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Un journaliste du site tech américain The Verge s'est déconnecté volontairement pendant un an.
Un journaliste du site tech américain The Verge s'est déconnecté volontairement pendant un an.
©Reuters

Minute tech

Vivre un an sans Internet : pas si simple ...

C'est le rêve des ultra connectés : recréer une vie sans Internet, sans mails, sans écrans, pour se retrouver. Un journaliste du site tech américain The Verge s'est déconnecté volontairement, pendant un an, et a tenu son journal. Dans un article confession qui marque son retour à la vie connectée, il fait le bilan. Pas simple, de quitter Internet.


A 23h59 le 30 avril, 2012, j'ai débranché le câble ethernet, fermé le wifi, et échangé mon smartphone pour un dumbphone. C'était vraiment bon. J'étais libre". A 26 ans, après des années d'adolescence geek et un job ultra connecté, Paul Miller a pris un congé sabbatique en territoire inconnu : la vraie vie, tout en communiquant régulièrement son journal de bord à son site, The Verge. Aujourd'hui, revenu à sa première vie, en ligne, un an plus tard, il a publié ses conclusions : il est maintenant totalement désintoxiqué d'internet, mais parti à la recherche du "vrai Paul", loin des câbles et des applications -  "Je pensais qu'internet "corrompait" mon âme. J'avais tort" -   il l'a trouvé, et ne l'a pas particulièrement aimé. Son bilan a généré plus de 600 commentaires, preuve d'un vrai intérêt pour les aventuriers qui osent tenter l'expérience, bien qu'il annonce tout de go :"Je suis supposé vous dire maintenant comment cela a résolu tous mes problèmes, je suis supposée être sage, je suis supposé être plus "vrai', maintenant''. Mais au lieu de ça, je viens de me réveiller à 8 h du soir"(...).

Son constat était celui de beaucoup de net-addicts : "Je voulais une pause de la vie moderne : la roue de hamster de la messagerie e-mail, le flot constant d'informations www qui noyait ma santé mentale, (...) Je pensais que l'internet pouvait être un état non naturel pour nous humains, ou du moins pour moi, trop affligé d'un désordre de l'attention pour le gérer, ou trop impulsif pour limiter son utilisation.(...) Mon plan était de quitter mon job, d'aménager chez mes parents et de profiter à fond de ce temps libre". 

Les débuts 

Encouragé par ses amis à "respirer les fleurs", il le fait, et découvre en effet un nouveau monde. De vraies rencontres, des parties de frisbee, des promenades à vélo,  la littérature grecque, et qu'il peut écrire la moitié d'un livre sans efforts. Il perd du poids sans faire de régime, et chacun le trouve en grande forme, y compris son psychothérapeute. 

La vie pratique se négocie également sans trop de problèmes : des cartes en papier, qu'il trouve géniales, remplacent les itinéraires Google Map et il redécouvre le téléphone pour faire des réservations d'avion. "En fait, j'apprenais que la plupart des choses pouvaient être faites sans connexion Internet : vous n'avez pas besoin d'internet pour découvrir que votre sœur à des sentiments". Il s'émerveille également d'une grande découverte : les vraies lettres, dans une boite postale, envoyées par des fans lecteurs qui l'encouragent à poursuivre son année sans internet. "c'est quelque chose de tangible, et c'est quelque chose de difficile à imiter avec une e-card'". 

Les difficultés de concentration se résolvent rapidement : "Tandis que ma tête se désembrumait, ma capacité d'attention a augmenté durant le premier ou deuxième mois. Lire 10 pages de L'Odyssée semblait une corvée. Maintenant, je peux lire cent pages durant une séance de lecture, et si la prose est facile ou si je suis très intéressé, plusieurs centaines." Intellectuellement, l'expérience est très concluante."J'ai appris a apprécier une idée qui ne peut pas être résumée dans un post de blog mais qui a besoin de la démonstration de la longueur d'un livre. En me retirant de la chambre d'échos de la culture Internet, j'ai remarqué que mes idées empruntaient de nouvelles direction. Je me sentais différent, un peu excentrique, et j'aimais ça". 

Premier semestre

Le premier semestre sans internet se passe pour le mieux, et en effet, Paul redécouvre le "vrai Paul" et des relations plus profondes et attentives avec ses proches, et son prochain, un léger ennui pas désagréable, avec, quand même, des difficultés à engager le contact humain. "Sans la protection d'un smartphone, j'ai été forcé de sortir de ma coquille dans des situations sociales difficiles. (...) Je ne pouvais plus concentrer toutes mes interactions sur Twitter. Il fallait les trouver dans la vraie vie". Mais il découvre aussi qu'il est devenu difficile de rencontrer les gens sans internet. "Il est plus difficile de passer un coup de fil que d'envoyer un mail. C'est plus facile d'envoyer un texto, ou d'utiliser Snap Chat ou Factime, que de passer chez quelqu'un. Non que ces obstacles ne puissent pas être surmontés. Je les ai surmontés au début, mais ça n'a pas duré". Mais l'odyssée sans internet est globalement positive. Paul est sûr d'être sur le bon chemin, celui du vrai Paul. "J'avais tiré la prise et trouvé la lumière'.  

Que les choses se dégradent rapidement ensuite vient, pour lui, d'un tournant : quand il cesse de se définir par l'absence d'Internet et se retrouve face à beaucoup de solitude et d'ennui. Il reste des jours entiers chez lui sans sortir. Le vélo est abandonné, le frisbee prend la poussière, et les contacts sociaux sont réduits à un minimum, toujours plus difficiles. Son endroit préféré est le canapé, pour jouer à des jeux-vidéos ou écouter un livre audio. "On a tant écrit pour critiquer le faux concept dun "ami Facebook", mais je peux vous dire qu'un "ami Facebook" c'est mieux que rien. Je me sentais désynchronisé du flux de la vie'.

Un an plus tard

 "A la fin de 2012, j'avais appris un nouvelle façon de faire de mauvais choix, en dehors d'Internet, j'ai abandonné mes habitudes en ligne positives et découvert de nouveaux vices offline. Au lieu de prendre l'ennui et le manque de stimulations pour les transformer en apprentissages et en créativité, je me suis tourné vers la consommation passive et l'isolement social".

Une rencontre avec un théoricien du web, Nathan Jurgenson, lui fait prendre conscience que l’opposition réel-virtuel n'est plus adéquate. Il y a beaucoup de réel dans la virtualité et les ramifications invisibles de nos activités sur Internet nous atteignent jusque dans un champ désert alors que tous les objets connectés sont éteints. Fera-t-on un tweet sur cette promenade ? 

"Je voulais comprendre ce que l'internet "me faisait", pour que je puisse m'en défendre. Mais l'internet n'est pas une poursuite individuelle, c'est quelque chose que nous faisons avec les uns et les autres. L'internet est là où les gens sont. (...) Le vrai Paul et le monde réel sont inextricablement connectés à l'internet. Cela ne signifie pas que ma vie n'était pas différente sans internet, juste que ce n'était pas la vraie vie." 

Passé ce cap de réalisation, un sentiment  de nouvel échec arrive, qu'Internet ne peut être blâmé pour des circonstances ou des problèmes personnels, quoi qu'en disent des dizaines de posts de blogs et des critiques incessantes des anti-internet, et que des activités sociales humaines de base et désormais indispensables aux humains connectés se déroulent via ce médium désormais et qu'il est difficile de vivre sans communiquer par simple besoin humain avec un ami parti vivre en Chine ou ses collègues de New York. 

Son aversion programmée pour le monstre Internet devient dérisoire le jour où sa nièce, qui communique régulièrement avec ses grands-parents via Skype, lui avoue que ne pas avoir de contact avec lui via cet outil lui a fait de la peine, pensant qu'il ne voulait plus lui parler. 

Deux semaines avant de reprendre son job devant son écran, Paul Miller est moins sûr du bilan nocivité-nécessité d'Internet et plus convaincu de ses propres problèmes de communication, et de la nécessité de les régler, mais il ne doute plus. Il retournera sur Internet. "Peut être que j'y perdrai mon temps, ou que je serai distrait, ou que je cliquerai sur tous les liens sur lequel il ne faut pas cliquer, je n'aurai plus autant de temps pour lire ou réfléchir ou écrire le grand nouveau roman américain de science-fiction. Mais au moins, je serai connecté". 

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