Faut-il arrêter de manger des produits de la mer ? Des scientifiques importants commencent à se poser sérieusement la question | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Science
Faut-il arrêter de manger des produits de la mer ? Des scientifiques importants commencent à se poser sérieusement la question
©Reuters

Atlantico Green

Faut-il arrêter de manger des produits de la mer ? Des scientifiques importants commencent à se poser sérieusement la question

Face à la menace que représente la raréfaction des stocks de poissons pour l'équilibre des océans, plusieurs scientifiques appellent à la fin de la consommation de produits de la mer.

Frédéric  Le Manach

Frédéric Le Manach

Frédéric Le Manach est directeur scientifique de l'association Bloom, qui oeuvre pour le bien commun en mettant en œuvre un pacte durable entre l’homme et la mer.

Voir la bio »

Atlantico : Aujourd'hui les protéines issues de la pêche représentent 17% des protéines animales consommées par les humains, et plus de 6% des protéines consommées. Cependant les phénomènes de surpêche poussent de nombreux spécialistes, telle l’océanographe Syliva Earle ou la biologiste Laura McDonnell, sans être pour autant végan, à remettre en cause notre consommation de poisson. Doit-on arrêter de manger du poisson pour sauver nos réserves halieutiques ?

Frédéric Le Manach : Effectivement, les tendances mondiales ne sont pas très bonnes.[1] Certes, il existe des endroits où les populations de poissons se reconstituent car nous gérons mieux leur exploitation (c'est par exemple le cas du thon rouge en Méditerranée, menacé dans les années 2000, mais en pleine forme en ce moment),[2] mais près du tiers des "stocks"[3] est surexploité au niveau mondial.[4] Il est donc certain que nous devons repenser notre modèle de consommation, que ce soit pour les poissons ou les autres protéines animales.

Chaque année, près de 20% des captures totales de poissons sont réduits en farines et en huiles dans le but d'alimenter les élevages de porcs, poulets et poissons. Pourtant, 90% de ces poissons pourraient être consommés directement par les humains avec beaucoup moins de pertes le long de la chaîne.[5] Ce gâchis n'a donc pas de sens, ni d'un point de vue environnementale car ces poissons ont un rôle important dans le réseau alimentaire océanique, ni d'un point de vue éthique puisque ces poissons sont souvent capturés au large de l'Amérique du Sud ou de l'Afrique, c'est-à-dire là où les populations locales sont dans une insécurité alimentaire constante.

Par ailleurs, le modèle actuel dominant dans les pays développés en termes de volumes, la pêche industrielle intensive, génère énormément de captures dîtes "accessoires" de poissons non valorisés et donc rejetés morts à la mer. En aval, la plupart du poisson commercialisé l'est en grande surface et finit souvent à la poubelle car il n'a pas trouvé acheteur.

Les tendances mondiales ne sont donc pas une fatalité : les poissons sont une ressource sauvage qui doit être considérée comme précieuse et qui doit donc être valorisée à son maximum. Si nous arrêtions de les gâcher, nous pourrions certainement continuer d'en consommer. En revanche, il est vrai qu'en l'état actuel des choses, mieux vaut limiter sa consommation de poisson notamment en évitant les espèces d'élevage comme le saumon ou la crevette et en préférant les poissons entiers pêchés avec des méthodes douces pour l'environnement comme le casier ou la ligne.

Qu'est-ce qui explique la situation critique dans laquelle se retrouve la faune marine aujourd’hui ?

Nous ne prenons pas du tout soin de l'océan, qui nous offre pourtant d'inestimables services : oxygène, régulation thermique, nourriture saine et abondante etc.

Les facteurs expliquant la situation critique dans laquelle se retrouve donc l'océan sont donc malheureusement multiples.[6] Il est vrai que de nombreuses méthodes de pêche ne sont pas du tout durables (c'est vrai de la pêche industrielle intensive mais aussi de certaines pratiques de petits pêcheurs, par exemple à l'explosif ou au poisson), mais elle n'est pas la seule coupable : les pollutions physique (plastique etc.), chimique (marées noires etc.), sonore (sonars de navires etc.) représentent également un problème conséquent, tout comme la "bétonisation" des côtes, l'introduction d'espèces invasives (via le transport maritime) ou la destruction des habitats sensibles comme les mangroves ou les herbiers qui constituent souvent des zones de nourrissage ou de nurserie.

Une gestion durable des pêches passe donc nécessairement par une refonte de nos autres secteurs d'activités et par un changement du rapport que l'on entretient avec l'océan.

Quelles sont les poissons ou types de produits qu'il faudrait potentiellement cesser de consommer, ou dont il serait nécessaire de réduire la consommation ?

Chez BLOOM, nous pensons que le plus important est de choisir son poisson en fonction de la méthode avec laquelle il a été pêché. Nous avons créé une infographie pour expliquer ces différentes méthodes car nous avons bien conscience que ce n'est pas si simple.[7] Evitez les poissons pêchés au chalut de fond, qui sont responsables d'un impact physique très important sur les habitats marins et qui génèrent aussi de nombreuses captures "accessoires". Sortez du trio infernal "saumon d'élevage, crevette rose, cabillaud" (qui représente la vaste majorité des achats français) et essayez donc des poissons un peu moins connus (comme le tacaud ou le merlan bleu) ou un peu plus odorants comme le maquereau, la sardine et l'anchois. Enfin, comme pour la viande, limitez la consommation de poisson.

Nous n'avons donc pas de "liste verte" à vous proposer, mais nous avons tout de même une "liste rouge" : évitez les espèces profondes (lingue bleue, empereur, grenadier de roche, sabre noir, sébaste, hoki etc.) ainsi que les gros poissons carnivores comme les requins, les espadons et les thons.

Une question revient souvent lorsqu'il est question de consommation responsable : "que penser des labels ?". C'est justement une question autour de laquelle nous avons développé un programme de recherche et nos résultats préliminaires (qui seront publiés au cours de l'année 2018) montrent qu'aucun label ne tient ses promesses.[8]



[1] Gros (2018) L’exploitation des ressources halieutiques : pressions sur les écosystèmes marins, état des pêcheries, impacts sur la biodiversité et aménagement de ses usages. Disponible à : www.fondationbiodiversite.fr/images/documents/Comprendre_la_biodiv/ressources-halieutiques.pdf

[2] Cela ne veut pas dire que sa gestion est exempte de critique, puisque les quotas de pêche actuels sont quasiment exclusivement alloués à ceux qui ont été responsables de la surexploitation de l'espèce dans le passé, laissant les pêcheurs artisans sur la touche. Voir le communiqué de la Plateforme de la petite pêche artisanale française : www.plateforme-petite-peche.fr/?p=567.

[3] Fraction de la population totale d’une espèce donnée, dans une région donnée, à l’exclusion des individus trop petits pour être capturés ou hors de portée des engins de pêche. Un "stock" correspond à une "unité de gestion", par exemple le "bar en Manche" ou la "plie en Mer du Nord".

[4] FAO (2016) The state of world fisheries and aquaculture — Contributing to food security and nutrition for all. Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO), Rome (Italy). x + 190 p.

[5] Cashion et al. (2017) Most fish destined for fishmeal production are food-grade fish. Fish and Fisheries.

[6] Jacquet et al. (2015) Ocean calamities: hyped litany or legitimate concern? Bioscience 65(8): 745-746.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !