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En 2030, la classe moyenne devrait augmenter jusqu'à atteindre 5 milliards de personnes, notamment grâce à l'Asie.
En 2030, la classe moyenne devrait augmenter jusqu'à atteindre 5 milliards de personnes, notamment grâce à l'Asie.
©Reuters

Ascenseur social

5 milliards de classes moyennes en 2030 : rêve ou cauchemar ?

Alors que la classe moyenne mondiale représentait 1,8 milliard de personnes en 2009, elle devrait passer à 3,2 milliards en 2020 pour atteindre quasiment 5 milliards de personnes en 2030. Cette progression sera essentiellement tirée par l'Asie selon l'OCDE.

Yves Bourdillon et Jörg Müller

Yves Bourdillon et Jörg Müller

Yves Bourdillon est journaliste aux Echos depuis 1996, en charge de l’ex URSS, du Proche Orient et de l’Amérique latine.

Jörg Müller est chargé d’études et de recherche au Crédoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) où il a travaillé sur les classes moyennes européennes. 

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Atlantico : D'après l'OCDE, la classe moyenne devrait représenter plus de 60% de la population mondiale en 2030 (contre 30% actuellement). Peut-on parler d'une internationalisation de la classe moyenne à travers l'émergence de valeurs communes (consommation, pratiques culturelles...) ?

Jörg Müller : Les études à caractère économique, comme celles de l'OCDE, ne définissent les classes moyennes qu'a travers leurs revenus en fonction du coût de la vie dans le pays concerné, il est par conséquent difficile d'y répondre. D'autres critères déterminants comme les modes de consommation, les aspirations sociales ou encore les valeurs politiques ne sont ici jamais pris en compte. Ce que nous observons c'est une augmentation constante des revenus médians à l'échelle globale, avec une forte croissance dans les pays émergents, ce qui rend hasardeux tout commentaire sur une éventuelle  uniformisation culturelle à partir de cette étude.

Les particularismes nationaux, civilisationnels, restent par ailleurs un fait bien réel malgré la mondialisation. Les entreprises qui souhaitent aujourd'hui s'implanter dans les nouveaux pays développés ont bien conscience qu'elle devront s'adapter aux goûts locaux pour réussir à profiter de ces marchés de consommation. La question qui se pose est ici davantage celle du pouvoir d'achat que celle de l'identité culturelle, puisque les seuls produits dont la force symbolique transcende les codes sociaux-culturels sont plutôt ceux liés au secteur du luxe, auquel n'a pas ou peu accès la classe moyenne par définition.

Il existe bien un petit segment de la classe moyenne indienne, chinoise ou brésilienne qui s'habille chez Zara et boit son café chez Starbucks, mais cela concerne principalement des jeunes vivant dans les grandes métropoles, cette population n'étant pas réellement représentative de la classe moyenne dans son ensemble.

Yves Bourdillon : En voyageant en Russie, au Brésil, en Chine, on constate que la consommation des classes moyennes se mondialise, elles vénèrent nos icônes, téléphones portables, Facebook, sodas, blue jeans, séries télé, musique rock, comme vecteurs de mobilité, d’autonomie ou d’impertinence. Pour autant, sur les valeurs plus fondamentales, touchant à la famille, à l’autorité, à la religion, au travail, les classes moyennes émergentes gardent leur identité. Le Coran imprègne toujours profondément les sociétés arabes, Confucius reste la référence en Chine, les Indiens regardent des films bien de chez eux, etc. Schématiquement, boire du Coca Cola ou surfer sur le Net ne fait pas nécessairement adhérer aux valeurs de notre société, comme l’ont montré les terroristes du 11 septembre. Il existe toutefois une valeur internationale montante, me semble-t-il, illustrée notamment par le Printemps arabe, c’est l’exigence d’élections transparentes (quitte à porter au pouvoir des partis peu libéraux). L’ONG Freedom House évalue à 90 le nombre de démocraties aujourd’hui, contre 60 il y a 25 ans, tandis que dans le même temps le nombre de dictatures passait de 68 à 47.

Pourra-t-on satisfaire pleinement ces nouveaux consommateurs au vu de la raréfaction des ressources mondiales (eau, énergie...) ?

Yves Bourdillon : Pourquoi pas ? L’épuisement des ressources c’est comme le calendrier Maya, on nous l’annonce régulièrement depuis le rapport du Club de Rome en 1972, sans qu’il ne se produise aux échéances prévues. Evidemment, doubler les effectifs de la classe moyenne, sans oublier d’augmenter les revenus des plus pauvres,  sera difficile sur le plan économique et environnemental. Mais l’humanité passe son temps à relever ce genre de défi (la population mondiale a quintuplé en un siècle tout en assurant une hausse spectaculaire de la prospérité matérielle du plus grand nombre) grâce aux technologies ou aux mécanismes de marché ; quand une matière première se raréfie son prix augmente dans un premier temps, ce qui rentabilise des gisements jusque là inexploitables ou des ressources alternatives. En 1980, l’économiste Julian Simon avait parié 1000 dollars avec le chef de file des malthusiens, Paul Ehrlich, que les prix de cinq métaux stratégiques baisseraient d’ici 1990. Et il a gagné. On évoque aussi depuis 1956 le "pic pétrolier", la baisse inéluctable de la production d’or noir par manque de nouveaux gisements, mais les réserves mondiales prouvées, sans parler des probables et des possibles, sont supérieures aujourd’hui à celles de 1973. Et le gaz de schiste bouleverse les perspectives. Quant à l’eau, à l’inverse de ces matières premières, elle n’est pas consommée, elle ne disparaît pas après utilisation, mais est retraitée, réinjectée dans le grand cycle de l’eau pour être utilisée encore et encore par l’agriculture ou l’industrie.

Quelles conséquences cela peut-il avoir sur le plan politique, sachant que les classes moyennes aspirent généralement à un engagement de l'Etat sur les questions économiques et sociales ?

Jörg Müller : A terme cela posera évidemment aux Etats des pays émergents la question de la redistribution des richesses qui est comme chacun sait le moteur de la création des classes moyennes.

Ce ne sont pas celles qui descendent dans la rue mais elles disposent néanmoins d'un poids économique, de réseaux d'influence et savent parfaitement utiliser l'information à travers les nouveaux médias. La progression des classes moyennes dans des pays comme l'Inde et la Chine devient chaque jour une question un peu plus centrale pour les gouvernements en place, on le voit déjà actuellement à travers les manifestations anti-corruption. Cela est lié aux exigences démocratiques de cette catégorie sociale en manque de représentativité, ce qui laisse envisager un accroissement des troubles politiques tant que les pays en question n'auront pas réellement réformé leurs institutions.

Cela souligne le rôle paradoxal de la place des classes moyennes dans le jeu politique : elles sont aujourd'hui en Occident, région du monde où l'on en trouve le plus, plutôt facteur de stabilité, alors qu'elles s'annoncent comme un important facteur d'agitation dans les pays émergents.

Yves Bourdillon : Effectivement, les dépenses publiques augmentent en proportion du PIB depuis 1945 dans tous les pays à classe moyenne dominante, y compris dans des pays et lors de périodes présentées comme ultra libérales, par exemple l’Angleterre de Thatcher. Quand les besoins basiques, alimentation et logement, sont pourvus par l’enrichissement général, la demande se tourne vers des services comme la santé, l’éducation, ou la protection contre la concurrence économique, car paradoxalement l’insécurité devient intolérable dans un monde relativement confortable. C’est vérifié historiquement et a été bien expliqué par le psychologue Abraham Maslow. Mais se profile aujourd’hui une impasse, parce que les pays à Etat providence gourmand en capitaux et en ressources humaines se caractérisent presque tous par une croissance parmi les plus faibles de la planète, croissance pourtant indispensable au développement, en effectifs comme en niveau de vie, de ces mêmes classes moyennes en attente d’engagements de l’Etat. Comme disait cette même Thatcher, le problème de la sociale démocratie c’est qu’il vient fatalement un moment où elle en vient à manquer de l’argent des autres. 

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