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Nicolas Dufourcq publie « La désindustrialisation de la France » aux éditions Odile Jacob.
Nicolas Dufourcq publie « La désindustrialisation de la France » aux éditions Odile Jacob.
©MYCHELE DANIAU / AFP

Bonnes feuilles

1970-1990 : ces trois décennies aux racines de la désindustrialisation de la France

Nicolas Dufourcq publie « La désindustrialisation de la France » aux éditions Odile Jacob. La désindustrialisation française est un moment majeur de l’histoire et pourtant elle est couverte d’un halo de mystère. Entre 1995 et 2015, le pays s’est vidé de près de la moitié de ses usines et du tiers de son emploi industriel. De nombreuses communes et vallées industrielles ont été rayées de la carte. Ce bouleversement est comparable dans ses conséquences à l’exode rural des années 1960 ! Extrait 1/2.

Nicolas Dufourcq

Nicolas Dufourcq

Nicolas Dufourcq est directeur général de la Banque publique d’investissement (BPI) depuis sa création en 2013. Auparavant, il a exercé des responsabilités importantes au sein d’entreprises, notamment France Télécom, dont il a été le directeur exécutif de la branche téléphonie et Internet, et Capgemini.

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Tout commence dans les années 1970. Le premier choc pétrolier, cinq ans après Mai 68, est un traumatisme pour les Français. C’est un choc d’offre, et quantité de PME tombent. Les gouvernements réagissent par une politique de protection des individus et de stimulation de la consommation. Pour tenter de bloquer l’hémorragie des emplois, le Parlement vote coup sur coup, en 1973 et en 1975, la cause réelle et sérieuse du licenciement1 et l’autorisation administrative préalable. Ce faisant, la lente et fatale rigidification du droit du travail, qui durera jusqu’aux assouplissements des lois Sapin, Rebsamen, Macron, El Khomri, et enfin des ordonnances Pénicaud, quarante ans plus tard, commence. Le déficit de la Sécurité sociale se creuse, puisque le financement est entièrement indexé sur l’évolution de la masse salariale, qui ne croît plus. D’autant que par les lois de 1975 et 1978, dites « lois de généralisation », la Sécurité sociale couvre désormais des populations dépourvues d’ancrage professionnel mais dont le financement va peser sur les entreprises.

Nous sommes treize ans avant la contribution sociale généralisée (CSG). On augmente donc les cotisations patronales. Jusqu’ici plafonnées dans leur assiette par la notion de « plafonds de la sécurité sociale », on les déplafonne dans l’assurance maladie, faisant de ce régime bientôt l’un des plus redistributifs au monde. Une décision de Raymond Barre. Pour les entrepreneurs, le coût du travail ne va plus cesser de monter, jusqu’aux premiers allègements généraux au niveau du Smic au début des années 1990. L’inflation est très élevée, contribuant à faire perdre à tous les repères essentiels. Comme dans d’autres pays européens, la société française impose un consensus politique droite-gauche pour obtenir plus encore de redistribution et de rééquilibrage salaires-profits. Sur les cotisations, la pression est si forte que le patronat, lui-même, dans les instances du paritarisme, arbitre systématiquement en faveur des salariés.

Années 1980

Arrive 1981, avec la cinquième semaine de congés payés, les 39 heures, les lois Auroux, les nationalisations, l’IGF, et l’augmentation très forte des charges patronales. Le modèle social français pèse de tout son poids sur les entreprises. Pour les PME industrielles, c’est un choc de compétitivité immédiat face aux Allemands, aux Italiens, aux Néerlandais. À l’époque, l’économie n’est pas mondiale, elle est à peine européenne. Le traité de Rome a démantelé les barrières tarifaires dans l’industrie, mais ce lent désarmement n’engendre pas encore la sorte de guerre « de tous contre tous » qu’est une économie réellement concurrentielle : les États se protègent par quantité de barrières non tarifaires qui permettent aux filières de rester nationales, barrières auxquelles la France rajoute le contrôle des prix. Il y a surtout une arme largement mobilisée par certains États, et tout particulièrement la France et l’Italie, la dévaluation. À l’époque, l’Espagne sort à peine du franquisme et le Portugal du salazarisme, au Maroc, la plateforme de Tanger n’existe pas, les émergents dorment encore et l’Europe de l’Est est cadenassée. C’est donc entre la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, les Pays-Bas et la Belgique que les choses se jouent. Elles se jouent par la dévaluation, qui annule de facto les largesses salariales accordées dans certains pays par des gouvernements et un patronat désarmés. Avant de passer à l’euro, la France aura dévalué douze fois.

Face à cela, les pays du Nord, attachés à la stabilité de leur monnaie, sont obligés de repenser leur spécialisation industrielle. Parfois, ils investissent dans les pays du Sud mais très peu, car ils n’y retrouvent pas l’environnement socioculturel favorable à l’industrie auquel ils sont habitués : ils ne délocalisent donc pas vers l’Italie ou vers la France, mais ils montent en gamme chez eux. Ils prendront par là une avance de dix ans sur les industries du Sud, quand le coup de cymbale de l’ouverture du monde retentira après la Charte de Paris de la fin 1990.

En France, le tournant de 1983 est tout autant un basculement de stratégie économique qu’une métamorphose idéologique. La désinflation compétitive commence, la dévaluation devient une humiliation nationale et son coût politique insurmontable. La libéralisation des économies américaines et britanniques, autour des valeurs d’un capitalisme d’entrepreneurs agressifs, devient le modèle de référence. Mais les cadres de la vie quotidienne d’un patron de PME ne changent pas pour autant.

Venus du monde anglo-saxon, les cabinets de conseil, avocats d’affaires, auditeurs, courtiers, banques d’affaires anglaises et américaines rachètent leurs petits homologues français et deviennent entre 1985 et 1995 dominants à Paris, dans l’entourage des managements des grands groupes et de l’État. Pas des PME et ETI, naturellement. Les nouvelles générations de jeunes HEC et de la faculté d’Assas rentrent chez Bain, Ernst & Young et Cleary Gottlieb, et dans la finance ils sont recrutés à Londres par des banques américaines qui les renvoient cinq jours par semaine à Paris. On pense en France qu’en faisant du purisme libéral, on pourra rivaliser avec des pays qui sont immergés dans ce modèle depuis cent cinquante ans. Les filières industrielles commencent à être soumises à une tension tout à fait nouvelle, économique et culturelle. Devenus libéraux, les grands groupes donneurs d’ordres se transforment à une vitesse que leurs sous-traitants ne pourront pas suivre, d’autant que personne ne s’occupe d’eux : ni l’État, ni les banques, ni vraiment les élus locaux à l’exception de quelques personnalités remarquables comme Pierre Méhaignerie à Vitré. Décidés sans grand débat national, la suppression du contrôle des prix et l’Acte unique de 1986 préparent le marché unique de 1992, dans une anxiété reflétée dans le livre que publient Jean Boissonnat et Michel Albert à l’époque, qui prédisent la montée du Front national si la société française n’arrive pas à se transformer pour être au rendez-vous du monde qui vient. À la différence des politiques antérieures d’harmonisation, où l’on discutait pendant dix ans sur une seule norme, l’Acte unique supprime tout d’un bloc. Il est un saut dans l’inconnu, un pari sur le darwinisme. Il créera vingt millions d’emplois en Europe, mais pas en France. Le pays est encore bloqué par ses rigidités. Nombreux pensent que les solidarités sur lesquelles il repose vont être bientôt pulvérisées.

Années 1990

À l’été 1994 se réunit la commission du Plan chargée de proposer, sous la conduite d’Alain Minc, un projet pour la France de l’an 2000. Des dizaines d’interviews réalisées à l’époque auprès des principaux dirigeants parisiens, il ressort à la fois une culpabilité à l’endroit des salariés et des chômeurs, une satisfaction de voir la France résister apparemment aux premières conséquences de la vague libérale et une appréhension devant ce qui s’annonce, un monde plus ouvert, une terre plus plate, la monnaie unique, une ère de prospérité et une probable augmentation des inégalités. Il est peu question d’entrepreneurs et de PME dans ces entretiens. Pas question non plus d’écosystème, très peu question de filières. Il y a grosso modo la Sécurité sociale, d’un côté, et les grands groupes, de l’autre. Marc Blondel et Jean-Louis Beffa, le premier déclarant « ne pas vouloir d’un pacte social », au moment où les Allemands reformulent le leur, et le second célébrant la bonne préparation de l’économie française à la « grande transformation ». Le chômage est à un niveau record, la commission Mattéoli vient de remettre ses propositions de réforme du Code du travail, encore éloignées des recommandations de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il est vrai, très libérales. Les premiers allègements généraux de charges patronales au niveau du Smic depuis 1945 viennent d’être votés par le Parlement mais ils sont maigres, passant le taux de cotisations patronales sur le salaire minimum de 30 à 25 %. Il a fallu des années pour construire un consensus sur le sujet, tant la rupture est forte par rapport à la Doxa, et la gauche demande des contreparties. La question est en filigrane de savoir comment maintenir un État providence généreux dans une société qu’on emmène vers la tertiarisation. Les dirigeants de la commission Minc cherchent donc la voie d’un compromis entre les attentes de protection de la société et la nécessaire préparation à ce qui paraît l’enjeu du moment, la dérégulation dans un monde de compétition. La « vraie » mondialisation est encore tapie derrière l’horizon, sauf pour un Claude Bébéar, qui voit le tsunami chinois arriver. Pour beaucoup, l’adversaire n’est pas la Chine, qui n’existe pas encore sur la scène mondiale. C’est l’Amérique, c’est le Japon, encore très agressif et qui démarre une stratégie de délocalisation en Asie du Sud-Est, c’est enfin la Corée. Les prédateurs sont des grands groupes étrangers, comme IBM, General Electric, Boeing, Sony, très récemment Microsoft, mais pas la myriade de PME chinoises anonymes qui ne va pas tarder à déferler sur les territoires industriels européens et dont on a eu un avant-goût dans le secteur du textile.

Le glissement a commencé en silence et on est à cinq ans du début de la grande déroute qui va durer grosso modo jusqu’en 2015. Le mot « désindustrialisation » n’existe pourtant pas. On ne voit pas l’ampleur du danger, on ne peut même pas l’imaginer. On pense que, la Chine équivalant à « 20 Japon », on devra probablement recourir au protectionnisme, sinon ce serait l’inconnu. Ou bien on se dit que la vraie bataille n’est pas en France, qui a su après tout résister au Japon, mais pour la préservation, contre la Chine, des parts de marché de nos champions « aux États-Unis ou en Europe de l’Est ». On ne peut pas anticiper que les accords sino-américains vont venir si vite, en l’an 2000 pour l’accord Clinton-Hu, puis en octobre 2001 pour l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et qu’ils ouvriront une autoroute aux produits chinois dans toutes les verticales et donc dans toutes les régions du pays. On n’envisage pas non plus la transformation effarante de l’Europe de l’Est, à peine libérée, en plateforme de production ultra-compétitive. Du voyage en Allemagne fait par certains membres de la Commission, on retire que notre voisin est confronté à de grandes difficultés, et on constate une détermination à se relever teintée de trop d’arrogance pour qu’on imagine qu’elle produira les effets qu’on connaîtra bientôt. Le rapport final est un document moderniste, qui identifie beaucoup des blocages de la société française et qui pense que le passage à l’euro, en créant des « fatalités », va forcer le politique et les partenaires sociaux à prendre les mesures courageuses qui s’imposent selon lui dans l’éducation, la santé, la retraite, la réforme de l’État.

Il passe à côté du risque de désindustrialisation, et on peut le comprendre puisqu’il n’y a aucun précédent à ce qui va arriver. S’il propose une nouvelle baisse de charges au niveau du Smic, ça n’est pas tant pour compenser un déficit de compétitivité dans l’industrie que pour trouver une solution au chômage dans le secteur des services. L’entrepreneur de terrain est si loin de Paris qu’on ne l’entend pas. On reconnaît que « l’esprit d’entreprise, après une parenthèse éphémère dans les années  1980, ne suscite pas en France le respect qu’il mérite », et on forme simplement le souhait que le système de production français « s’aguerrisse » avec une nouvelle génération d’entrepreneurs, « hommes de la frontière », qui pourront relever les défis de demain et cultiver « le sens de l’impossible » si peu développé dans notre pays.

Le dernier ministre de l’Économie à avoir compris les préoccupations quotidiennes des PME est René Monory, il y a bien longtemps. Les premiers contemporains à s’en soucier à nouveau sont Alain Madelin en 1993 et Jean-Pierre Raffarin en 1995. Mais leurs portefeuilles, centrés sur le commerce et l’artisanat, relèguent un peu les PME industrielles dans l’ombre. Il faudra attendre Renaud Dutreil qui, avec sa loi de 2003 réduisant les droits de succession des entrepreneurs, sauvera littéralement le capitalisme familial français. Il est vrai qu’entre 1993 et 2005 la France aura connu 9 ministres de l’Industrie, soit moins d’un par an à l’exception de Christian Pierret dans le gouvernement Jospin, qui reste cinq ans. Pour l’heure, les PME existent sans exister. Avec son franc parler, Francis Mer, P-DG d’Usinor, déclare même à la commission Minc en juin 1994 que « sur les PME, le pouvoir ne peut tenir qu’un discours conceptuel, car un ministre ne sait pas parler à une PME ». La même année, 1994, le Crédit d’équipement des PME manque de faire faillite lorsque l’État décide de supprimer les prêts bonifiés du Crédit National. Le ministère de l’Industrie de l’époque est typiquement colbertiste, construit en miroir des grands groupes auxquels il délègue de facto la gestion des filières, et donc la politique industrielle. Peu d’entre eux le font sérieusement comme dans l’aéronautique. Entre l’État et les champions, dont beaucoup sont encore nationalisés, les passerelles sont nombreuses car les administrations sont à leur service à peu près exclusif. Élie Cohen qualifie d’ailleurs le ministère de « Vatican » des grandes entreprises. Le rapport Minc recommande donc sans surprise de privilégier la politique des grands projets « comme nous y pousse notre idiosyncrasie », et il est bien vrai que nombre d’entre eux ont engendré des succès, comme Airbus ou le TGV.

Les syndicats eux-mêmes concentrent leurs troupes sur les grands groupes et n’ont, pas plus que l’État, la préoccupation des filières. Quand par exception ils l’ont, c’est uniquement sur l’aspect social, celui de la généralisation des droits, mais pas sur les sujets industriels dont les DRH des donneurs d’ordres considèrent qu’ils n’ont pas à s’occuper. Ils sont par ailleurs peu présents dans les PME, qui ne les laissent pas rentrer. Vingt ans après 1981, l’industrie française est pour partie antisyndicale et les syndicats eux-mêmes encore très peu désireux de rentrer dans la cogestion à l’allemande.

On est très loin au total de l’« armée » économique française chère à Bernard Ésambert, galvanisée par son général en chef, le président de la République, et tenue par des chaînes de commandement qui permettent de manœuvrer celles des filières et celles des syndicats. On comprendra bientôt qu’on ne peut pas déléguer la politique industrielle aux grands groupes en temps de mondialisation. Quant aux entrepreneurs dans les territoires, ils sont habitués à être seuls, et l’immense majorité d’entre eux ne se prépare pas à ce qui va arriver. Or la myopie prépare la défaite, et celle-ci engendre le défaitisme au sommet. Son totem sera très vite le « Fabless ».

Extrait du livre de Nicolas Dufourcq, « La désindustrialisation de la France », publié aux éditions Odile Jacob

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