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"Fusillés pour l'exemple" : ces tragiques condamnations arbitraires de la Grande Guerre
©Reuters

Bonnes feuilles

"Fusillés pour l'exemple" : ces tragiques condamnations arbitraires de la Grande Guerre

Jean-Louis Beaucarnot a rassemblé des témoignages pour reconstituer la vie quotidienne des familles pendant le premier conflit mondial du XXe siècle. Extrait de "Nos familles dans la Grande Guerre" (1/2).

Jean-Louis Beaucarnot

Jean-Louis Beaucarnot

Jean-Louis Beaucarnot est l’auteur de best-sellers. Comment vivaient nos ancêtres, Entrons chez nos ancêtres … Généalogiste de grande réputation, il travaille pour de nombreux médias et tient en particulier une chronique hebdomadaire dans le Journal Du Dimanche.

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Tous les « poilus » que j’ai connus et qui avaient été en première ligne, qui avaient connu la mitraille, la boue, le froid… n’avaient pas de haine pour ceux d’en face. Ils estimaient que c’étaient de pauvres gars, comme eux. (André Clévy)

Durant tout le conflit, le moral des troupes et celui des civils ont souvent flanché et ont conduit certains à refuser la guerre, avec notamment des déserteurs et des mutins, que l’armée se devait de sanctionner, afin d’éviter l’hémorragie et de préserver la discipline et l’obéissance. Avec l’obligation de sanctionner vite et bien.

Dès le début de la guerre, l’armée avait obtenu du gouvernement que la présentation des prévenus devant le conseil de guerre puisse se faire sans instruction préalable, tout en faisant abolir les possibilités de recours en grâce et en révision. Mieux : Joffre avait imposé la constitution de cours martiales, dénommées « conseils de guerre spéciaux », composées de trois personnes (le commandant du régiment et deux officiers), qui jugeaient rapidement (sans audition de témoins) et rendaient à la majorité des jugements scellant le sort des prévenus, jugements qui devaient être sévères, rendus pour l’exemple, et qui, en cas de condamnation à mort, étaient applicables dans les 24 heures.

◗ Les mutineries

Les plus importantes ont eu lieu au printemps 1917. Après trois ans de guerre meurtrière, indécise, épuisante, alors que les conditions de vie au front sont terribles (le froid, la boue, les bombardements, la rareté des permissions). L’Offensive Nivelle, au Chemin des Dames, qui a inutilement coûté la vie à 200 000 hommes, provoque déception et colère. Lorsque, début mai, l’ordre est donné de reprendre les combats dans les mêmes conditions, beaucoup de soldats – y compris les plus valeureux – refusent de monter en première ligne. Avec un pic du 20 maiau 10 juin, les mutineries vont se multiplier durant tout l’été, touchant plus de cinquante régiments et Pétain, nommé alors en remplacement de Nivelle, ne saura guère calmer les troupes, en faisant améliorer la nourriture et augmenter les permissions. Si les chiffres sont mal connus et controversés, on estime qu’au moins 3 500 condamnations ont été prononcées par les conseils de guerre, dont 1 381 condamnations aux travaux forcés et 554 condamnations à mort (dont 49 effectives).

◗ Les déserteurs

À la mobilisation, contrairement aux prévisions pessimistes, on n’avait recensé que 1,5 % de réfractaires, que l’on ne qualifiait pas, à l’époque, d’« objecteurs de conscience » et qu’aucun statut ne protégeait : le premier collectif revendiquant une reconnaissance ne sera lancé qu’en 1923. Qui refusait de participer à la défense de la patrie se voyait donc condamné aux travaux forcés et se retrouvait au bagne.

Il en alla différemment pour les désertions enregistrées au cours du conflit, et surtout nombreuses dans la foulée des mutineries de 1917, puisque l’on dénombrera cette année-là plus de 21 000 « déserteurs », qui seront le plus souvent fusillés.

◗ Les Fusillés pour l’exemple

L’armée française a fait fusiller environ 600 hommes, pour 750 dans l’armée italienne et 300 dans l’armée anglaise, auxquels on doit ajouter 60 Canadiens et 5 Néo-Zélandais, alors qu’officiellement l’armée allemande n’en aurait eu que 23…

On aurait en fait compté 140 000 jugements, qui auraient prononcé 2 400 condamnations à mort, dont les trois quarts auraient vu leur peine commuée en travaux forcés et un quart donc – nos 600 – auraient été exécutés. Un chiffre qui, bien sûr, ne tient pas compte des exécutions sommaires, pratiquées par des officiers sur les champs de bataille, parfois d’un simple coup de revolver.

Les soldats condamnés le sont pour désertion, mutinerie, souvent pour refus de combattre ou d’obéir, abandon de poste ou lâcheté. Parfois aussi pour mutilation volontaire (d’une main ou d’un pied). Autant de situations dont l’appréciation est évidemment souvent restée arbitraire et a valu des décisions contestables, prises dans le seul but de maintenir les troupes en état d’obéissance et d’éviter panique et contagion.

La presse et les associations, en dénonçant les abus, finiront par obliger le Parlement à réformer cette justice expéditive, aboutissant à la suppression, en 1917, des conseils de guerre spéciaux. Il était temps : plus des deux tiers des condamnations à mort, qui avaient été prononcées antérieurement à cette date, devaient lourdement peser sur l’image de l’armée, avec des cas flagrant d’injustice.

Ainsi, parmi tant d’autres, François Laurent, un Breton accusé de mutilation volontaire car examiné à la va-vite par un médecin, ou Joseph Gabrielli, un berger corse de vingt et un ans, simple d’esprit, à qui l’on faisait creuser des latrines, condamné à mort en 1915, pour s’être perdu après une attaque et avoir été retrouvé ahuri dans une cave.

Certains de ces condamnés à titre d’exemple sont carrément tirés au sort.

« Ma bien chère Lucie, Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé. Voici pourquoi : le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m’ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J’ai profité d’un moment de bousculade pour m’échapper des mains des Allemands. J’ai suivi mes camarades, et ensuite, j’ai été accusé d’abandon de poste en présence de l’ennemi.

Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple… Mon portefeuille te parviendra et ce qu’il y a dedans. Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l’âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l’embarras dans lequel je vais te mettre…

Ma dernière pensée, à toi, jusqu’au bout. »Cette lettre est signée par Henry Floch, un de ceux que l’on a nommés « les martyrs de Vingré », victimes du même type de sentence que les « quatre caporaux de Souain ». Quatre caporaux d’une compagnie qui a tout entière refusé, en mars 1915, de bondir hors des tranchées (dans un contexte de mort certaine et inutile) et dont le capitaine recevra l’ordre de remettre les noms de six caporaux et de dix-huit hommes de troupe, choisis parmi les plus jeunes, à raison de deux par escouade. Le verdict choisit quatre des caporaux, condamnés à mort pour l’exemple et qui furent exécutés dès le lendemain, deux heures environ avant que n’arrive le recours en grâce, qui commuait la peine en travaux forcés…

Plus connu et plus révoltant encore sera le cas de Lucien Bersot. Un forgeron de Besançon de trente-quatre ans, auquel on n’avait pu, lors de son incorporation, donner le réglementaire pantalon rouge garance – parce que l’on n’avait plus sa taille en stock – et qui s’était retrouvé avec un pantalon blanc. En février 1915, grelottant de froid dans les tranchées, il avait demandé un pantalon de laine et le sergent-fourrier lui avait passé un pantalon en lambeau et taché de sang, récupéré sur le cadavre d’un soldat. Pour l’avoir refusé, il avait écopé de huit jours de prison. Mais le colonel Auroux, commandant du régiment, jugeant la peine insuffisante, avait demandé sa comparution en conseil de guerre spécial, afin de donner un exemple aux nouvelles recrues qui venaient d’arriver. Marié et père d’une fillette de six ans, il avait été condamné à mort et deux de ses compagnons d’armes, intercédant en sa faveur, s’étaient vus condamnés à dix ans de travaux forcés, en Afrique du Nord…

◗ Les réhabilitations

Les familles des soldats fusillés pour l’exemple étaient d’autant plus touchées que s’ajoutait à leur deuil la honte d’avoir eu un époux, un fils, un père ou un frère condamné pour sa lâcheté. « Nous avons vécu dans une atmosphère affreuse de suspicion illégitime et de honte injustifiée », dira le frère d’Henry Floch. À quoi le fils d’un des autres martyrs de Vingré ajoutera avoir dû être retiré de l’école, se souvenant que sa mère, ayant reçu des insultes et des menaces, sortait dans la rue avec un pis150tolet pour se protéger. Sans oublier que ces situations privaient les familles des condamnés de toute aide et pension. Après la guerre, beaucoup se battirent donc pour faire réhabiliter leurs poilus. Des batailles longues – de parfois plus de dix ans – et épuisantes, menées avec le soutien des associations d’anciens combattants et de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen. Démarches rarement couronnées de succès. Seulement pour une quarantaine des 600 recensés. En gros une fois sur six…

Si les fusillés de Vingré seront réhabilités par la Cour de cassation, en 1921, et Bersot2, en 1922, il faudra quinze ans à l’instituteur de Millionnec, le village natal du Breton François Laurent, injustement accusé de mutilation volontaire, pour obtenir sa réhabilitation, l’inscription de son nom sur le monument aux morts et l’allocation d’une somme de 10 000 francs à sa famille. Seize ans aux épouses des caporaux de Souain, pour obtenir satisfaction et 1 franc symbolique, en 1934, après des années de campagne de presse, de meetings à travers la France, de pétitions et de lobbying – l’une d’elles, Blanche Maupas, ayant même créé un comité, devenu en 1928 « Comité national pour la réhabilitation des victimes de guerre ». Il faudra près d’un siècle pour que le lieutenant Chapelant, d’Ampuis, dans le Rhône, finisse par être réhabilité, en 2012, suite à une lourde action orchestrée par le conseiller général Bernard Catelon, alors que les parents s’étaient autrefois ruinés pour obtenir la réhabilitation de leur fils unique, au point que le père l’attendait pour « avant de mourir, pouvoir enfin pleurer ».

À tous, des monuments achevèrent souvent de leur rendre hommage, comme à Vingré ou à Sartilly, dans la Manche, où Théophile Maupas a été ré-inhumé en présence de 5 000 personnes. Le nom de Maupas sera également donné à des rues, notamment à Villeurbanne, et des livres et des films se chargeront également du « devoir de mémoire » : le livre d’Alain Scoff, intitulé Le Pantalon (Lattès, 1982), suivi d’un téléfilm d’Yves Boisset, en1999 ; le film Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick, avec Kirk Douglas, inspiré des caporaux de Souain. En 2008, à l’occasion du 90e anniversaire de l’Armistice, le conseil général de l’Aisne invitera solennellement la République française à reconnaître les soldats condamnés pour l’exemple comme des soldats de la Grande Guerre à part entière, de façon à permettre que leurs noms puissent être légitimement inscrits sur les monuments aux morts des communes de France, à la demande de leurs familles ou des associations et collectivités concernées. C’est ainsi que le 11 novembre 2009, une plaque sera apposée par la municipalité de Besançon à Fontenoy, dans l’Aisne, où avait été fusillé Lucien Bersot.

Extrait de "Nos familles dans la Grande Guerre", Jean-Louis Beaucarnot (JC Lattès Editions), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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