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62% des professeurs de collège associent l’entreprise à de l’exploitation.
62% des professeurs de collège associent l’entreprise à de l’exploitation.
©Reuters

Marx, sors de ce corps (enseignant)

62% des profs associent entreprise et exploitation : un réflexe idéologique beaucoup plus qu’une analyse objective des dérives du capitalisme (qui mériteraient pourtant qu’ils s’y intéressent)

Un sondage réalisé par OpinionWay pour l'association "Le Réseau" révèle que 62% des professeurs de collège voient l'entreprise comme un lieu d'exploitation. Un fait troublant qui fait écho à l'histoire de l'école de la République ainsi qu'à ce que représente aujourd'hui le corps professoral français.

Atlantico : D’après un sondage d’OpinionWay, 62% des professeurs de collège associent l’entreprise à de l’exploitation. Quel est l’impact d’une telle vision des choses sur les élèves et sur leur rapport au travail ?

Eric Deschavanne : D'abord, il faut souligner ce qui me paraît être le principal enseignement de ce sondage, qui va à l'encontre des préjugés relatifs au monde enseignant. Plus de 70% des professeurs interrogés ont une bonne opinion de l'entreprise, considèrent que celle-ci a sa place à l'école et qu'elle n'y est pas suffisamment présente; 74% souhaiteraient même que les stages des professeurs dans les entreprises deviennent une obligation. Une telle disposition favorable à l'égard du monde de l'entreprise me semble inédite et constitue la bonne surprise de cette enquête.

Bien entendu, le sondage rappelle l'ambivalence de l'image de l'entreprise dans l'opinion des professeurs : l'entreprise incarne l'innovation, l'esprit d'initiative, la compétition, mais elle associée aux notions d'exploitation, de discrimination et de stress. C'est très exactement l'image que les médias renvoient de l'entreprise, en insistant sur les aspects les plus noirs. Les enseignants ne vivent pas dans une bulle : ils regardent la télévision, écoutent France Inter et lisent Le Monde. C'est du reste cette image de l'entreprise véhiculée par les médias, davantage que l'opinion de leurs professeurs, qui façonne l'idée que les jeunes peuvent se faire du monde dans lequel ils vont devoir s'insérer.

Olivier Cousin : Je ne crois pas qu’il y ait un impact direct car ce n’est parce que les enseignants pensent quelque chose qu’ils le disent aux élèves. Je ne crois pas qu’aucun d’entre eux ne disent « N’allez pas travailler, le travail c’est l’exploitation et la misère ». Ce sont des gens sensés, ce qu’ils disent en revanche, c’est qu’ils ne peuvent pas relayer un discours économisciste. Ce questionnement de la formation professionnelle apparait déjà au collègue, au lycée et dans la filière économique et sociale. Je ne crois pas que les professeurs soient d’affreux idéologues qui essaient de décourager les enfants de travailler.

Comment expliquer une vision aussi négative de l’entreprise qui est le destin professionnel de la plupart des écoliers ? Quelle est la part d’idéologie présente dans cette analyse de gens qui, pour beaucoup, n’ont jamais connu l’entreprise ?

Eric Deschavanne : La dimension idéologique dans la formation de l'opinion des professeurs me paraît avoir considérablement reflué au cours des dernières décennie. Il est vrai néanmoins que notre culture politique n'est pas très favorable à l'entreprise. En France, l'individualisme libéral, hérité de la Révolution française, est particulièrement radical mais il ne conduit pas à valoriser le libéralisme économique. Il est en effet vécu sur le mode de la défiance à l'égard de toutes les forces sociales susceptibles d'aliéner l'autonomie et l'épanouissement de l'individu. Or, l'entreprise, à tort ou à raison, est souvent perçue comme l'une des forces menaçant la liberté individuelle. Il est donc relativement cohérent que la critique du monde de l'entreprise soit en France portée par des professions – les journalistes, les juges, les professeurs – qui font de la défense de l'autonomie individuelle le cœur de leur mission.

Olivier Cousin : Dire qu’il existe dans l’entreprise de l’exploitation n’est pas un gros mot. Si on le prend au sens littéral du terme, ce qu’on appelle l’exploitation est qu’une part du travail n’est pas payée mais va au profit. Et ce n’est pas marxiste pour autant. Une fois que cela est dit, il est clair qu’il existe une distance entre l’école et l’entreprise. L’école ne s’est jamais construite sur un modèle utilitariste. L’un de ses raisons d’être est d’être « hors du monde », au-delà des contingences matérielles. Cette distance n’est donc pas plus forte qu’elle ne l’était hier. C’est simplement qu’aujourd’hui on attend de plus en plus de l’école qu’elle soit « dans le monde », ce qu’en réalité elle est déjà.

Dans quelle mesure la formation des professeurs, en grande partie à l'université, a-t-elle une influence sur cette idéologie ?

Eric Deschavanne : La dimension idéologique dans la formation de l'opinion des professeurs me paraît avoir considérablement reflué au cours des dernières décennie. Il est vrai néanmoins que notre culture politique n'est pas très favorable à l'entreprise. En France, l'individualisme libéral, hérité de la Révolution française, est particulièrement radical mais il ne conduit pas à valoriser le libéralisme économique. Il est en effet vécu sur le mode de la défiance à l'égard de toutes les forces sociales susceptibles d'aliéner l'autonomie et l'épanouissement de l'individu. Or, l'entreprise, à tort ou à raison, est souvent perçue comme l'une des forces menaçant la liberté individuelle. Il est donc relativement cohérent que la critique du monde de l'entreprise soit en France portée par des professions – les journalistes, les juges, les professeurs – qui font de la défense de l'autonomie individuelle le coeur de leur mission.

Relève-t-il de l’école de former à l’entreprise ou doit-elle au contraire se concentrer sur la connaissance pure, « non utilitaire » ? Si elle n’est plus qu’une formation professionnelle, l’école peut-elle perdre son âme comme le pensent 56% des enseignants ?

Eric Deschavanne : Encore une fois, l'enquête montre que les enseignants sont massivement favorables à une plus grande ouverture sur le monde de l'entreprise. Ils considèrent cependant, à juste titre selon moi, que le rôle du collège et du lycée n'est pas de faire de la formation professionnelle. L'école et les professeurs doivent se consacrer à leur mission essentielle, qui est de transmettre les savoirs. C'est la meilleure contribution qu'ils puissent apporter à la lutte contre le chômage dans le cadre d'une "économie de la connaissance". Cela n'interdit pas de promouvoir la formation par alternance mais, précisément, la notion d'alternance suppose que la formation professionnelle soit prise en charge par les professionnels.

Olivier Cousin : Si l’école ne devient plus que « ça », plus qu’une formation à but professionnalisant, elle perdra effectivement son âme car elle n’a pas été créée pour cela. Elle a été pensée pour fonder la Nation et permettre à tous les citoyens de partager une culture commune. Évidemment, plus on progresse dans le parcours éducatif plus on apprend des choses qui se rapprochent des compétences nécessaires à un métier. Mais le collège n’est pas le lieu apprendre un métier en tant que tel.

Par ailleurs, l’école n’est pas hors du monde, les élèves passent leur temps à aller dans des musées, dans des expositions, à voir des intervenants parler d’actualité etc. L’économie n’est pas le seul monde auquel l’école doit s’intéresser. Elle est notamment de plus en plus pratique dans son apprentissage comme le révèle l’enseignement de l’informatique qui s'élargit mais aussi le sport et les arts plastiques. L’école n’est pas absoute de tout reproche, et il relève de son rôle de parler d’économie et de travail mais elle ne doit pas y être toute consacrée.

Le sondage révèle aussi que 66% de ces professeurs voient l’entreprise comme un lieu de discrimination. Celle-ci l’est-elle plus certainement que ne l’est l’école ?

Eric Deschavanne : Indéniablement, pour la raison évidente que le monde de l'entreprise est concurrentiel et sélectif. Dans la mesure où la discrimination - stricto sensu - entre les individus y est structurelle, il est inévitable que l'on observe ici ou là des phénomènes de discrimination négative. S'agissant de l'opinion des professeurs sur les discriminations dans l'entreprise, il faut remarquer là encore qu'elle ne fait que répercuter le discours des médias. Le thème est omniprésent dans le débat public depuis quelques années : la littérature sociologique et le discours des politiques contribuent largement à le promouvoir. Que 66% de professeurs voient l'entreprise comme un lieu de discrimination, cela n'a donc rien de surprenant.

Cela correspond grosso modo à ce que pensent les Français qui travaillent dans les entreprises. Le plus surprenant tient au fait que 33% de ces professeurs jugent que l'école est également un lieu de discrimination. J'avoue que j'aimerais avoir des précisions sur ce qu'ils entendent par là : sous quelles formes se produisent ces discriminations ? Quels en sont les acteurs, les mécanismes ? Comment ces discriminations se matérialisent-elles pour les élèves ? A mes yeux, un tel jugement n'a aucun sens. Ce chiffre de 33% de professeurs qui pensent que l'école (à travers les pratiques des professeurs) fait subir des discriminations aux élèves témoigne à la fois d'une surestimation générale du phénomène et de l'autodénigrement qui caractérise sa dénonciation. Cette enquête permet une fois de plus de souligner la défiance caractéristique des Français vis-à-vis de la société dont ils sont pourtant les acteurs. Une autre donnée du sondage est à cet égard intéressante : 57% des professeurs sont pessimistes au sujet l'avenir des jeunes tandis que 77% des collégiens de troisième sont eux optimistes quant à leur avenir.

Olivier Cousin : L’école produit mécaniquement par le système de sélection de la discrimination mais il n’y a pas de volonté de discriminer, tout comme il n’y a pas de volonté de discrimination dans l’entreprise. Il y a de la discrimination dans l’une comme dans l’autre, c’est une évidence, mais il faut faire attention à la manière dont on regarde les choses. L’école pense produire des inégalités « justes » puisqu’elle sanctionne un élève qui a de mauvais résultats et gratifie ceux qui en ont de bons. On ne note pas mal quelqu’un parce qu’il a une couleur de peau ou une origine, on le note pour ces résultats.

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