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"L'être, l'avoir et le pouvoir dans la crise"

"Grand retour" de DSK : ambition politique 1, ambition économique 0

Dominique Strauss-Kahn a récemment publié un long texte, "L'être, l'avoir et le pouvoir dans la crise". Jean-Yves Archer décrypte la vision de DSK face à l'impact économique désastreux de cette crise sanitaire du coronavirus.

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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Dominique Strauss-Kahn a récemment fait diffuser un texte de 17 pages intitulé " L'être, l'avoir et le pouvoir dans la crise ".

https://www.slideshare.net/DominiqueStraussKahn/ltre-lavoir-et-le-pouvoir-dans-la-crise

Le propos semble large et ambitieux et effectivement DSK aborde de multiples sujets. Il démarre fort logiquement par la crise sanitaire et reprend des propos déjà connus et véhiculés par des éditorialistes dignes d'Yves Thréard ou autres. Il conclut ainsi cette partie en indiquant : " Cette agilité, il semblerait bien qu'elle nous ait fait défaut ". Effectivement, le citoyen français dans sa quête désespérée de masques ou de tests ne peut qu'approuver. La France du président Macron n'a pas su être réactive mais suradministrée. DSK, en prudent politique, n'aborde pas cet aspect crucial et ne livre donc qu'un constat de Cyclope loin de la rectitude du Professeur Éric Caumes ( La Pitié-Salpêtrière ) et de sa précision au scalpel.

Recourant à un style parfois légèrement surprenant ( voir : " En cela, la crise sanitaire porte atteinte au confort douillet dans lequel les pays économiquement développés se sont progressivement lovés ". ) qui reflète son éloignement du chômeur de la rue de Belleville ou de l'ouvrier de Poitiers, DSK entame sa réflexion économique.

Il consacre exactement 10 lignes au choc sur l'offre et ne mentionne pas la sino-dépendance de l'Occident. Il se focalise sur un point corrélé mais variable de conséquence : " Avec une partie de la force de travail confinée pour une durée indéfinie, il est inévitable que la production chute ". L'Histoire retiendra que l'éclatement des chaînes de valeurs transnationales est intervenu en amont du confinement. Les exemples de l'industrie automobile ou aéronautique sont éclairants à cet égard et altère la pertinence de l'énoncé de DSK.

Sur le choc de demande, il aurait pu être opportun de souligner l'inflexion des comportements des Français qui se rallient à une épargne de précaution convaincus qu'ils sont, que les lendemains seront rudes.

Parvenu en page 3, DSK énonce une idée importante et rarement citée : " Plus qu'une destruction de capital, c'est une évaporation des savoirs, notamment ceux nichés dans les entreprises qui feront nécessairement faillite, qui est à redouter ". Avec près de 9,5 millions de personnes sous le régime du chômage partiel, il est à craindre que 2 à 3 millions d'entre eux ne rejoignent les 3,2 millions de chômeurs de catégorie " A ". La remarque de DSK est donc d'autant plus fondée et vise la richesse que représente le know-how de centaines de milliers d'hommes et de femmes répartis dans tous les secteurs d'activité.

L'auteur aborde ensuite le bien-fondé des mesures de soutien massif prodiguées par la BCE et par l'arme budgétaire. " Bien entendu, une partie de ce soutien finira en hausse de prix ". Je partage cette conviction mais j'aurais aimé que DSK, fort de sa légitimité, en tire des conséquences sur le pouvoir d'achat et sur le niveau des taux d'intérêt qui seront prochainement appliqués aux dettes publiques, ledit niveau finissant de torpiller les dérives laxistes de la pensée d'Olivier Blanchard.

" La mondialisation des échanges s'est évidemment accompagnée d'une nouvelle division internationale du travail ". Là DSK surprend et choque. En effet, depuis Adam Smith et David Ricardo, il est admis et clairement reconnu que c'est la division internationale du travail qui génère des échanges de plus en plus mondialisés, pas l'inverse.

Relâchement d'auteur en mal de détente, le bas de la page 7 est lui aussi marqué par le sceau de l'erreur manifeste d'appréciation. " Le progrès technique dégage peu de nouveaux produits, les innovations entraînent surtout des économies de capital ".

Cette affirmation est démentie par la réalité. Ainsi la dernière génération de scanners à l'hôpital Cochin permet désormais de détecter des tumeurs affectant des organes dits profonds. L'automobile est en pleine révolution et fonce vers l'électricité tout autant que vers la conduite autonome. Bref, nous savons bien que des centaines de nouveaux produits utiles naissent chaque année. Quant aux innovations, elles vont souvent de pair avec une robotisation ce qui revient à dire que les " économies " portent sur le facteur travail. Je crains que cette récession d'ampleur inédite ne vienne accroître l'intensité de cette déshumanisation des productions et dès lors, j'invite le lecteur à la plus grande prudence au regard de l'affirmation de DSK.

Sur ce point précis, DSK répond aux questions qu'il se pose mais pas du tout à celles que la situation impose. Ce n'est plus un travail d'économiste hanté par le légitime devoir de conviction, c'est un soliloque tout comme la dernière partie de son texte dominée par la géopolitique.

Il y cite Hubert Védrine dont le Professeur Strauss-Kahn restera l'élève voire le greffier tant certains paragraphes sont des séquences de portes ouvertes loin de la problématique cruciale du rythme de la reprise économique. Plus nous avançons, plus le " V " est exclu et plus le " W " ( incluant des saccades ) s'impose. La reprise dite en mode dégradé du fait de la perte de capacités de production découlant des protections sanitaires est un fait qui va s'imposer tant à l'automobile qu'aux brasseries et autres cafés restaurants. Quand on divise par deux le nombre de tables, il est rare d'augmenter sa recette par couvert servi.

Les passages où DSK traite d'écologie sont d'aimables propos sans vista : l'auteur n'est pas concentré à la hauteur de l'enjeu.

Sur l'Europe, DSK persiste et signe avec l'idée franco-française de mutualisation des dettes que bien des pays repoussent depuis la crise grecque intervenue lors du quinquennat Hollande ( qui a semblé avoir la durée d'un septennat…). Il va plus loin en envisageant de revenir sur l'indépendance de la BCE, idée que le banquier Matthieu Pigasse répand comme de l'essence dans une pinède d'été. Nos partenaires, en leur majorité, n'en veulent pas et comme chacun sait la répétition à l'infini d'une impasse ne sera jamais l'ossature d'une solution collective.

Il est incompréhensible qu'un esprit aussi avisé que celui dont est doté DSK véhicule un tel contresens historique.

Sur sa lancée, DSK se mue en politologue et nous explique la crise de la démocratie représentative (!) sans pour autant saisir la possible vigueur de la crise sociale qui va peut-être s'inscrire dans notre proche avenir de "gaulois réfractaires" fort lassés par un Exécutif qui vole en zigzag, telle une bécasse.

DSK va jusqu'à écrire : " A tel point que l'on peut légitimement se demander si la notion de programme politique a encore un sens ". Décidément quand l'économiste DSK sort de son couloir d'athlétisme, il a sûrement une arrière-pensée d'ordre politicien que ce document a pour mission de porter bien davantage que pour mission d'être lumineux.

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