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5 décembre : l’erreur stratégique de Marine Le Pen (et des théoriciens de la logique du bloc contre bloc)
©ERIC FEFERBERG / POOL / AFP

2022

5 décembre : l’erreur stratégique de Marine Le Pen (et des théoriciens de la logique du bloc contre bloc)

Le Rassemblement national semble adopter un changement stratégique avec un positionnement clair sur l'union des droites ou sur la manifestation du 5 décembre prochain. Les pronostics et les projections sur un second tour entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron pourraient être réévalués et évoluer selon Edouard Husson.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Nous venons de passer la mi-mandat du président Emmanuel Macron. Et le monde politico-médiatique se prépare avec conviction à un affrontement entre le président sortant et Marine Le Pen, une réédition du second tour de 2017. Au même moment des deux précédents quinquennats, un unanimisme identique régnait. Rappelez-vous, novembre 2009, il ne faisait de doute pour personne que le PS était au fond du trou et que Nicolas Sarkozy serait réélu, faute d’adversaires. Novembre 2014: tous les instituts de sondage se préparaient au « match retour » entre François Hollande et  Nicolas Sarkozy. Dans les deux cas, on sait ce qu’il est advenu des certitudes. Est-ce prendre un grand risque d’anticipation que de penser qu’une fois encore les pronostics de l’instant seront invalidés? Je vois pour ma part trois raisons pour lesquelles l’élection présidentielle ne se déroulera pas comme prévu. 

La grande fragilité d’Emmanuel Macron

Ebranlé par la crise des Gilets Jaunes à l’hiver dernier, le président a semblé reprendre la main au printemps. Ses promesses budgétaires de décembre 2018 et avril 2019 ont contribué à la démobilisation de la protestation sociale. Et puis, l’été passé, le président apparaît à nouveau très fragile. Les sondages ne traduisent pas encore cette réalité. Mais rien n’est plus terrible que la visite à l’usine Whirlpool ou le dialogue avec les étudiants d’Amiens. Un président impuissant à tenir ses promesses de campagne. Un président qui n’a rien appris de ses déboires de l’automne 2018 et qui manifeste toujours la même arrogance, sur le mode, « vous n’avez qu’à traverser la rue ». Notre pays serait trop négatif, a-t-il expliqué à des étudiants triés sur le volet et aussi « taiseux », comme on dit en Picardie, que le chef de l’Etat était volubile. « Ce n’est pas la faute de l’Etat ! » si les emplois annoncés aux salariés de Whirlpool n’ont pas été créés, a-t-il expliqué à ceux qui lui rappelaient qu’il avait promis des emplois de substitution au cas où l’usine fermerait, durant la présidentielle. 

Il ne faut pas être grand clerc pour anticiper une nouvelle chute du chef de l’Etat dans les sondages. Ni les difficultés qui s’amoncellent, et qui pourraient faire de l’actuelle «convergence des luttes » un hiver cauchemardesque pour le chef de l’Etat. Réveil des Gilets Jaunes, grève des transports, agitation des banlieues, manifestations étudiantes: il se peut qu’Emmanuel Macron soit confronté à une secousse bien plus grande encore que le soulèvement social de l’hiver dernier. On peut bien penser à une répétition du scénario, en plus ample: le président a la constitution pour lui. Il a montré, contre les Gilets Jaunes, qu’il était prêt à tout: instrumentalisation des casseurs, instructions très dures données à la police. Le chef de l’Etat a une telle volonté de puissance qu’il n’hésiterait pas à rogner de plus en plus sur les libertés publiques pour se sortir de la crise. Cependant, plus il avancera dans un combat « seul contre tous », plus son isolement et sa fragilité apparaîtront. La répétition du scénario de l’hiver 2018-2019 nécessiterait une mobilisation encore plus forte de la police; or celle-ci est à bout. 

L’illusion Marine Le Pen

La cause du peuple est entendue ! Marine Le Pen s’est remise du catastrophique débat d’entre-deux-tours. Des sondages la créditent de 45% au second tour, alors qu’en 2017 elle n’avait atteint que 33%. Des observateurs chevronnés de l’opinion comme Jérôme Sainte-Marie ou Patrick Buisson assènent comme une certitude ce qu’Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont envie que les Français entendent. On est dans une logique « bloc contre bloc », « populistes » contre « mondialistes » etc... Alors que le mouvement des Gilets Jaunes a été vilipendé, au moment où il se déroulait, on lui trouve désormais bien des vertus: les Gilets Jaunes ont forcé le gouvernement à faire des concessions; ils expriment la nouvelle « lutte des classes ». Ils témoignent de l’effet boomerang de la politique d’Emmanuel Macron, qui suscite contre lui la montée d’un grand mouvement populaire. 

Marine Le Pen est satisfaite. Elle tient sa revanche. Elle ne cesse de répéter: vous voyez comme les faits me donnent raison. Et après? A-t-elle plus changé qu’Emmanuel Macron? Y a-t-il une raison de penser que le scénario de 2017 ne se reproduirait pas, où la candidate commencerait à près de 30% dans les sondages puis baisserait inéluctablement vers les 20%? La candidate du Rassemblement National a-t-elle un programme économique plus convaincant qu’il y a trois ans? A-t-elle amorcé un rapprochement avec les milieux patronaux dont elle aura besoin de solliciter au moins la neutralité pour gouverner? A-t-elle plus de réseaux qu’il y a trois ans dans la haute fonction publique? A-t-elle une capacité de rassemblement politique plus large que le RN - à part le fait de courir après un électorat de gauche souverainiste? 

La montée de Marine Le Pen dans les sondages, avec l’effet cumulatif des enquêtes d’opinion - va avoir un effet inattendu: les faiseurs et relais d’opinion vont commencer à chercher des éléments d’alternative à Emmanuel Macron. La petite percée de François Baroin en est le prodrome. La crédibilité de Marine Le Pen dans les milieux économiques est toujours aussi inexistante; et elle le restera puisque la présidente du Rassemblement National ne veut pour rien au monde entendre parler d’une politique « conservatrice », c’est-à-dire d’une réunion entre la « droite d’en haut », qui se cherche, et « la droite d’en bas », celle que Marine Le Pen attire à elle. Dans le monde incertain qui nous attend - on parle régulièrement d’une crise financière - le patronat français (puisque vous voulez parler en termes de classes, allons-y) va pousser à l’émergence d’un profil type Xavier Bertrand, qui puisse se substituer à Emmanuel Macron. Il faudra qu’il ait l’échine un peu souple et accepte de dialoguer à droite. Mais ces choses là se travaillent. 

La permanence du clivage droite-gauche 

Contrairement à ce qu’on nous assène régulièrement, le clivage droite-gauche ne disparaît pas. Et c’est lui qui structurera les mouvements profonds de l’opinion à la prochaine présidentielle. 

Premier scénario : Emmanuel Macron tient malgré tout le choc des prochains mois. L’économie n’entre pas aussi rapidement en turbulence que ce que craignent les analystes. Il est possible de maintenir autour de lui un bloc central, issu du centre-droit et du centre-gauche. Mais le plus important est de voir que Marine Le Pen sera incapable d’être élu, parce que le clivage droite/gauche sera opportunément entretenu. La présidente du Front National trouve-t-elle que c’est ringard de s’opposer au progressisme bioéthique? Eh bien, des catholiques hésitants continueront à voter Emmanuel Macron car à quoi bon cumuler le risque économique que représente Marine Le Pen avec son absence de conviction bioéthique? Le moindre mal reste Emmanuel Macron. De même, le clivage sur l’Islam: le président de la République ne montre-t-il pas qu’il entend les inquiétudes des Français tout en voulant éviter la guerre civile? 

Deuxième scénario :  Emmanuel Macron ne tient pas le choc. Il dérive dangereusement, même, en jouant avec l’idée de se faire accorder les pleins pouvoirs selon l’article 16. Il continue à se discréditer sur la scène internationale et l’image de la France en pâtit, ce qui n’est pas bon pour les investissements étrangers en France. La recherche d’un candidat de substitution par l’establishment se déroulera dans un cercle relativement restreint: le candidat crédible se trouve à droite et non à gauche. C’est la chance de la nébuleuse LR. Vraisemblablement, les élections européennes permettront de procéder à la sélection. Valérie Pécresse, Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez seront sur les rangs pour récupérer la mise. Mais leur succès dépendra de leur capacité à attirer une partie des voix du Rassemblement National au second tour. Le candidat qui apparaîtra comme capable de rassembler l’électorat centriste déçu du macronisme au premier tour et d’attirer des voix issues du Rassemblement National l’emportera. La voie est étroite car on ne peut se contenter de refaire le coup de Nicolas Sarkozy en 2007. Il faudra accepter de dialoguer avec Marion Maréchal, qui détient sans aucun doute la clé d’une victoire à droite en 2022, même dans le cas, actuellement le plus probable, où elle ne sera pas candidate elle-même. 

Troisième scénario : Il est enfin une grande inconnue, que les sondeurs ne semblent pas estimer à sa juste valeur. Comment se comportera l’électorat d’origine musulmane lors de la prochaine élection présidentielle? On se rappelle la surprise de l’entourage de François Hollande lorsque le « mariage pour tous » a éloigné une partie des musulmans du vote, que l’on pensait naturel, pour le PS. Quel sera l’impact, sur cet électorat, de l’actuelle « PMA pour toutes »? Dans un climat de montée des tensions communautaristes, d’autre part, comment la majorité des électeurs d’origine ou de pratique musulmane va-t-elle réagir? Il est difficile de le prévoir mais là aussi, un clivage droite/gauche sera activé autour de la question: se solidariser avec un candidat de gauche tolérant envers l’Islam et encourageant sa version modérée; ou bien aller vers un candidat conservateur, respectueux de la morale traditionnelle, et capable d’instaurer un dialogue avec les musulmans. Dans les deux cas, Marine Le Pen est hors jeu. 

Au total, les éléments s’accumulent, pour nous faire dire avec certitude: il n’y aura pas de répétition d’un second tour Macron/Marine Le Pen à l’élection présidentielle - si elle a bien lieu en 2022. 

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