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L'année 2021 a été marquée par de profondes divisions au sein du projet européen et de l'UE.
L'année 2021 a été marquée par de profondes divisions au sein du projet européen et de l'UE.
©François WALSCHAERTS / AFP

Valeurs communes ?

2021, l’année woke à la Commission européenne

Les valeurs communes de l'UE et les projets de la Commission européenne ont poussé des clivages déjà existants à leur paroxysme et laissent l’Union au bord du schisme en cette année 2021. 

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester dirige le Centre d’Etudes Européennes du Mathias Corvinus Collegium (MCC) à Budapest. Ancien fonctionnaire européen issu du Collège d’Europe, il a notamment été membre de cabinet du Commissaire à l’Éducation et à la Culture de 2014 à 2019. Il enseigne à Sciences-Po Paris (Campus de Dijon) depuis 2008. Twitter : @rodballester 



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Union Européenne : 2021, l’année où les « valeurs communes » ont divisé le continent

Certes, les « valeurs communes » n’ont pas attendu 2021 pour se frayer un chemin sur la scène politique européenne, mais sans aucun doute, dans cette année qui s’achève, elles volèrent la vedette au reste de l’actualité de l’Union sans pour autant avoir le beau rôle. Conditionnalité financière, conflits de compétences, entrisme woke dans les arcanes européens, voire affrontements inédits entre chefs d’Etat, ces valeurs ont poussé des clivages déjà existants à leur paroxysme et laissent l’Union au bord du schisme. 

Dès son premier discours sur l’état de l’Union en septembre 2020 (une tradition américaine maladroitement singée), Von der Leyen annonçait la couleur en mettant la promotion de ces valeurs au cœur de son mandat lors d’une intervention devant un Parlement européen auquel elle devait son investiture. Dans la foulée, elle annonçait solennellement plusieurs initiatives pilotées par la commissaire à l’Egalité, la maltaise Helena Dalli, sur des sujets (racismes, minorités sexuelles, genre) sur lesquelles l’Union n’a que des compétences résiduelles, quand elle les a. Simultanément, le bras de fer déjà très tendu entre Bruxelles et Varsovie sur l’organisation de la justice polonaise montait d’un cran et le Parlement profitait de l’adoption historique du Plan de Relance pour mettre sur la table l’arme définitive qui ferait fléchir Hongrois, Polonais et autres récalcitrants : la conditionnalité de la manne européenne au respect de l’Etat de droit… et des valeurs communes. Provocation à laquelle Varsovie et Budapest répondaient par un véto budgétaire de dernière minute.

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Tous les éléments de l’affrontement étaient déjà en place en 2020 et ne demandaient qu’un casus belli pour que le conflit n’éclate. Il y en aura plusieurs, et de taille. Le premier, au mois de juin, la loi hongroise sur la protection des mineurs qui déclencha une tempête sans précédents et même la réaction tonitruante du premier ministre néerlandais Mark Rutte qui déclarait vouloir mettre « la Hongrie à genoux », en toute finesse et en toute modestie. La deuxième, le coup de semonce de la Cour constitutionnelle polonaise qui, en octobre, écorna sérieusement la primauté du droit européen en rappelant l’Union au bon souvenir des limites de ses propres compétences. Branle-bas de combat à Bruxelles, débats indignés, pression sans précédents du Parlement européen et, in fine, même tarif pour les deux enfants terribles de l’Union : suspension des fonds qui leurs étaient alloués en vertu du Plan de Relance. La raison officielle ? L’Etat de droit, ou si on prend la peine de lire entre les lignes, les « valeurs communes » dont le libellé délibérément vague a soudainement pris des contours plus précis.

Lesquels ? L’Europe elle-même a fourni deux exemples révélateurs de la forme concrète que pourraient prendre ces valeurs. Deux épisodes qui ne sont pas passés inaperçus. En premier lieu, suivez notre regard vers la plus que déconcertante campagne du Conseil de l’Europe (sponsorisée par la Commission européenne, ne l’oublions pas) sur le hijab heureux, libre et beau qui reprenait sur un air européen la propagande des Frères musulmans. Une campagne qui a déclenché une levée de boucliers en France tellement elle sapait les fondements même de la laïcité et faisait le jeu de l’islamisme politique. Deuxième volet, l’adoption des « lignes directrices de communication inclusive» de la Commission européenne, un document interne opportunément filtré dans la presse et qui a fait le tour des rédactions. Au menu de ce manuel du parfait petit woke pour bureaucrates, la prescription de noms tels que « John » ou « Mary », l’injonction de remplacer « Noël » par « vacances » ou l’interdiction d’entamer un discours par le très transphobe « Ladies and gentlemen ». Bref, un monument de sectarisme délirant et surtout, derrière cette façade grotesque et ridicule, le sinistre visage du sectarisme woke dans toute sa splendeur et toute sa noirceur. A noter que la Commissaire Dalli, Commissaire à l’égalité qui s’affiche sans complexe avec les associations de la nébuleuse frériste, était impliquée dans les deux initiatives.   

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Ces deux actes manqués en disent long sur la main mise du politiquement correct au sein des élites européennes, une idéologie très en vogue à l’Ouest qui s’étend avec son lot de messianisme, novlangue et de certitudes morales qui font office de nouvelles règles du jeu. Un dogmatisme aux antipodes des origines du projet européen fondé sur le pragmatisme et la diversité politique de ses membres et auquel l’Est de l’Europe semble bien plus immunisé.

Ne soyons pas dupes, il ne s’agit pas de remettre deux pays déviants sur le droit chemin, encore moins de libérer leurs citoyens de la soi-disant emprise soi-disant autoritaire de leurs soi-disant satrapes. Non, la colère et l’incompréhension couvent et grondent parmi de larges franges de la population européenne, à l’Est comme à l’Ouest, qui attendent de Bruxelles bien plus que des commandements moraux ou des croisades idéologiques qui fleurent bon le hors-sol.  Soyons sérieux, il s’agit plutôt de remettre l’église au milieu du village et que l’Union redevienne cette machine à faire émerger des consensus dans le cadre de ses compétences et dans le respect de la subsidiarité et de la diversité politique de ses Etats membres. 

Le consensus est un préalable aux succès des initiatives européennes. Si elles ne sont pas portées par tous les Etats membres au moins dans les grandes lignes et reposent sur un socle minimal de confiance mutuelle, elles échouent inexorablement. Flambée des prix de l’énergie, poids géostratégique de l’Europe, relance et transformation de l’économie, pandémie, etc… l’Europe a l’embarras du choix des défis de taille qui demandent une réponse commune. Pourtant, elle n’a jamais été aussi fracturée en grande partie au nom de valeurs qui se veulent communes mais qui, actuellement, divisent bien plus qu’elles ne fédèrent. 2021 aura été, entre autres, l’année du déchirement et des postures irréconciliables, des antagonismes nourris aux polémiques évitables et de la méfiance mutuelle. 2022 ne se présente guère sous de meilleurs auspices : présidence française de l’Union sur fond de campagne électorale, référendum sur la loi de protection des mineurs et élections en Hongrie, bras de fer judiciaire entre l’UE et la Pologne, un Parlement au sommet de son messianisme, une Commission droite dans ses bottes, etc… peu d’éléments invitent à l’optimiste en vue d’une accalmie, ou tout du moins une trêve.

Il y a quelques jours à peine, Viktor Orbán et Emmanuel Macron soulignaient leurs points de convergence : défense, autonomie stratégique, énergie nucléaire. Il y en a, et pas des moindres, mais je crains qu’il ne faille attendre la fin de la législature actuelle pour pouvoir en parler de manière apaisée et constructive. Rendez-vous donc en 2025 donc, pas en 2022.

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