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Le rapport de l'Unicef sur l'évolution du nombre d'enfants pauvres en France suscite quelques émois parmi les commentateurs.
Le rapport de l'Unicef sur l'évolution du nombre d'enfants pauvres en France suscite quelques émois parmi les commentateurs.
©Reuters

Une question d'interprétation

440 000 enfants pauvres de plus en France depuis 2008 ou l’effet dramatique trompeur des statistiques

Le rapport de l'Unicef sur l'évolution du nombre d'enfants pauvres en France suscite quelques émois parmi les commentateurs. Pourtant, les 440 000 enfants en question ne seraient pas nécessairement plus pauvres, la réalité des chiffres mesurant davantage les inégalités nationales que le dénuement absolu.

Julien Damon

Julien Damon

Julien Damon est professeur associé à Sciences Po, enseignant à HEC et chroniqueur au Échos

Fondateur de la société de conseil Eclairs, il a publié, récemment, Les familles recomposées (PUF, 2012), Intérêt Général : que peut l’entreprise ? (Les Belles Lettres),  Les classes moyennes (PUF, 2013)

Il a aussi publié en 2010 Eliminer la pauvreté (PUF).

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Atlantico : Dans le classement concernant l’évolution de la pauvreté des enfants par l'Unicef (voir ici), la France se situe en 30e position des 41 pays étudiés, avec une augmentation du taux de pauvreté des enfants de 15,6 % en 2008 à 18,6 % en 2012, ce qui correspond à une augmentation nette d’environ 440 000 enfants pauvres. Que sait-on précisément de ces enfants et du profil sociologique de leurs parents ?

Julien Damon : Il faut tout d’abord souligner que l’étude produite par l’UNICEF est d’une rare qualité tandis que les premiers commentaires qui en sont faits en France sont d’une très habituelle médiocrité. L’étude est de qualité car elle repose sur des données sérieuses et des analyses mesurées. Les commentaires français relèvent de Guignol ou de Rantanplan à qui on jette un os avec des données défavorables. Hop ! Puisque dans une enquête il est indiqué que la pauvreté des enfants a augmenté pendant la crise (quelle surprise !), associations et bonnes âmes s’en emparent pour pousser des cris effrayés. Mais tous ces commentateurs semblent découvrir l’eau chaude, comme à chaque fois lorsque l’on parle de pauvreté. 

Tout d’abord il faut signaler deux choses, parfaitement documentées depuis des années par l’INSEE : le taux de pauvreté des enfants en France est d’environ 20 % (un enfant sur cinq environ vit dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil conventionnel de pauvreté) ; dans les zones urbaines sensibles il est même de 50 % (un enfant sur deux, dans ces quartiers qui concentrent les difficultés, se trouvent dans une famille sous le seuil de pauvreté). Tout ceci est dit et répété depuis des années. Il est de bon ton de faire le coup du "440 000 enfants pauvres" en plus en 4 ans. C’est de la rhétorique spectaculaire. On peut aussi dire 300 enfants pauvres en plus chaque jour depuis 4 ans. C’est absurde. Politiquement ça mobilise et ça permet au secteur associatif de demander davantage d’efforts et de moyens. Et on en comprend bien les raisons et motivations. Mais tout ceci n’a rien de neuf. Que la pauvreté – mesurée de façon discutable – ait augmenté depuis le choc de la crise, mais enfin quelle surprise !!!! Ce qu’oublient de rappeler nos commentateurs c’est qu’avec leurs indicateurs la pauvreté a baissé de 2011 à 2012 ! Pourquoi ? Car le niveau de vie a baissé pour tout le monde… Tout ceci pour dire que nous avons encore là utilisation spectaculaire de chiffres discutables et de tendances évidentes. Pourquoi évidentes ? Car ces enfants sont les enfants des familles qui vivent les conséquences de la crise. Des familles qui voient les parents perdre leur emploi. Des familles où les parents se séparent. Pour donner une idée du caractère très discutable de ces données, il y aurait, avec les définitions choisies, en proportion, moins d’enfants pauvres en Pologne ou en République tchèque qu’en France. Parce qu’on ne mesure pas du dénuement absolu, mais des inégalités nationales.

Si l'on sait que 440 000 enfants sont passés sous le seuil de pauvreté entre 2008 et 2012, sont-ils tous pour autant dans une situation de détresse ?

Mais absolument pas ! Ils sont pour la plupart dans des conditions modestes et difficiles, mais absolument pas dans les situations de détresse bien plus répandues ailleurs. D’ailleurs si les commentateurs misérabilistes voulaient bien se donner la peine d’ouvrir l’étude, de la parcourir, ils verraient page 17, qu’il n’y a presque pas d’évolution, entre 2008 et 2012 des situations de "dénuement matériel sévère des enfants" en France ! On joue avec les chiffres des inégalités relatives, mais lorsqu’il s’agit de la question la plus importante, celle du dénuement, on oublie de dire qu’il n’y a que (c’est certainement déjà trop) 7 à 8 % des enfants en France qui vivent privés de certains biens et services jugés très importants. Par "enfant pauvre" on a une vision à la Zola ou à la Dickens, il ne faut pas oublier que les indicateurs de pauvreté monétaire relative dessinent une large population qui n’a rien d’aisée certes, mais qui ne connaît pas dans son ensemble ces privations et ce dénuement. En France on aime crier au loup sur la pauvreté ! Qu’elle ait augmenté pendant la crise est une totale évidence, fonction de l’évolution du chômage. Point. Que tous ces enfants ne soient pas à la rue est une autre évidence, qu’il faut semble-t-il rappeler.

>> Lire également  440 000 enfants pauvres de plus en France depuis 2008 : les impacts à long-terme (et largement sous-estimés) de la pauvreté vécue pendant l'enfance

Concrètement, de quoi manquent quotidiennement ces enfants vivant sous le seuil de pauvreté ? Subissent-ils les conséquences du manque de revenu de la même manière ? 

Sous le seuil de pauvreté, ils sont donc plus de deux millions à vivre dans des ménages dont les niveaux de vie (ce que la famille peut effectivement consommer) se trouvent sous un seuil de pauvreté en réalité (au moins au regard européen) élevé. Par exemple pour un couple avec deux enfants, les membres du ménage seront comptés comme pauvres si le niveau de vie du ménage dans son ensemble est inférieur à 2 200 euros par mois. Ce n’est pas rien ! Donc tous ces enfants ne manquent pas de rien ! En revanche si l’on cesse de parler de ce taux de pauvreté (qui d’ailleurs, je le redis, a baissé entre 2011 et 2012), pour se pencher sur le dénuement, alors ce dont manquent ces enfants c’est de quatre biens, consommations ou services parmi neuf que sont : payer ses factures courantes à temps ; chauffer correctement le domicile ; faire face à des dépenses imprévues ; consommer de la viande, du poisson ou un équivalent de protéines tous les deux jours ; s’offrir une semaine de vacances en dehors du domicile ; posséder une voiture ; posséder un lave-linge ; posséder un téléviseur couleur ; posséder un téléphone. 

Tout ceci est embarrassant, parfois très embarrassant, singulièrement dans des sociétés qui valorisent autant la consommation. Mais nous sommes loin du dénuement total. Qui pourtant concerne nombre d’enfants, il suffit de voir ceux qui mendient et/ou qui sont forcés à mendier dans les rues. Là est le vrai scandale : à force d’élargir le prisme et le volume représenté de la pauvreté, on ne s’attaque plus à ses formes extrêmes.

Parmi ses 440 000 enfants passés sous le seuil de pauvreté sait-on combien sont issus d'une famille monoparentale ? Dans quelle mesure la structure familiale peut-elle aggraver ou au contraire  "amortir" la situation économique ? 

Je ne dispose pas des données pour vous donner une réponse chiffrée. En revanche il est tout à fait exact que au-delà du seul emploi, du seul revenu monétaire, la question familiale est essentielle.

Auparavant les enfants pauvres vivaient dans des familles nombreuses. Aujourd’hui ils vivent majoritairement dans des familles monoparentales. Les trois grands éléments à prendre en compte pour s’intéresser à la pauvreté sont certes l’emploi et le chômage (d’abord), puis la famille (ensuite) et les migrations (enfin). La cellule familiale a toujours été une protection sociale rapprochée, plus ou moins forte, plus ou moins mobilisée.

Traditionnellement et encore aujourd’hui dans les pays du sud, elle fait office d’amortisseur de crise. En France le système de protection sociale a ce rôle. Reste qu’il n’est pas vraiment performant à ce sujet de la pauvreté des enfants. Nous avons beau être les champions du monde de la protection sociale (avec 33 % de PIB, avec un total des dépenses sociales françaises représentant presque 15 % des dépenses sociales mondiales) nous ne brillons pas sur la question de la pauvreté des enfants (quelles que soient les définitions). C’est bien ce que rappellent ces rapports annuels de l’UNICEF. Alors que d’autres font des efforts de réforme de leurs politiques sociales pour davantage se préoccuper de ces situations, nous continuons à faire des politiques sociales d’abord favorables à ceux qui sont bien protégés (les salariés privés en contrats à durée indéterminé, et les fonctionnaires en contrat à durée éternelle). La France est un pays qui a su faire considérablement diminuer la pauvreté des personnes âgées, mais qui butte aujourd’hui sur le niveau de pauvreté des enfants. Même s’il faut, du point de vue statistique, relativiser ce que cette pauvreté désigne. 

Propos recueillis par Carole Dieterich

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