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Le ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon.
Le ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon.
©Reuters

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Zones d'éducation prioritaire : le plan Peillon pose solidement les premières pierres d'une solution mais c'est à la société dans son ensemble d'apporter les suivantes

Le ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, a annoncé de nouvelles mesures pour améliorer l'éducation prioritaire et y attirer les professeurs les plus compétents. De bonnes mesures qui ne pourront pas tout régler sans une prise de conscience sociétale.

Eric  Deschavanne et François Dubet

Eric Deschavanne et François Dubet

Eric Deschavanne est professeur de philosophie. A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

François Dubet est sociologue spécialiste de l'éducation, professeur à l'Université Bordeaux II et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
 

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Atlantico : Si ces mesures semblent intéressantes (voir ici), certaines questions liées à l'éducation sont-elles impossible à solutionner par le biais d'une politique d'éducation ? Lesquelles ?

François Dubet : Avant tout, il est intéressant de se pencher sur la manière dont monsieur Peillon a décidé d'avancer sur cette question de l'éducation prioritaire. Il est bien placé pour savoir combien il est difficile de réformer l'école "par le centre" et il a donc décidé de le faire "par la périphérie". S'il sait que déshabiller un pan de l'éducation pour en habiller un autre déclencherait une guerre civile, donner ainsi des possibilités et des moyens à ceux qui ont le plus de difficultés permet d'éviter la grogne des organisations syndicales qui si elles s'y opposaient ne pourraient qu'avoir l'air de défendre les nantis.

Quant au rôle de l'école, il est clair qu'il est d'être la meilleure possible, de fournir la meilleure éducation qui soit. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il relève d'elle, et surtout qu'elle soit capable, de résoudre toutes les problématiques qui soient, notamment les inégalités. En faisant le maximum, en prospectant vers des pistes nouvelles comme celles-ci, on pourra dire qu'on a essayé de faire le maximum alors qu'actuellement bien des gens ont l'impression que les inégalités de l'école sont dues à un manque de volonté politique et de courage pour faire changer les choses.

Parmi les problématiques que l'école ne peut pas régler, il m'en apparait deux principales, une en amont et l'autre en aval. En amont, l'école ne peut pas transformer la nature des territoires et des agglomérations ni les inégalités sociales qui en découlent. Toutefois, une bonne école publique devrait être capable de neutraliser la "fuite scolaire" qui les accentue.

La deuxième chose, en aval, c'est l'emploi car si l'école en formant bien les enfants peut certainement faciliter l'accès à l'emploi, il y a toute une partie du marché du travail qui n'est rien lié avec l'école, et qui ne dépend que de questions économiques.

Eric Deschavanne : Les mesures que l'on prend visent pour l'essentiel à améliorer le "confort" des professeurs ou à créer les conditions nécessaires au maintien d'un minimum d'ordre dans des contextes où la discipline scolaire a pour ainsi dire disparu. Il devient banal, et pas seulement en ZEP, d'avoir en Terminale des élèves incapables de prendre des notes ou de suivre un cours magistral, et qui peinent à lire ou à écrire quelques lignes.


Pour espérer une amélioration, il faudrait à mon sens une intervention ciblée sur les premières années de la scolarité, notamment sur les années de maternelle. Le problème n'est pas tant de scolariser les enfants avant trois ans que d'utiliser au mieux ces années si importantes dans l'éducation du comportement, l'apprentissage de la langue et le développement des facultés cognitives. On sait que la hiérarchie scolaire est déjà fixée à l'entrée au CP et qu'elle ne bouge guère dans la suite de la scolarité.

Quelles sont celles que la société doit régler par elle-même (respect de l'autorité, culture du travail, valorisation de l'école…) ? Comment ?


Eric Deschavanne : Je crois en effet que l'école et la politique éducative sont relativement impuissantes, dans la mesure où le problème vient de la formidable dégradation des conditions minimales requises pour un travail scolaire efficace : l'éducation parentale et l'appétence pour le savoir scolaire.

L'école fonctionne très bien lorsque ces conditions sont réunies, ce qui est fort heureusement le cas pour de nombreux enfants. Elle est cependant confrontée, notamment en ZEP, à une panne de motivation inédite. Or, il est impossible de faire boire un âne qui n'a pas soif. La politique éducative peut difficilement agir sur les facteurs réellement déterminants, le milieu familial, d'une part, et d'autre part l'environnement dans lequel s'opère la socialisation adolescente. On essaie donc de limiter la casse. L'école s'adapte, mais elle ne peut restaurer seule les conditions de la réussite scolaire.

Il est habituel de reprocher à l'école la disparition de '"l'autorité du maître" ou encore de la disparition de la culture du travail. Mais l'école peut-elle seule améliorer cela ?

François Dubet : L'école peut faire revenir une forme d'autorité intelligente mais il est trop facile de la taxer de cela quand on ne change pas ses habitudes à la maison. L'école peut donc y arriver en associant les parents à son travail, en leur expliquant ce font les professeurs, pourquoi et comment ils le font.

L'école doit redevenir une institution qui mobilise les gens, qui leur fait comprendre son importance. Il faut sortir de la diatribe incantatoire faite "y'a qu'à…", de "il faut…" et de "retrouvons l'autorité des maitres d'antan…" parce que tout le monde sait que ça n'est plus possible. Avoir une école respectée en revanche l'est à condition d'agir vraiment.

Faut-il ajouter un peu de société civile dans l'école pour palier à ce que l'école ne peut pas traiter ?

François Dubet : Il me semble plutôt qu'il faut redéfinir les compétences des professeurs de tous les niveaux. En effet, dans un très grand nombre de pays, les professeurs se chargent eux-mêmes de gérer la connexion avec la société civile et toute la gestion des activités périscolaires. Il n'est d'ailleurs pas impossible que ces nouvelles mesures dans les établissements les plus difficiles permettent à terme par la suite d'implanter un modèle qui en découlerait.

L'urbanisme et les mauvaises politiques de la ville sont à l'origine de nombreux problèmes sur la question, notamment en créant des ghettos éducatifs. Comment faire coïncider les politiques locales et nationales ?

François Dubet : Je ne crois pas qu'il s'agisse tant de problèmes d'urbanisme que de problèmes économiques. Le problème d'un grand ensemble n'est pas l'existence du grand ensemble. L'un des enjeux essentiel reste le développement du chômage de masse qui font de ces ensembles ce qu'ils sont comme concentration des inégalités.

Faut-il admettre l'idée qu'il est impossible de résoudre toutes les inégalités et surtout celle de la composition des foyers et de l'aide apportée aux enfants ?

François Dubet :L'école fabrique et fabriquera des inégalités et il y a des grandes chances que celles-ci restent le reflet de celles de la société. On peut admettre cela avec tristesse mais il y a trop d'inégalités scolaires et les élèves ne sont pas seulement inégaux, certains n'apprennent rien. Pour une partie d'entre eux, le système est complètement bloqué. Si déjà, on peut réduire, ne serait-ce qu'un peu les inégalités, si on peut arriver à enseigner le minimum à ceux qui pour l'instant sortent sans connaissances aucunes de l'école, on aura déjà fait un progrès important. Ainsi, je préfère petites réductions d'inégalités que l'on s'acharne à atteindre plutôt des objectifs merveilleux que l'on atteint jamais.

Eric Deschavanne : Là encore, il ne faut se faire trop d'illusions. Ce ne sont pas les pouvoirs publics qui ont "créé" les ghettos éducatifs, mais la société civile elle-même, ce qui rend l'inversion de tendance particulièrement improbable. On s'accroche parfois encore à l'idée que la carte scolaire pourrait permettre de garantir un minimum de mixité sociale.

Mais les familles soucieuses de faire réussir leurs enfants sont aujourd'hui parfaitement informées (notamment à travers les résultats des travaux des sociologues de l'éducation, relayés dans les médias) sur les conditions sociales de la réussite scolaire : elles déploient une "stratégie résidentielle" destinée à placer leurs enfants dans l'environnement le plus favorable, ce qui conduit, au bout du processus de ségrégation sociale et culturelle, à la formation de ces ghettos éducatifs pour lesquels on est sans solution. On a affaire en vérité à un cercle vicieux : la dégradation ou la réhabilitation sociale d'un quartier sont à la fois la cause et l'effet des choix résidentiels des familles. Une politique éducative efficace devrait donc se concevoir comme une politique "totale", agissant sur tous les leviers en même temps : réhabilitation de l'urbanisme, lutte contre l'insécurité, amélioration des infrastructures sportives et culturelles, politique scolaire, école des parents, etc.

Faut-il admettre l'idée qu'il est impossible de résoudre toutes les inégalités et surtout celle de la composition des foyers et de l'aide apportée aux enfants ?

Eric Deschavanne :  Le rôle de la famille et du milieu social et culturel sont si importants que l'égalité scolaire ne peut être qu'une chimère.Le facteur le plus déterminant de la réussite est le niveau de diplôme de sa mère, dans la mesure où c'est en général la mère qui passe le plus de temps avec l'enfant durant les premières années - décisives pour le reste de l'existence.

Par ailleurs, on sait que ce sont les établissements scolaires ghettoisés qui aujourd'hui plombent la France au classement PISA. On compare souvent le système scolaire français avec celui de la Finlande, montré en exemple comme modèle de réussite. C'est en vérité avec la Suède, qui a dégringolé dans les profondeurs du classement PISA, que nous devrions nous comparer. La Suède, toujours exemplaire sur le terrain du réformisme, a en matière d'éducation suivi toutes les recommandations des experts : le grand soir de la réforme a eu lieu et son système scolaire est en tout point semblable à celui de la Finlande. Cela ne l'empêche pas de couler. Pourquoi ? Sur un point essentiel, qui concerne la société civile et non le système éducatif, la Suède diffère de la Finlande et peut être comparée à la France : le pays subit les conséquences sociales d'une immigration non européenne qui commence à "infuser" ; des ghettos se sont constitués – souvenez-vous des émeutes à Stockholm l'année dernière – et le système scolaire ne parvient pas davantage que le nôtre à donner des chances égales de réussite aux enfants d'immigrés.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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