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"Malaise sur Canal" : comment la réaction "gênée" à un dérapage islamiste en dit long sur le mal rhétorique français
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"Malaise sur Canal" : comment la réaction "gênée" à un dérapage islamiste en dit long sur le mal rhétorique français

Najat Vallaud-Belkacem est restée à la même table que l’homme-qui-refuse-de-serrer-la-main-aux-femmes. La championne des "ABCD de l’égalité" semblait avoir oublié le B.-A.BA de l’égalité. Bref, comme on l’a dit justement, une "catastrophe symbolique".

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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L’édition du Supplément de Canal+ du 24 janvier dernier a provoqué une polémique à rebondissements tout au long de la semaine passée - qui n’en a pourtant pas manqué, de démission ministérielle à grand spectacle en "Déchéance, épisode 10" ! Mise en cause de Najat Vallaud-Belkacem pour sa réaction "minimale" face aux déclarations inquiétantes du président d’une ONG humanitaire musulmane ; pertinence de donner une telle tribune à de tels personnages ; réactions légitimes de nombreux enseignants, interloqués de voir leur propre ministre éviter le débat, alors même qu’elle leur demande de faire face à des élèves contestataires voire négationnistes. Celle qui promeut une mixité sans compromis est restée à la même table que l’homme-qui-refuse-de-serrer-la-main-aux-femmes. La championne des "ABCD de l’égalité" semblait avoir oublié le B.-A.BA de l’égalité.  Bref, comme on l’a dit justement, une "catastrophe symbolique".

Mais voilà : à l’excès de « réserve » de la ministre, mais aussi de l’animateur Ali Baddou, n’opposons pas l’excès d’indignation, même si on les a vus, l’un et l’autre, plus "percutants" voire incendiaires, avec d’autres interlocuteurs. Que celui qui n’a jamais été pris en défaut à la télé leur jette la première pierre ! Parler de "complaisance" et appeler à la "démission", c’est aller trop loin : les journalistes ont bien posé des questions gênantes et la ministre était bien atterrée par les réponses.

C’est en fait la gestion post-incident qui s’est révélée la plus déroutante. D'interview en réponse à l’Assemblée, la ministre a tenté de se justifier en niant l’évidence ("j’ai condamné ces propos"), en renvoyant la faute sur Canal+ (qui le lui a bien rendu) et en déclarant préférer contre "les ennemis de la République", le "combat" au "débat". Mais, en démocratie, le combat s’oppose-t-il au débat ? Contredire un adversaire est-ce lui "servir la soupe" ? Réponses faibles et de plus contradictoires : invoquer dans le même mouvement, "l’unité nationale" contre les "polémiques artificielles" et l’inaction de la droite contre l’islamisme radical laisse rêveur…Et si l’on refuse le débat, on quitte le plateau : ce qu’aurait apprécié l’opinion, y compris de gauche. Quant au Supplément de Canal, longuement revenu sur l’affaire une semaine après, pas la moindre remise en question d’une émission marquée par la pauvreté de l’investigation et l’ambiguïté des commentaires. Et le sort atroce de la minorité musulmane de Birmanie, qui se trouvait à l’arrière-plan du débat, aurait peut-être mérité d’être au cœur du débat.  

Au total, dans cette succession d’évitements et de substitutions rhétoriques, toujours la même absence : celle du regret et de l’excuse pure et simple. Coutume de nos politiques et de tant de nos commentateurs, qui refusent de se déjuger, même quand ils disent noir après avoir dit blanc. Toujours fidèles à l’adage mitterrandien de ne jamais reconnaître ses erreurs, ils devraient un jour comprendre que cette attitude, à l’heure des médias sociaux, est tout simplement contre-productive. La preuve : une semaine après, la polémique continue.

La ministre de l’Education nationale, qui ne manque - tout comme Ali Baddou- ni d’authenticité, ni de charme, ni de talent oratoire, avait pourtant une solution simple : il lui suffisait d’imputer sa molle réaction à la "sidération" qu’elle a elle-même reconnue, et de la regretter. Elle aurait fermé le ban, rendu crédible son indignation, et ouvert comme on dit une "autre séquence".

On entend déjà les machiavéliens au petit pied se gausser d’une telle « naïveté », affirmer que cette pratique « anglo-saxonne » ne convient pas à la culture française et rappeler que l’aveu de faiblesse est une arme donnée à l’adversaire : cf le dernier livre de Nicolas Sarkozy.

Pour ces Machiavéliens indécrottables, à défaut d’exigence morale ou de "réponse symbolique", rappelons ce conseil du Maître au Prince :

"Il doit aussi prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les […        ] qualités que je viens de nommer ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur" (le Prince, Chapitre XVIII)

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