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Les adolescents en sont arrivés à avoir une vie aussi sédentaire que les nonagénaires
©Jean-Pierre Dalbéra/Flickr

Patatados de canapé !

Les adolescents en sont arrivés à avoir une vie aussi sédentaire que les nonagénaires

Une récente étude sur le mode de vie des humains selon leur âge a montré une très forte baisse du nombre d'efforts physiques chez les 12-19 ans. Une intensité des efforts qui serait équivalente à celle des adultes de 60 ans.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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Atlantico : Pourquoi le jeune est-il si "mou" ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Avant de répondre, il me semble important de préciser que l’étude en question ne parle pas de sport mais bien d’activités impliquant que le corps soit en mouvement. Elle montre que les 12-19 ans font autant de mouvements que les personnes de 60 ans. Pourquoi ce manque d’appétence pour le mouvement ?

L’adolescence est une période de la vie où l’on n’est généralement pas à l’aise avec son corps. Il change, on ne le reconnaît plus, on perd les repères que l’on avait étant enfant. Donc l’une des explications est que beaucoup d’adolescents mettent du temps à se réapproprier leur corps en mutation.

Une autre explication, qui complète la première, est que le système de valeurs au sein du groupe de pairs change à l’adolescence. Lorsque l’on est enfant, c’est celui qui maîtrise bien son corps en mouvement qui est valorisé. Par exemple, celui qui court le plus vite, saute le plus loin ou le plus haut, joue bien au basket ou au foot, réalise parfaitement certains exercices d’agilité ou de souplesse comme faire la roue ou le grand écart. Ce système de valeurs incite les enfants à être souvent en mouvement parce que pour bien s’intégrer au groupe il faut maîtriser le mouvement et en faire la preuve dans les jeux. Alors qu’à l’adolescence, la valorisation au sein du groupe repose plus sur le relationnel, les goûts musicaux et le look vestimentaire.

Autre explication qui vient en complément des deux autres : l’adolescence est une période de latence, on ne sait pas encore où l’on va, où on a du mal à se projeter dans l’avenir, ce qui conduit parfois à se sentir inutile. Cela peut se manifester physiquement par un manque d’allant qui incite plus au repli sur soi immobile qu’au mouvement.

L'étude affirme que cette inactivité est liée à deux facteurs : les nouvelles technologies qui le font rester à la maison, et les horaires scolaires inadaptés. Pensez-vous que ces explications soient valables ?

Oui, disons que cela n’aide pas. On pourrait résumer le problème au fait qu’à l’adolescence, on ne sait plus habiter son corps. Les écrans n’aident pas à apprendre à apprivoiser son corps parce qu’ils le figent dans une position. Or, moins on fait de mouvement, moins on arrive à s’approprier son corps, moins on apprend à l’habiter.

Quant aux horaires scolaires, ils font que les adolescents commencent leur journée de travail scolaire avant le lever du jour et la terminent peu de temps avant que le jour tombe, du moins en hiver. Et en été, cela les amènent à se coucher alors qu’il fait encore plein jour. Ce n’est pas un rythme naturel. Pour comprendre, il suffit de comparer avec celui des animaux qui s’éveillent et se couchent avec le soleil. Notre corps est fait comme le leur, c’est-à-dire pour être en mouvement quand il fait jour et au repos quand il fait nuit. Faites-lui faire autre chose et il ressent un certain décalage, plus ou moins fort selon les personnes et les âges de la vie. On perçoit ce décalage plus fortement à l’adolescence parce que le corps n’est pas vécu comme une évidence à ce moment-là de la vie. Donc on va rajouter au manque d’allant dont je parlais tout à l’heure une fatigue liée au décalage avec le rythme biologique qui fait que les activités demandant un effort physique vont être évitées si possible. On va avoir tendance à s’économiser.

Comment faire en sorte que les enfants soient plus actifs et se dépensent mieux pendant cette période qu'est l'adolescence ?

On pourrait dire qu’il faut repenser totalement les rythmes scolaires et supprimer les écrans. Cependant, cela me semble assez peu réaliste, car la vie sociale est organisée selon ces horaires (ce sont les mêmes que les horaires dits de « bureaux ») et les écrans sont bien ancrés dans les pratiques. On peut toujours inciter à limiter le temps que l’on passe en leur compagnie, mais souvent cela tient surtout du vœu pieux. Ceci dit, rappeler que les écrans sont à consommer avec modération peut être une bonne chose, comme les campagnes contre l’alcool au volant ou le tabac.

Pour moi, il serait surtout souhaitable de proposer aux adolescents des activités qui leur permettent d’apprendre à habiter leur corps. Si on regarde une cour de collège ou de lycée, souvent on a un vaste espace relativement vide où l’on trouve uniquement des bancs. Ce qui transforme les pauses en moments où l’on « traine ensemble », souvent assis. On pourrait y mettre quelques équipements qui ne demandent pas aux établissements un investissement financier important, comme des paniers de basket. On pourrait aussi proposer pendant la pause du midi (la plus longue) des ateliers animés par des parents bénévoles où l’on apprendrait aux adolescents à se réapproprier leur corps (sports, danse, théâtre ou yoga, ou toute activité qui ne s’effectue pas en étant assis).

Je pense aussi qu’il serait souhaitable d’éviter les représentations qui montrent les adolescents comme des êtres amorphes et paresseux par essence. Je pense par exemple à la publicité pour Yop. Quelque part, ça revient à leur dire qu’ils ne peuvent pas être autrement que rétifs au moindre effort physique. Cela ne les invite pas au mouvement, au contraire, cela les figent dans une image qui contribue à leur malaise et donc à leur manque d’attrait pour le mouvement.    

Une dernière chose pour conclure : il me semble important de rappeler que certaines activités n’impliquant pas de mouvements importants restent des activités à part entière et s’avèrent bénéfiques pour l’être humain. Je pense à la lecture. Il est très rare de lire en courant un marathon, pourtant la lecture apporte beaucoup et n’a rien de la manifestation d’un manque d’allant. Disons qu’il y a un temps pour toute chose, un pour le mouvement, un autre pour des activités plus contemplatives. Il convient surtout de savoir doser harmonieusement. Et c’est aussi à mon sens ce qu’il serait souhaitable de transmettre aux adolescents.

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