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 Intenable : une nouvelle carte révèle l’ampleur massive des zones de pêche sur les océans
©Reuters

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Intenable : une nouvelle carte révèle l’ampleur massive des zones de pêche sur les océans

Plus de la moitié de l'océan serait sujet à une pêche industrielle, soit quatre fois surface des terres arables cultivées, selon les données rassemblées par Global Fishing Watch et basées sur les signaux émis par les navires.

Frédéric  Le Manach

Frédéric Le Manach

Frédéric Le Manach est directeur scientifique de l'association Bloom, qui oeuvre pour le bien commun en mettant en œuvre un pacte durable entre l’homme et la mer.

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Atlantico : Les données rassemblées par Global Fishing Watch ont permis de faire la cartographie mondiale des zones de pêche. Le résultat est impressionnant : au moins 55% de l'océan seraient sujet à une pêche industrielle, soit quatre fois surface des terres arables cultivées. Quelles sont les zones où la pression halieutique est la plus forte ? Quelle analyse faites-vous du tableau dressé par l'étude de publiée dans Science par ces chercheurs ?

Frédéric Le Manach :En réalité, ce chiffre est moins impressionnant que d'autres estimations antérieures qui allaient jusqu'à 95% de la surface de l'océan couverte par les activités de pêche.[1] Ce qui est impressionnant cette fois-ci est que ce chiffre est basé sur des observations réelles et non sur des estimations : dans leur étude, les chercheurs ont traité plus de 22 milliards de signaux émis par le système d'identification automatique (AIS) de plus de 70 000 navires, soit 50 à 75% des navires de plus de 24m et plus de 75% des navires de plus de 36m.

Sur les cartes publiées par les chercheurs, on peut facilement voir que l'Europe et la Mer de Chine sont les deux zones où l'activité de pêche est la plus intense au monde. Ensuite viennent, entre autres, la côte péruvienne — où la plus grande pêcherie au monde se déroule (celle de l'anchois, majoritairement réduit en farines et en huiles pour les élevages porcins, ovins et piscicoles)[2] — et la côte ouest africaine. Ces deux zones sont très riches en poissons, car on y retrouve des courants continus d'eaux froides en provenance des profondeurs, extrêmement riches en nutriments, qui permettent ainsi de soutenir des écosystèmes marins très productifs.

Les zones de pêche varient bien sûr en fonction des engins de pêche utilisés et les chercheurs montrent par exemple que les chaluts de fond sont concentrés le long des côtes, là où la profondeur n'est pas trop importante (même si les chaluts peuvent aujourd'hui atteindre plus de 2 000m de profondeur). Au contraire, les palangres (des lignes pouvant atteindre plus de deux cents kilomètres avec plusieurs centaines de milliers d'hameçons) ­­— souvent utilisées pour cibler les espèces dites "hauturières" comme les thons, les espadons et de nombreuses espèces de requins ­— sont plutôt utilisées au large.

Sur ces cartes, on voit aussi que certaines zones ne semblent pas du tout pêchées et apparaissent en blanc, comme l'Océan Austral ou certaines "zones économiques exclusives", ces bandes côtières d'environ 370km sous juridiction des états côtiers. L'une des raisons pourrait être que ces zones sont fermées à la pêche industrielle (comme par exemple la zone de Chagos au Sud des Maldives dans l'Océan Indien), mais les auteurs expliquent que ces zones blanches peuvent aussi bien sûr être causées par une couverture satellite faible ou l'absence de transmission des données AIS.

Par exemple, les données AIS des navires de l'entreprise française SAPMER ­— spécialisée notamment dans l'exploitation du thon tropical dans l'Océan Indien — ne sont que très parcellaires,[3] comme celles de nombreux thoniers utilisant la "senne", une technique visant à entourer les bancs de thons avec de grands filets verticaux fermés par le bas grâce à un système de coulisse. Ainsi, la partie occidentale de l'Océan Indien apparaît comme peu pêchée par ces senneurs, alors qu'il s'agit en réalité de la deuxième zone de pêche au thon, derrière l'Océan Pacifique occidental.

L'estimation des auteurs selon laquelle 55% de l'océan auraient été pêchés en 2016 est donc clairement une sous-estimation.

La carte de Global Fishing Watch

La principale nation de pêche actuelle est la Chine, avec 17 millions d'heures de pêche estimées en 2016, très loin devant la seconde, Taïwan, et ses 2 millions d'heures. Faut-il dès lors concentrer les efforts de régulation sur la Chine ? Serait-ce suffisant ? 

La Chine est effectivement la nation de pêche la plus active au monde. À partir des années 80, le Gouvernement a promu une flotte dite "distante" pour contrer la surpêche locale,[4] et les navires chinois ont alors essaimé dans tous les recoins de l'océan. Ils sont très nombreux et partout, particulièrement en Afrique de l'Ouest.[5] Les chercheurs de l'étude dont nous parlons aujourd'hui estiment d'ailleurs que les 10 nations de pêche qui suivent la Chine ont un effort de pêche cumulé légèrement inférieure à elle.[6] Faut-il donc faire une priorité de la Chine ? Oui. Faut-il ne concentrer les efforts que sur elle ? Non.

Au niveau international, il existe des Objectifs de développement durable dont l'un des buts est d'éliminer les subventions alimentant la surpêche.[7] L'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui en discute depuis près de vingt ans, a été chargée par les Nations unies de mettre en œuvre cet objectif et devra produire un accord contraignant d'ici la fin de l'année 2019.[8] Un tel accord permettrait donc régler une bonne partie du problème de la surpêche au niveau mondial — l'argent est le nerf de la guerre — sans focaliser sur la Chine.

Par ailleurs, nous pourrions nous contenter de ne nous occuper que de la Chine si nous étions exemplaires, ce qui est loin d'être le cas. Pour reprendre l'exemple français, le manque de collaboration et de transparence de l'administration au sujet de ces subventions publiques est consternant. En Europe, nous développons aussi de manière totalement incontrôlée des techniques de pêche — comme la pêche électrique ou la senne danoise — dont l'efficacité redoutable présage un retour des heures sombres de la surpêche dans nos eaux. Nous avons donc du travail de notre côté aussi.

Enfin, la surpêche n'est possible dans les proportions que nous lui connaissons aujourd'hui que parce qu'il y a un manque de contrôle évident des activités de pêche. C'est le cas pour la pêche industrielle, comme nous l'avons vu plus haut : il n'est pas normal que des bateaux puissent encore pêcher sans que l'on ne sache ni où ni quand ; c'est aussi le cas pour la pêche à plus petite échelle et plus côtière, car la plupart des pays (même développés) n'ont pas les moyens suffisants pour contrôler ce qu'il se passe dans leurs eaux.

Quelles sont les pratiques de pêche qu'il faut interdire dès aujourd'hui ? Quelles normes devraient être imposées ?

Nous en avons parlé un peu plus haut, la pêche électrique est actuellement la méthode de pêche qui nous cause du souci en Europe ; méthode de pêche contre laquelle BLOOM est en campagne au niveau européen pour en interdire l'utilisation.[9] Malheureusement, la pêche électrique est loin d'être l'unique méthode de pêche inquiétante et dommageable pour les écosystèmes marins et les pêcheurs. Nous l'avons vu encore récemment avec la fronde des pêcheurs artisans contre la pêche sur "frayères" (notamment celles du bar), c'est-dire les zones où les poissons se reproduisent.[10]

En réalité, les pratiques destructrices sont nombreuses : pêche à l'explosif, au poison, avec une moustiquaire etc. La plupart est interdite, mais là encore, le manque de moyens de contrôle et de surveillance rend ces interdictions dérisoires. Par exemple, la pêche à l'explosif est toujours utilisée dans les Balkans, pas besoin d'aller en Indonésie. 

Entre surpêche, pêche illégale et pollution, le tableau dressé est particulièrement inquiétant. Faut-il s'attendre à l'épuisement des ressources halieutiques si le rythme actuel ne s'interrompt pas ? Quelles en seraient les conséquences ?

Cette question se pose dans tous les domaines. Rappelez-vous l'appel des 15 000 scientifiques au mois de novembre.[11] Nous avons les moyens absurdes et démesurés d'envoyer des voitures en orbite autour de Mars, donc nous avons bien sûr les moyens de redresser la barre et d'inverser les tendances délétères à l'œuvre.

Un épuisement des ressources halieutiques serait dramatique pour la biodiversité et toutes les communautés qui en dépendent, donc il ne tient qu'à nous de se donner les moyens d'arrêter la surpêche, la pollution, la dégradation des habitats marins, mais aussi la déforestation ou la désertification des sols.

Nous avons des objectifs,[12] mettons-les en œuvre.



[1] Watson (2017) A database of global marine commercial, small-scale, illegal and unreported fisheries catch 1950–2014. Scientific Data 4: 170039.

[2] Cashion et al. (2017) Most fish destined for fishmeal production are food-grade fish. Fish and Fisheries 18(5): 837–844.

[3] Notons que Greenpeace avait épinglé cette entreprise il y a quelques années pour sa "folie des grandeurs", financée notamment grâce à des programmes de défiscalisation. Greenpeace (2014) La folie des grandeurs de la Sapmer. Briefing, Greenpeace France, Paris (France). 6 p. Disponible à : https://secured-static.greenpeace.org/france/PageFiles/300718/LA-FOLIE-DES-GRANDEURS-DE-LA-SAPMER.pdf

[5] Pauly et al. (2014) China's distant-water fisheries in the 21st century. Fish and Fisheries 15: 474-488.

[6] Voir par exemple la belle infographie produite par Reuters : http://fingfx.thomsonreuters.com/gfx/rngs/GLOBAL-FISHING/010061031ZS/index.html

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