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”Ne dites pas à ma mère que je suis handicapée…” : l’épreuve de l’entretien d’embauche
©Reuters

Bonne feuilles

”Ne dites pas à ma mère que je suis handicapée…” : l’épreuve de l’entretien d’embauche

C’est l’histoire d’une petite fille qui voulait être chanteuse de comédie musicale. Ou femme de rentier. Charlotte de Vilmorin n’est pas devenue trapéziste, et n’a pas croisé de rentier à ce jour. Quoique... Extraits de "Ne dites pas à ma mère que je suis handicapée, elle me croit trapéziste dans un cirque" de Charlotte De Vilmorin aux éditions Grasset 1/2.

Charlotte De Vilmorin

Charlotte De Vilmorin

Charlotte De Vilmorin, 24 ans, vit à Paris. Elle tient un blog, Wheelcome, où elle raconte ses aventures de jeune active en fauteuil roulant. 

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C’est toujours un peu délicat de poser la question concernant l’accessibilité du lieu d’un entretien avant d’avoir rencontré la personne en question. C’est un exercice d'équilibre périlleux que j’ai mis du temps à mettre au point. Evidemment, mon CV ne fait aucune mention de mon handicap pour les deux raisons suivantes : le recruteur pourrait écarter ma candidature à la vue de cette simple mention ou, au contraire, je pourrais bénéficier de ce qu’on appelle la « discrimination positive » et n'être pas embauchée pour mes compétences réelles mais pour remplir un quota, et ainsi éviter à l’entreprise de payer une amende. J’ai accepté une fois d’être recrutée dans le cadre d’une « mission handicap » par une grande entreprise. Je ne me suis jamais autant ennuyée de ma vie. Ils m’avaient créé un emploi fictif, sur mesure, où rien de ce que je produisais ne verrait jamais le jour, tout étant en réalité destiné à la poubelle. Cela leur coûtait moins cher de me verser un salaire pour rien que de payer la fameuse taxe. Après six mois passés à faire la plante verte, je me suis promis que plus jamais je ne me ferais recruter pour mon handicap. C’était un peu comme être un produit soldé, démodé, et se balader avec une pancarte « Choisissez-moi ! Vous paierez moins ! » dans l'espoir qu’on me prenne à la place des articles de la nouvelle collection que, au fond, on préfère de loin.

Mais dans un processus de recrutement, je ne peux pas non plus m’amuser à dissimuler mon handicap jusqu’à l’entretien pour les deux raisons suivantes : si l’entreprise se trouve en haut d’un escalier sans ascenseur j’aurais l’air bien maline coincée en bas. Et quand bien même il y aurait un accès, je ne voudrais pas prendre mon interlocuteur au dépourvu et créer une situation de malaise. La solution que j’ai trouvée est toute simple, j’envoie mon CV et quand on me rappelle pour convenir d’un rendez-vous, j’accepte, attends la confirmation, et demande l’air de rien « Au fait, vos locaux sont-ils accessibles à un fauteuil roulant ? », comme ça le recruteur ne peut pas faire demi-tour et, en même temps, j’ai été honnête. Parfois je connais déjà la réponse, mais pose malgré tout la question juste pour les prévenir et ainsi sous-entendre « Je suis en fauteuil, mais ne t’inquiète pas, ça va bien se passer ».

Cette fois-ci, la personne m’avait poliment (r)assuré(e) : « Aucun souci, j’ai vérifié. » Seulement cette porte cochère passage du Bureau annonçait clairement un accès sinueux. Déjà, pour passer le pas de la porte, j’étais bien embêtée. J’ai donc rappelé mon chauffeur qui était parti se garer un peu plus loin, dans l’espoir qu’il m’aide à trouver une solution. Je lui expliquai que je ne pouvais pas franchir ce seuil, et qu’il fallait ouvrir la grande porte pour que je puisse passer. Impossible. La poignée était cadenassée. Ça commençait bien… Il partit donc chercher la gardienne de l’immeuble en soupirant de toutes ses forces. Ça y est, j’étais en retard pour mon rendez-vous, et je restais là à attendre sans manteau sous le ciel gris et froid de novembre, abandonnée sur le trottoir. Je commençais à claquer des dents quand il est revenu, avec la gardienne et son trousseau de clés, tous les deux au pas lent du chameau. 

Enfin, j’étais entrée dans le hall ! Je demandai alors à la gardienne de m’indiquer où se trouvait l’entreprise que je cherchais.

— L’agence Carrousel ? Ah mais j’en sais rien, moi ! Jamais entendu ce nom-là ici !

Je commençais à détester le passage du Bureau. J’avais froid, et je voulais rentrer chez moi. C’était trop compliqué. À tout hasard je me risquai :— Et Madame Gautier ? C’est avec elle que j’ai rendez-vous.

— Ah Madame Gautier, si bien sûr ! Elle habite dans la maison au fond de la cour !

Ce n’était donc pas un bureau, mais son lieu de domicile. Toute la magie du passage du Bureau s’évanouit. J’avais rendez-vous sans le savoir chez mon hypothétique future patronne un mercredi à 9 h 30. Tout à coup, j’ai eu peur qu’elle soit en pyjama, et qu’elle me propose
un petit déjeuner. Je me demandai ce qu’il fallait répondre dans ce cas. 
Monsieur Pichard m’accompagna au fond de la cour pour sonner à l’interphone, et il me laissa. Une femme étonnamment jeune et souriante vint m’ouvrir. Elle était en pyjama. « Bonjour Charlotte, Mathilde Gautier, enchantée ! Je vous en prie, suivez-moi. » Elle me fit traverser un petit jardin avec des jouets d’enfant éparpillés un peu partout. Et là, panique totale, une énorme marche pour entrer dans sa maison. Aïe. Ce n’était pas du tout accessible, j’étais coincée dehors et, pour couronner le tout, il commençait à pleuvoir.
La scène qui a suivi relève presque de l’absurde. Bien embêtée et un peu gênée, Mathilde Gautier se mit à énumérer une liste infinie de solutions toutes plus aberrantes les unes que les autres pour me faire pénétrer chez elle.

Extraits de "Ne dites pas à ma mère que je suis handicapée, elle me croit trapéziste dans un cirque" de Charlotte De Vilmorin aux éditions Grasset, 2015

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