, je n'ai pas intérêt à ce que le problème soit résolu... voilà le raisonnement des petites minorités que l'on voit s'exprimer, essentiellement sur les réseaux sociaux, de manière très virulente. 

Dans une société qui ne sait plus produire suffisamment d'ascension sociale, de reconnaissance, et où beaucoup de gens ont le sentiment d'être isolés et en manque de reconnaissance, le statut de victime est en train de devenir un statut désirable. Désirable sans doute par défaut, parce que la promesse Républicaine est inaccessible. Puisqu'on ne peut plus être des héros, même du quotidien, alors soyons des victimes. La tragédie est un récit, tout comme l'épopée, et elle a pour fonction de donner un sens à la vie et au cours des choses. De plus en plus, nous nous inscrivons collectivement dans une tragédie, plutôt que de chercher à renouer avec un récit valorisant et positif. D'ailleurs, il n'est sans doute pas étonnant que parmis une trentaine de pays interrogés par IPSOS en mai, la France soit le pays le plus enclin à considérer qu'il va "dans la mauvaise direction" (juste avant le Chili)...

Le cercle vicieux de la victimisation n'est qu'une des facettes d'un mal qui ronge notre démocratie comme bien d'autres : la tribalisation. Au fond, quand on est sans cesse renvoyé à une origine, à un statut social, quand on est méprisé, discriminé, ou que l'on connait des difficultés dont on a le sentiment que personne ne cherche à les résoudre, on finit par retourner le stigmate, ériger la défaillance en motif de fierté, et revendiquer le statut ou l'identité à laquelle l'on se sent assigné. 

Vers qui penchent les silencieux dans cette guerre des victimes ?

Si tout le monde ne se positionne pas nécessairement sur les sujets précis que vous avez cités, la compétition victimaire n'épargne guère de monde. La "majorité silencieuse" est d'ailleurs précisément une construction artificielle conçue par des Français se sentant victimes - victimes du déclassement, victimes d'un manque de considération sociale, économique, civique. Ils n'ont pas les mêmes intérêts, pas les mêmes difficultés, mais ils sont nombreux à identifier un certain nombre de maux et de responsables de leurs misères. La différence de cette majorité silencieuse par rapport aux groupes que vous avez cité - les anti-racistes, les féministes, etc - c'est qu'ils ne sont pas organisés et ne se sentent pas défendus. Ils se sentent, confusément, majoritaires, mais dépossédés de tout pouvoir sur leurs destins individuels, et de toute capacité à peser sur notre destinée collective. Non seulement ils ne sont pas "organisés", au sens où ils manifesteraient ou signeraient des pétitions, mais ils ne se sentent pas représentés dans nos institutions. Bien souvent, et de plus en plus, ils tournent le dos au vote. 

Au fond, la "majorité silencieuse" est un ensemble soudé par le sentiment d'injustice et de dépossession. Mais il s'agit là que d'une autre forme de posture victimaire. Ils se sentent victimes des "élites" qui ne les représentent ni ne les comprennent pas, d'un "système" économique et scolaire qui ne leur donne plus les moyens de l'émancipation depuis longtemps, mais ils ajoutent à cela un autre bouc émissaire : les "minorités". 

Et c'est bien là tout le drame de la spirale victimaire dans laquelle nous sommes engagés : rejeter la responsabilité, qu'elle soit individuelle ou collective, de ce qui va mal sur quelques groupes qui servent de paratonnerre sociaux ou d'épouvantails, c'est bien souvent caricaturer des situations complexes, éviter de se remettre soi-même en cause, et donc se priver des moyens de résoudre les problèmes.

Cependant, soulignons que quand on fait référence à ce concept de "majorité silencieuse", il faut garder à l'esprit qu'il ne s'agit nullement d'un ensemble homogène de situations sociales, fiscales, professionnelles, géographiques ou culturelles. Cet ensemble vaste recouvre des situations extrêmement différentes. Même les Gilets jaunes - ensemble déjà assez vaste mais dans lequel toute la "majorité silencieuse" ne se reconnaissait pas - ont eu du mal à se réunir autour de quelques causes communes, pour bâtir un récit et un horizon de moyen et long terme. La grande difficulté de la posture victimaire est qu'elle trouve sa justification non dans un problème à régler, mais dans la valorisation sociale que la dénonciation du problème permet. Résoudre le problème, c'est supprimer la raison d'être de la victime. Et au fond, il est plus confortable et facile aujourd'hui de se poser en victime, de critiquer, que de chercher à être valorisé par la société en tant que héros...

Après le départ de Christophe Castaner et suite à l’arrivée de Gérald Darmanin et d’Eric Dupond-Moretti, va-t-on vers un climat plus apaisé en France sur ces questions sensibles ? 

De fait, la défiance de nombreux policiers vis à vis de Christophe Castaner, qu'elle ait été justifiée ou non, était devenue un obstacle à une pacification et une résolution de la situation. Son départ joue plutôt en faveur de l'apaisement sur le front sécuritaire. Mais d'un autre côté, il est vrai que l'arrivée d'Eric Dupond-Moretti et la promotion de Gérald Darmanin on généré de nouvelles tensions. 

Pour un ministre, il est évidemment toujours beaucoup plus simple de partir d'une page blanche. Qui plus est à des postes aussi exposés, lorsqu'on est en charge de dossiers épineux, souvent enlisés depuis de nombreuses années. Mais à ce stade, je pense que la plupart des Français vont donner à l'un comme à l'autre le bénéfice du doute - ne serait-ce que parce que pour l'immense majorité des Français, ces questions sont trop importantes pour faire le pari cynique et politicien de l'échec. Peut-être leur patience ne durera-t-elle pas longtemps, mais ils vont observer les actes et jugeront sur pièces. Darmanin et Dupont-Moretti sont attendus au tournant, mais compte tenu de la situation ils ont une carte à jouer.

Reste que sur ces questions comme sur les autres, en réalité, le problème central reste le Président. Il détient donc les clefs de sa résolution. Les ministres, ou le Premier ministre, peuvent faire ce qu'ils voudront, mais l'opinion rend le Président (quasi) seul responsable de tout. C'est la logique imposée par les réformes institutionnelles du début des années 2000 - inversion du calendrier électoral et instauration du quinquennat -, qui donnent toutes les clefs au Président. Donc à mon sens, il est fort probable que quels que soient les mérites des ministres, ou leurs erreurs, l'opinion publique les attribue au Président. 

Or, nous savons que les relations entre le Président et les Français sont dégradées. Ils ne perçoivent pas vraiment, à ce stade, le sens de cette "réinvention" qu'il avait promise. Dès lors, autant voire plus que de l'action de Darmanin ou Dupont-Moretti, la résolution des problèmes sensibles que vous citez dépendra de sa capacité à s'approprier ces sujets, à en parler, à leur donner sens, et à expliquer la manière dont nous allons surmonter ces problèmes. L'interview du 14 juillet nous donnera peut être quelques réponses...

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