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Des enfants et un militaire portant l'uniforme de 1914 des poilus de la Première Guerre mondiale lisent des journaux d'époque, dans la cour d'honneur des Invalides à Paris.
Des enfants et un militaire portant l'uniforme de 1914 des poilus de la Première Guerre mondiale lisent des journaux d'époque, dans la cour d'honneur des Invalides à Paris.
©LOIC VENANCE / AFP

Bonnes feuilles

1914-1918 : la transformation des journaux de jeunesse et la mobilisation des héros de l’enfance pendant la Grande Guerre

Jean-Paul Gourévitch publie « Panorama illustré des journaux de jeunesse 1770-2020 » aux éditions SPM. En 250 ans, plus de 1.000 publications ont mobilisé et passionné les enfants de tous âges et de toutes conditions. Ces journaux restent aujourd'hui un marché porteur. Extrait 1/2.

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch est depuis 1987 consultant international sur l'Afrique, les migrations et l'islamisme radical. Il a enseigné à l'Université Paris XII Créteil. Écrivain, essayiste et formateur il est également spécialiste de la littérature de jeunesse.

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Les journaux de jeunesse, y compris les plus distractifs, ne sont pas restés à l’écart des transformations sociales qui touchent leur lectorat, soit directement soit par l’intermédiaire des journaux familiaux. Ainsi la déchristianisation de la jeunesse, l’importance de l’orientation professionnelle, le développement du sport à l’école, l’attrait des voyages, l’aide aux déshérités, se retrouvent dans nombre de publications même si ces thématiques n’occupent qu’une place restreinte.

Il en est de même pour les évènements politiques marquants de l’époque : la colonisation en Afrique, les Jeux Olympiques, l’humiliation de Fachoda, la révolte des Boxers en Chine, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la guerre russo-japonaise et l’affermissement de l’amitié franco-russe, les menaces de Guillaume II et le rapprochement avec l’Angleterre, qui font l’objet de toutes les conversations et génèrent un sentiment diffus d’inquiétude dans la jeunesse même si elle n’en perçoit pas tous les enjeux.

Le sujet le plus mobilisateur est la revanche et particulièrement la reconquête de l’Alsace-Lorraine.

La mobilisation des esprits

La littérature jeunesse s’était tenue à l’écart de la guerre de 1871 à l’exception de quelques ouvrages comme Les petits Robinsons des caves ou le siège de Paris racontée par une petite fille de 8 ans d’Alphonse Daudet (librairie du Petit Journal 1872) et de rares articles dans les journaux de jeunesse. Mais dès la perte de l’Alsace-Lorraine, une campagne patriotique et germanophobe se développe en direction de la jeunesse, une clientèle facile à enrégimenter du fait de son intérêt pour les jeux et les jouets guerriers et de son goût pour une littérature d’action susceptible de tonifier un imaginaire de la victoire.

Tous les supports sont mis à contribution : ouvrages et récits illustrés, biographies exemplaires, abécédaires, cartes postales, jeux et jouets, protège-cahiers, affiches, images d’Epinal. Les instituteurs relaient cette campagne dans les lectures ou les exercices qu’ils proposent. Les manuels scolaires la mettent en scène. Les bataillons scolaires créés en 1882 et qui disparaîtront dix ans plus tard la formalisent. La grande presse multiplie les couvertures patriotiques où les enfants jouent un rôle central. Si la frénésie cocardière n’a touché qu’une partie de la presse pour la jeunesse, tout change dès la déclaration de guerre.

La valse des titres

Les changements s’opèrent selon trois processus: disparition et naissance de titres, renouvellement des contenus, mobilisation des héros de l’enfance.

De vénérables périodiques ont cessé de paraître dès le début des hostilités comme le Saint-Nicolas, le Journal de la jeunesse ou le Magasin d’éducation et de récréation, victimes de la désaffection de leur public comme de la flambée des coûts unitaires du papier, de l’impression et des clichés. D’autres naissent comme Les Trois couleurs qui, dès son premier numéro, le 12 décembre 1914, vendu exceptionnellement 5 centimes, proclame :

« Notre journal est placé sous l’égide du drapeau tricolore : BLEU comme le ciel de France, BLANC comme notre conscience de braves gens lâchement attaqués par les Germains ; ROUGE comme le sang des braves soldats qui vont nous faire une France plus grande et plus belle, un monde enfin libéré de la tyrannie prussienne. »

Dans le même esprit, la maison Offenstadt, le 10 janvier 1915 lance un hebdomadaire de 16 pages, La Croix d’honneur dont le premier numéro est également proposé à 5 centimes, avec une couverture couleur attrayante et des récits héroïques. Elle crée aussi en mars 1915 un autre hebdomadaire sur 8 pages, la Jeune France, peu lue mais qui s’adjoint en 1917 un Almanach de la Jeune France, mélange de récits en images, de contes et d’anecdotes, avec, en couverture, un combattant qui s’adresse à des enfants.

Les contenus cocardiers

Une partie de la presse jeunesse surfe sur l’actualité en impliquant ses lecteurs dans le conflit comme Mon Journal. Dès septembre 1914, cette publication Hachette propose des couvertures signées Gerbault, Dutriac, Henry Morin, centrées sur la guerre ainsi que des épisodes sous forme de récits illustrés où les enfants jouent les premiers rôles. Elle recourt à la photographie, au dessin d’enfant, et annonce en 1915 une souscription « pour l’érection d’un monument aux enfants héroïques » qui se poursuivra jusqu’au 18 septembre 1920. Un mois plus tard, le journal changera de formule et, malgré nos recherches et divers appels, nous n’avons trouvé nulle trace de ce qu’étaient devenus les 5 206 francs récoltés.

Les Belles Images, une revue du groupe Fayard spécialisée dans les histoires en images, prise au dépourvu par le déclenchement d’un conflit que sa forme éditoriale ne peut couvrir, interrompt sa publication puis la reprend en y ajoutant une rubrique « connaissances utiles et faits de guerre » pour informer son jeune lectorat sur les tablettes incendiaires, les zeppelins et les gaz asphyxiants. Fayard modifie également le contenu de Diabolo Journal dont le premier numéro datait de 1907 pour l’adapter au contexte de la guerre.

La transformation la plus étonnante est celle de l’hebdomadaire Fillette, un 16 pages de la librairie Offenstadt dont le premier numéro, paru le 21 octobre 1909, s’adressait avec succès à un public de petites filles plus populaire que celui de la Semaine de Suzette, à l’instar de l’Epatant pour les garçons. Son héroïne emblématique dès le premier numéro est l’espiègle Lili, une jolie gamine courageuse et malicieuse dont les cheveux tombent sur les épaules, dessinée par André Vallet sur des scénarios de Jo Valle. Le journal se transforme en outil de propagande cocardier avec des feuilletons dénonçant la cruauté et la bêtise allemande comme Les enfants de l’otage écrit par Paul Darcy avec des dessins de Roino.

L’enrégimentation des héros de l’enfance

Dans Fillette, l’espiègle Lili libère son père prisonnier, fait exploser un train de munitions et s’évade du camp d’internement où elle est enfermée sous la surveillance de la sadique Damen Krappau à laquelle elle a rappelé en vain les principes de la convention de Genève sur les prisonniers. Cet exemple est significatif de l’immersion dans la guerre des héros chers au public enfantin.

Bécassine bénéficie ainsi de trois albums, parus en feuilleton dans la Semaine de Suzette : Bécassine pendant la guerre (1916), Bécassine chez les Alliés (1917) et Bécassine mobilisée (1918) qui seront suivies en 1919 de Bécassine chez les Turcs. Malgré le prix du numéro qui passe de 10 centimes à 15 centimes en 1917 puis à 20 centimes en 1918, les lectrices s’enthousiasment pour les exploits de leur chère domestique bretonne.

Celle-ci pose avec ses compatriotes alsaciennes auprès des troupes françaises libératrices, accomplit son service civil comme assistante infirmière, chef de gare intérimaire et receveuse de tramway. Ayant choisi d’être marraine de guerre, elle découvre que son filleul auquel elle s’adresse « en petit nègre » est un prince noir de Tombouctou qui s’exprime parfaitement en français et lui fait son portrait dont elle est très fière.

Sur le front, elle assiste au tournage d’une fiction de propagande qu’elle prend pour la réalité et s’improvise aviatrice pour exécuter des missions militaires pour le major anglais Tacy-Turn. Dans son langage fleuri elle bat les tapis en les traitant de « sales boches » et elle proclame « Les Boches on les aura », la formule que le maréchal Pétain a utilisée pour Verdun, devenue le slogan de la victoire française.

Pourtant comme l’a montré Laurence Olivier Messonnier*, il n’y a aucun « bourrage de crâne » dans ces aventures. L’humour partout présent dédramatise le propos. On peut même y trouver une critique de la bureaucratie française avec le R.A.L.E.P.E.U.P.P.S.T. (Réserve d’Automobiles Légèrement Endommagées Pouvant Etre Utilisées Pour Petit Service Temporaire) et une satire du patriotisme cocardier dans les fortifications de Clocher-les-Bécasses.

Avec les exploits des Pieds Nickelés, on entre dans une autre dimension de la guerre, la farce « hénaurme » :

A la différence de Bécassine, les exploits des trois compères n’ont pas été publiés en albums. L’Epatant s’est interrompu entre le 6 août et le 26 novembre 1914. Il existe seulement six séries d’albums noir et blanc parus de 1915 à 1917 d’environ 124 pages. C’est l’édition Veyrier de 1966 qui, reprenant le titre du numéro du 21 janvier 1915 « Les Pieds Nickelés s’en vont en guerre », sert aujourd’hui d’anthologie de référence.

Filochard, Croquignol et Ribouldingue, jouant de leur sagacité, se posent en champion de la lutte contre l’ennemi. Ils capturent des régiments entiers, ridiculisent Von Tirpitz, le Kaiser et le Kronprinz, envoient des boules puantes dans les tranchées allemandes pour les forcer à les évacuer, sabotent leur canon Kolossal qui pulvérise ses propres artilleurs et gonflent à coup de pilules d’hydrogène les Boches qui s’élèvent dans les airs et se font canarder par les canonniers Français. Aucun souci de réalisme dans ces histoires, ce qui ôte sa crédibilité à la leçon de morale qu’ils infligent à leurs ennemis.

« Que ce châtiment serve de leçon à ceux qui lâchement bombardent des villes ouvertes et massacrent sans pitié des femmes, des vieillards, des enfants ! ».

La guerre est un grand jeu où la France gagne à tous les coups.

Extrait du livre de Jean-Paul Gourévitch, « Panorama illustré des journaux de jeunesse 1770-2020 », publié aux éditions SPM

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