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Le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev en janvier 1991 à Moscou. Moscou histoire mur de Berlin reconstruction unification communisme
©VITALY ARMAND / AFP

Bonnes feuilles

"Le roman vrai de Gorbatchev" : l’histoire secrète de la chute du mur de Berlin

Vladimir Fédorovski publie "Le Roman vrai de Gorbatchev" aux éditions Flammarion. Glorifié en Occident pour avoir mis fin à la guerre froide et libéré le monde du communisme, Gorbatchev est aujourd'hui haï par les Russes qui le rendent responsable de toutes leurs difficultés. "Le Roman vrai de Gorbatchev" est une enquête nourrie d'archives inédites et de témoignages encore jamais révélés sur l'une des plus grandes figures du XXe siècle. Extrait 1/2.

Vladimir Fédorovski

Vladimir Fédorovski

Écrivain d’origine russe le plus édité en France, Vladimir Fédorovski fut diplomate, promoteur de la perestroïka. Traduits dans le monde entier, ses livres, dont Le Roman de Saint-Pétersbourg et Le Roman de Raspoutine, sont des best-sellers internationaux.

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À l’époque, les discussions sont rudes au Kremlin. Car Yakovlev a recueilli des informations concordantes sur un plan précis, mis au point par le KGB, en vue de stopper « la dégradation de la situation en Allemagne de l’Est ». Selon les prévisions des services secrets, une intervention musclée contre les manifestants provoquerait quelques « milliers de victimes et une protestation passagère de l’Occident ». Les communistes soviétiques ont tué vingt-cinq millions d’hommes dans leurs pays, ils ne sont pas à un millier près, même en Allemagne…

Les échanges de vues autour de ce plan reflètent parfaitement le processus décisionnaire en vigueur durant les années Gorbatchev. Les délibérations sont menées dans le fameux salon décoré de boiseries en noyer, qui jouxte celui du président. Yakovlev et son allié, le ministre des Affaires étrangères, Chevardnadze, me raconteront plusieurs fois en détail leurs ultimes réunions face aux représentants de la tendance dure - le chef du KGB, Krioutchkov, le ministre de la Défense, Iazov. Et avec un Gorbatchev qui se positionne en arbitre des débats.

Dans ce moment de tension extrême, Yakovlev s’entretient confidentiellement avec le chef du Kremlin et lui glisse un argument décisif : « Si nous utilisons la force, nous devenons les otages du KGB et de l’armée. Ce sera alors la fin des réformes en URSS et, finalement, nous serons chassés du pouvoir. » Mais Gorbatchev peine à prendre position. Puis il inter‑ rompt la réunion au prétexte que sa femme déteste le voir rentrer trop tard pour le dîner.

Yakovlev sort alors son va-tout. Alors que Gorbatchev est en route pour sa résidence, son conseiller téléphone à Raïssa. Il l’écoute lui donner des nouvelles sur les activités de sa fondation culturelle, avant de l’informer des discussions en cours sur l’Allemagne. À peine Gorbatchev a-t‑il enfilé ses chaussons, comme l’exige sa femme, que celle-ci l’entreprend sur le destin de l’Allemagne… et sur la liberté. Selon Yakovlev, leur conversation se poursuit pendant tout le dîner. Et le lendemain la décision de réfuter le plan du KGB est adoptée…

Le facteur économique influence également le chef du Kremlin. Il n’a pas les moyens de poursuivre la course aux armements. Le coût de l’Allemagne et des pays de l’Est est estimé à 40 milliards de roubles. En autorisant la réunification de l’Allemagne, Gorbatchev espère rééquilibrer le budget national, se rapprocher de l’Europe, recevoir, en échange, son aide technologique.

Le chancelier allemand, Helmut Kohl, racontera que, deux semaines plus tard, lors de la visite de Gorbatchev à Bonn en juin 1989, et à la sortie d’un dîner bien arrosé, les yeux vrillés dans ceux du président de l’URSS, il déclare : « Je sais que la réunification de l’Allemagne est très difficile, mais c’est comme notre fleuve, le Rhin, cela ne s’arrête jamais. » Après un instant d’hésitation, il ajoute : « On est prêts à payer. » Gorbatchev garde un long silence – presque une minute ! Pour ne prononcer finalement qu’un mot, d’une voix rauque : « Combien ? » Ce seul mot scelle l’avenir de l’Allemagne… Le montant total de la somme versée à la Russie par l’Allemagne de l’Ouest s’élèvera à 60 milliards de marks.

Mais, au début de l’année 1989, Alexandre Yakovlev a soigneusement planifié des visites à Berlin-Est. Il veut obtenir des garanties occidentales pour aider les réformes en URSS. Désormais, les principaux dignitaires du Kremlin vont avoir de plus en plus de mal à cacher leurs divergences fondamentales avec Yakovlev. Dmitri Iazov, le ministre de la Défense, et Vladimir Krioutchkov, le chef du KGB, ne peuvent se résigner à inscrire l’Allemagne de l’Est au chapitre des profits et pertes géopolitiques. Ils soulignent « la nécessité vitale » pour Moscou de maintenir la RDA dans sa sphère d’influence ! À l’inverse, Alexandre Yakovlev et le ministre des Affaires étrangères défendent une confédération allemande, fondée sur « une ambitieuse coopération paneuropéenne » avec la Russie.

Le 7 octobre, au cours des festivités du 40e anniversaire de la RDA, tout Berlin est témoin d’une intervention sidérante de Gorbatchev. Alors même que le pays est en plein délitement, Gorbatchev déclare haut et clair : « La vie sanctionne ceux qui arrivent en retard », allusion directe à l’immobilisme d’Erich Honecker, leader communiste est-allemand. Mais en privé, Gorbatchev a un avis encore plus tranché. À la sortie d’un long entretien avec Honecker, il lâche : « J’en ai marre de ce vieux stalinien… » Et quelques jours plus tard, ce « vieux stalinien » perd son poste.

Trop tard. Egon Krenz, son successeur désigné, doit affronter de violentes manifestations dans la rue, dès les premiers jours de novembre. Erich Mielke, le chef de la police politique est-allemande, rencontre plusieurs fois le président du KGB à Berlin. Il espère toujours obtenir des instructions de Moscou pour utiliser la force face aux contestations de plus en plus radicales des Allemands de l’Est. La réponse qu’il reçoit est sans appel : « Si vous utilisez la force, ne comptez pas sur nous. » Gorbatchev s’en tient à sa décision de ne pas intervenir.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre, les Allemands de l’Est commencent à franchir le mur. À ce moment historique, Gorbatchev dort tranquillement et on n’ose pas le réveiller. De toute façon, on connaît sa réponse. Et plus rien ne pourra empêcher la réunification. C’est ce jour-là, précisément, que ses opposants commencent à imaginer le putsch contre lui. Le KGB ne lui pardonnera jamais d’avoir abandonné l’Allemagne ainsi que, selon la formule du chef des services secrets soviétiques, « les acquis réalisés par le peuple soviétique au prix de millions de morts ».

L’armée aussi est profondément blessée. En ma présence, le conseiller militaire de Gorbatchev, le maréchal Akhromeev, dira amèrement à Chevardnadze que le retrait des forces armées soviétiques de la RDA « n’était pas préparé car le problème fut plutôt interne qu’extérieur ». Que faire, en effet, des trois cent mille soldats, dont cent mille officiers et leurs familles, basés en Allemagne de l’Est ?

Le gouvernement de la RDA est désormais sans gouvernail. Sa tactique consiste à gagner du temps, à poursuivre les négociations, à autoriser quelques passages du mur et, au besoin, à concéder une ouverture mesurée de la frontière avec l’Allemagne de l’Ouest. En somme, une ouverture partielle. Mais Günter Schabowski, porte-parole du gouvernement est-allemand, ruine ces stratagèmes. Face aux questions de la presse sur les autorisations de passage à l’Ouest, il ne sait quoi répliquer. Aucune décision définitive n’a encore été prise, les pourparlers n’étant pas achevés. Il cherche en vain une réponse dans les documents sous ses yeux. Quand les journalistes insistent pour connaître l’échéance des nouvelles autorisations de passage à l’Ouest, il lâche en toute simplicité : « À partir de maintenant ! » Cette phrase, aussi historique que fortuite, provoque une véritable onde de choc.

Désemparé, l’ambassadeur soviétique téléphone à plusieurs reprises à Moscou qui lui donne la même consigne laconique : ne pas intervenir. Par précaution, il demande une confirmation écrite. Un télégramme aussi peu disert du ministère des Affaires étrangères lui confirme : « Cela n’est pas de notre ressort. Il s’agit des relations interallemandes. » Ironie de l’Histoire : le jour suivant, il est chargé par Gorbatchev de féliciter le nouveau leader de la RDA « pour sa décision courageuse » !

Les manifestations se succèdent alors dans toutes les villes est-allemandes, de nuit comme de jour. En ce 9 novembre 1989, jour anniversaire des mutineries qui entraînèrent, en 1918, la chute du IIe Reich et, en 1938, la Nuit de Cristal qui marqua le début de la Shoah, le mur de Berlin est abattu.

Dans la foulée, les ministres des Affaires étrangères du pacte de Varsovie renoncent officiellement à la « doctrine Brejnev » selon laquelle chaque État membre – à commencer par l’URSS – peut intervenir chez ses voisins, afin de « défendre le socialisme ». Les semaines suivantes, toutes les « démocraties populaires » disparaissent : en Tchécoslovaquie, en Bulgarie, en Roumanie enfin. Le 1er janvier 1990, il ne reste plus rien du glacis de 1945. L’URSS est revenue à la ligne Curzon. Ce recul géopolitique, sans aucune contrepartie de la part de l’Occident, ne sera jamais pardonné à Gorbatchev par l’opinion publique russe.

A posteriori, essayant de justifier ses décisions, Gorbatchev affirmera : « Nous avions mis fin à la guerre froide, comme George Bush et moi l’avions fait à Malte… nous ne nous considérions plus comme des ennemis l’un pour l’autre. Nous avions fait beaucoup de progrès en matière de liberté dans notre pays. Nous avions démantelé le système totalitaire en place, lancé la perestroïka en Union soviétique, et entamé des réformes en Europe de l’Est. Le monde entier entrait dans une nouvelle ère. Allions-nous sacrifier tout cela pour nous opposer à la volonté des Allemands en envahissant le pays ? Non. Cela ne pouvait passer que par un processus politique, qui dépendait de la volonté des peuples. Nous devions entendre leur message. »

Mikhaïl Gorbatchev espère naïvement que sa prise de risque en faveur de la réunification de l’Allemagne sera récompensée et que, selon sa formule, on va lui « renvoyer l’ascenseur ». À l’époque, on lui a promis plusieurs fois que l’Otan ne viendrait pas au-delà de la frontière est-allemande de 1990. Le secrétaire d’État américain, James Baker, lui précise même que l’Otan ne progressera pas « d’un pouce vers l’est ». À cette voix se sont jointes celles du président George H.W. Bush, du ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne de l’Ouest Hans Dietrich Genscher, du chancelier ouest-allemand Helmut Kohl, du directeur de la CIA Robert Gates, du président français François Mitterrand, du Premier ministre britannique Margaret Thatcher puis John Major, du ministre des Affaires étrangères britannique Douglas Hurd, et du secrétaire général de l’Otan Manfred Wörner.

Alors même que l’Union soviétique avait reçu, avant 1991, l’assurance que l’Otan ne s’étendrait pas vers l’Allemagne de l’Est, la Hongrie, la Pologne et ce qui était la Tchécoslovaquie sont invitées, au cours du sommet de Madrid en 1997, à se joindre à l’alliance. Des dossiers, récemment déclassifiés, prouvent que, malgré le déni de l’Otan, ces offres ont réellement été faites.

Selon les chercheurs Svetlana Savranskaya et Tom Blanton, des Archives de la sécurité nationale de l’université George Washington, « ces documents démontrent que de multiples leaders nationaux d’Europe centrale et de l’Est recevaient, évaluaient et rejetaient des invitations à se joindre à l’Otan dès le début de 1990 et tout au long de 1991 ». « Que les discussions de l’Otan dans le contexte des négociations de la réunification de l’Allemagne, en 1990, ne se limitaient pas au statut du territoire est-allemand, et que des protestations subséquentes des Soviétiques et des Russes sur les mensonges de l’Otan aient bien eu lieu est inscrit aux plus hauts degrés des mémos et comptes rendus de communications téléphoniques de l’époque. »

C’est pourquoi Boris Eltsine, puis surtout Vladimir Poutine, n’auront de cesse de tempêter contre l’expansion de l’Otan vers leur frontière, malgré des garanties contraires. « Qu’est-il arrivé aux assurances que nos partenaires occidentaux nous offraient après la dissolution du pacte de Varsovie ? Où sont ces déclarations aujourd’hui ? » interroge Poutine à la conférence de Munich sur la sécurité en 2007. « Personne ne semble même s’en souvenir. Pourtant, je peux citer le discours de M. Wörner, secrétaire général de l’Otan, à Bruxelles le 17 mai 1990 : “Le fait que nous ne sommes pas prêts à placer une armée de l’Otan hors du territoire de l’Allemagne offre une garantie de sécurité solide à l’Union soviétique.” Où sont passées ces garanties ? »

Pourtant, en mars 1991 encore, le ministre des Affaires étrangères britanniques, Douglas Hurd, et le Premier ministre, John Major, expliquent à Gor‑ batchev qu’ils ne voient pas quel élément pourrait permettre à l’Otan de s’étendre en Europe centrale et de l’Est. « Je crois que vos pensées sur le rôle de l’Otan dans la situation actuelle résultent d’une incompréhension », insiste Major. « Nous ne parlons pas d’un renforcement de l’Otan. Nous parlons d’une coordination d’efforts qui est déjà en train de se produire en Europe entre l’Otan et l’Union européenne de l’Ouest, qui, telle qu’elle est conçue, permettrait à tous les membres de la Communauté européenne de contribuer à assurer notre sécurité. »

Et en 1994, Bill Clinton décide d’étendre l’Otan vers l’est !

Extrait du livre de Vladimir Fédorovski, « Le roman vrai de Gorbatchev », publié aux éditions Flammarion.

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