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"Too much Johnson" ou la séance bonus : tout ce que le cinéma doit à Orson Welles
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Big boss

"Too much Johnson" ou la séance bonus : tout ce que le cinéma doit à Orson Welles

Un film muet tourné par Orson Welles en 1938 alors qu'il n'avait que 23 ans, et que l'on croyait perdu, a été découvert dans un centre culturel du nord de l'Italie. En cours de restauration, il doit être projeté le 9 octobre pour la Journée du film muet à Pordenone. L’œuvre a été réalisée trois ans avant avant "Citizen Kane", un incontournable du cinéma du vingtième siècle.

Patrick Brion

Patrick Brion

Patrick Brion est historien du cinéma et animateur de ciné-club.

Une grande partie de ses recherches porte sur les genres cinématographiques (film noir, comédie musicale, cinéma fantastique, etc.) et sur le dessin animé. C'est grâce à lui que le grand public, en France, a redécouvert Tex Avery.

Il a écrit un ouvrage de référence sur le réalisateur américain de dessins animés intitulé Tex Avery (Le Chêne, 1984).

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Atlantico : Too Much Johnson, un film muet inédit d’Orson Welles réalisé en 1938, que l’on croyait perdu dans l’incendie de la maison madrilène du réalisateur en 1970, a été retrouvé dans le nord de l’Italie. En quoi cette découverte est-elle un événement marquant pour le cinéma ?

Patrick Brion : C’est un événement à double titre : tout ce qui touche Orson Welles est passionnant. On connaît son rôle primordial dans l’histoire du cinéma, ses difficultés de tournages, sa vie passionnée d’un pays à un autre, la plupart du temps à la recherche de capitaux pour terminer des films commencés, comme son Don Quichotte, et d'autres encore.

Deuxièmement, c’est une très bonne chose de pouvoir se dire que contrairement à ce qu’on pourrait penser, tout n’est pas complètement perdu dans l’histoire du cinéma. Des centaines de films le sont, malheureusement, dont certains tournés par de très grands cinéastes comme Fritz Lang, Hitchcock,  John Ford… Alors réjouissons-nous d’en trouver encore quelques-uns.

On connaît Orson Welles surtout pour Citizen Kane (1941), considéré comme l’un des dix films les plus importants du XXe siècle. Quelle a été l’influence de ce film sur la manière de faire du cinéma ? Peut-on dire qu’il y a un avant et un après Citizen Kane ?

On peut le dire, dans la mesure où ce film prouvait qu’une personne qui avait fait peu de films avant, pouvait d’un seul coup réaliser une œuvre révolutionnaire, tant par le choix du sujet, que du cadrage. Il était par exemple le premier à filmer les plafonds ! Même aujourd’hui, on est toujours sidéré par les idées qui se bousculent dans cette création : le montage, le fait que le réalisateur soit également acteur, qu’il ait obtenu carte blanche de la part de la firme RKO… Celle-ci a d’ailleurs rencontré beaucoup de difficultés pour sortir le film, car le magnat de la presse William Randolph Hearst, dont le personnage principal était inspiré, a tout fait pour s’y opposer. C’est ainsi que la légende s’est construite autour de Citizen Kane. Mais il n’y a pas seulement ce film : La splendeur des Amberson, La soif du mal, Othello, Macbeth… Toutes ces œuvres sont fabuleuses.

Pour quelles raisons ces œuvres ont-elles marqué l’histoire du cinéma ?

Ce sont des films remarquables, car tournés d’une manière très curieuse. Macbeth, par exemple, est purement médiéval, et dépasse de loin les autres tentatives d’adaptation de Shakespeare, qui souvent ne sont pas très bonnes. Othello a été tourné dans plusieurs pays différents, avec des raccords invraisemblables. Ce qui est émouvant et passionnant chez Welles, c’est cette passion du cinéma qui le poussait à tourner sans arrêt et dans n’importe quelles conditions. Le problème, c’est qu’il n’a pas pu terminer un certain nombre de films, comme Don Quichotte, car le cinéma coûte très cher, et de moins en moins de gens étaient en mesure de l’aider. Vers la fin de sa vie, il n’a pas réussi à tourner une version du Roi Lear, faute de soutiens.

En France, des gens l’ont aidé, notamment pour tourner ce très beau moyen-métrage qu’est Une histoire immortelle, l’une de ses dernières œuvres, dans laquelle il joue en compagnie de Jeanne Moreau. Sa recherche d’argent va de pair avec cette folie qu’il avait de tourner coûte que coûte, ainsi qu’avec son colossal budget cigares. Il avait toutes les caractéristiques d’un artiste de la Renaissance, sauf qu’à notre époque, dans le cinéma, il n’y a pas de mécènes.

Comment expliquer ses échecs commerciaux ? Etait-il brillant sur le plan technique, mais trop froid sur le plan émotionnel ?

Ses films sont très ambitieux. Tourner une adaptation de Shakespeare est tout de même plus compliqué qu’une comédie à la mode. Son œuvre n’est pas compliquée, elle est ambitieuse. La plupart de ses films n’ont pas si mal marché que ça. Ayant tourné sans la logistique des grands studios, notamment pour la diffusion, les coûts étaient bien plus élevés pour lui. Les gens voyaient donc moins ses films car ils étaient moins bien diffusés que d’autres.

Quelle a été la relation d’Orson Welles avec la France ?

Il aimait beaucoup la France, ce qui est assez naturel pour un homme cultivé. Il tournait beaucoup en tant qu’acteur chez nous, pour des rôles qui ne l’intéressaient pas spécialement, mais qui lui permettaient de continuer son Don Quichotte. A l’exception de Sartre, qui a dit beaucoup de bêtises sur le cinéma, la critique française l’appréciait beaucoup. Il aimait beaucoup la gastronomie et les vins français, fumer des cigares… En bref, il aimait vivre et tourner. Il n’a en revanche pas eu d’influence sur le cinéma français, ou alors on ne s’en est pas rendu compte ! Sa passion du cinéma est déjà une source d’inspiration suffisante pour un jeune cinéaste.


Propos recueillis par Gilles Boutin

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