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L'UMP peine à tenir un discours audible car le parti est divisé.
L'UMP peine à tenir un discours audible car le parti est divisé.
©Reuters

Ouh, ouh ? Y'a quelqu'un ?

Y a-t-il une opposition crédible ?

Alors que la période lui semble favorable, l'UMP peine à tenir un discours audible. Lancée en grande pompe, l'UDI n'apparaît pas en mesure de constituer une opposition crédible. Quid du Front national de Marine Le Pen, ou encore du Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon ? Bilan de l'état de l'opposition en France.

Thierry Mariani et Guillaume Bernard

Thierry Mariani et Guillaume Bernard

Thierry Mariani a créé en 2010, avec notamment les parlementaires Christian Vanneste et Lionnel Luca, le collectif de la Droite Populaire.

Il a été ministre chargé des transports dans le dernier gouvernement de Nicolas Sarkozy.

Guillaume Bernard est maître de conférences (HDR) à l’ICES (Institut Catholique d’Etudes Supérieures). Il a enseigné ou enseigne dans les établissements suivants : Institut Catholique de Paris, Sciences Po Paris, l’IPC, la FACO… Il a rédigé ou codirigé un certain nombre d’ouvrages dont : Les forces politiques françaises (PUF, 2007), Les forces syndicales françaises (PUF, 2010), le Dictionnaire de la politique et de l’administration (PUF, 2011) ou encore une Introduction à l’histoire du droit et des institutions (Studyrama, 2e éd., 2011).

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Atlantico : Une enquête Ifop-Fiducial-Europe 1 indique que si l'élection présidentielle de 2012 se tenait aujourd'hui, Nicolas Sarkozy arriverait largement en tête, alors que ce dernier est à l'écart de la vie politique. Qu'est-ce que cela nous indique sur l'état de l'opposition en France ?

Guillaume Bernard :Cela confirme que François Hollande n’a pas été élu en raison d’une adhésion inconditionnelle à sa personnalité et à son programme mais parce qu’il y avait un rejet circonstanciel de l’équipe précédente. La déception d’une partie de l’électorat de Nicolas Sarkozy qui, notamment, n’a pas admis l’ouverture à gauche de l’équipe gouvernementale ne doit pas être sous-estimée. Ce n’est pas le discours de la campagne présidentielle de 2007 qui a été repoussé, mais le décalage entre celui-ci et une partie de la politique menée. Malgré son efficacité, le discours de 2012 est apparu comme moins sincère que celui de la campagne précédente. Cela illustre que les électeurs sont assez (de plus en plus ?) exigeants vis-à-vis des promesses électorales qui leur sont faites.

Le PS, en pleine impopularité, donnerait à l'opposition de nombreuses occasions de proposer un projet alternatif, notamment sur les questions économiques. Qu'en est-il vraiment ? On a surtout, passés les réactions assez peu productives sur l'affaire Cahuzac, l'impression d'un grand vide...

Guillaume Bernard : A quelques rares exceptions près, les hommes politiques, quelles que soient leurs tendances, n’ont, en raison notamment de leur formation, aucune doctrine politique. Cela les conduit à une double impuissance. D’une part, ce sont, avant tout, des techniciens qui savent gérer et reproduire un système. Mais, confrontés à une crise plurielle et à des situations nouvelles, ils sont peu capables d’inventivité. Sans doute ne disposent-ils pas d’une culture historique et philosophique suffisamment ancrée pour articuler les sujets entre eux (et établir des relations de causes à effet). C’est le vide intellectuel que d’aucuns pourraient qualifier d’intersidéral ; gérant les dossiers les uns après les autres, ils n’ont pas de vision globale et sont donc, par exemple, manipulables par les lobbies. D’autre part, obsédés par leur élection et leur réélection, parce qu’ils sont des professionnels de la politique – ils en vivent –, ils sont souvent paralysés par la hantise de heurter une partie de l’opinion publique : n’ayant pas de doctrine, ils ne disposent pas d’une grille d’interprétation des faits et se montrent peu habiles pour construire un discours et mener une politique sur le long terme en fonction du bien commun, quitte à froisser certains intérêts particuliers. Ils fonctionnent dans la culture du subjectif, compromis et ne savent pas ou se refusent à trancher.

Thierry Mariani : Les Français s'aperçoivent qu'ils ont été trompés par Hollande. De plus il y a en France une vraie nostalgie des anciens dirigeants. Jacques Chirac n'a jamais été aussi populaire qu'après son passage au pouvoir. Surtout je crois qu'à droite, cela révèle que nous sommes un peu inaudibles. La droite continue à faire un travail inintéressant, notamment au Parlement, mais il y a une sorte de mélancolie chez les électeurs qui fait que l'on est pas entendu.

Comment expliquer cette incapacité de l'UMP à peser comme une vraie force de proposition, alors que la période est pourtant favorable ? 

Guillaume Bernard : Sur de nombreux sujets, parmi les plus importants, le clivage politique passe plus au sein de la droite et de la gauche, qu’entre elles. La difficulté qu’à l’UMP à tenir un discours audible vient de ce qu’elle est divisée. Elle l’est non seulement en clans plus ou moins bien organisés en vue de la prochaine présidentielle (qui n’est pourtant que dans quatre ans), mais elle l’est aussi idéologiquement (par exemple sur la construction européenne ou l’évolution des mœurs) et donc stratégiquement (par exemple sur les alliances locales avec le FN). Comment s’opposer quand on a des difficultés à savoir ce que l’on est, à définir sa propre identité ?

Thierry Mariani : Je crois que l'on a pas digéré la crise des élections internes. Elle est cicatrisée, mais comme toutes les cicatrices, elle peut se réouvrir, et il reste des traces extérieures. Les militants sont essentiellement polarisés sur les élections municipales, dans onze mois, et nous avons une cacophonie sur de nombreux sujets car certains chez nous cherchent un peu trop à se faire une publicité individuelle. On le voit bien sur la question des publications de patrimoine, où il y a un concours à celui qui fera le plus de déballage.

Si demain une dissolution de l'Assemblée devait ramener l'UMP au pouvoir, qui serait vraiment en mesure de prendre les rênes d'un gouvernement d'opposition ?

Guillaume Bernard : L’histoire nous apprend que des personnalités insoupçonnées peuvent percer quand les circonstances l’exigent. Une dissolution, mais aussi et peut-être surtout les graves troubles politiques et sociaux que la pluralité des crises actuelles draine avec elle, pourrait faire émerger de nouveaux visages. Ce n’est pas certain, mais la chose est possible.

Thierry Mariani : La situation administrative de l'UMP est claire, il y a un président qui est Jean-François Copé, avec une direction où tous les postes sont en doublon avec François Fillon. Mais pour moi, clairement, l'UMP est identifiée à Jean-François Copé. D'ailleurs je suis assez partagé sur la question de refaire les élections internes. Je suis persuadé que ces élections ne sont pas la préoccupation de nos militants. Peut-être seraient-elles cependant nécessaires pour clore définitivement le chapitre, et avoir enfin une direction incontestée.

Lancée en grande pompe, l'UDI semble pourtant aujourd'hui inaudible. Le centre a-t-il une chance de proposer un jour une opposition crédible ? Pourquoi l'UDI ne semble-t-il pas devoir être cette opposition malgré les belles intentions et les personnalités qui la composent ?

Guillaume Bernard : Les organisations centristes, l’UDI mais aussi le Modem, ne peuvent retrouver une pertinence dans le système partisan qu’à la condition de la renaissance du "centrisme" à la française des IIIe et IVe Républiques (celui-ci n’ayant d’ailleurs jamais totalement disparu malgré la cristallisation du clivage droite-gauche avec l’élection du président de la République au suffrage universel direct et le phénomène majoritaire). Elles tablent sur le fait que les blocs de droite et de gauche ne sont pas unis (ce qui est idéologiquement vrai) et donc que le gouvernement ne peut être dominé que par une coalition centriste susceptible de déborder sur l’un ou l’autre – voire les deux (!) – côtés de l’échiquier politique. Dans le fond, une possible future force des partis centristes peut être envisagée selon deux scénarios théoriques. Soit les partis de la droite et de la gauche modérés implosent (l’aile dure du PS rallie le Front de gauche, l’aile dure de l’UMP fait des alliances avec le FN) et leur tendance la plus centriste s’associe ou fusionne avec le parti du centre le plus porche : c’est le fantasme de l’UDI et du Modem. Soit, de manière moins spectaculaire, l’érosion des partis de droite et de gauche modérées, grignotés par les extrêmes, les rend incapables de gouverner seuls ; par conséquent, les partis du centre peuvent envisager, sinon de se substituer au PS et à l’UMP, du moins de se rendre indispensables pour fédérer une coalition gouvernementale. Dans tous les cas, le centrisme, c’est une sorte de standardisation de la cohabitation. Elle aurait au moins un avantage : la clarification des clivages politiques ; les extrêmes (qui ne sont pas nécessairement extrémistes) sont effectivement de droite ou de gauche, les modérés sont plus ou moins du centre.

Thierry Mariani : L'UDI, c'est aujourd'hui une trentaine de députés. Mais il y en a deux catégories : ceux qui sont classés traditionnellement comme centristes, et tous ceux qui sont en fait des candidats dissidents, ou qui ont décidé de quitter l'UMP pour des raisons personnelles. Cela n'amène pas un amalgame très réussi, ce ne peut donc pas être une force de proposition crédible.

Le sondage indique aussi que Marine Le Pen serait au coude à coude avec François Hollande. La véritable opposition, la plus crédible et la plus dynamique, se trouve-t-elle à l'extrême droite ? Quid de Mélenchon et de l'extrême gauche ?

Guillaume Bernard : L’une des faiblesses du FN réside dans le fait que son électorat est en partie volatil parce qu’une portion est commune avec l’UMP. Quand les électeurs de droite modérée veulent manifester leur mécontentement vis-à-vis des élus de la droite parlementaire, ils se reportent sur le FN ; mais ils le quittent quand il s’agit de battre la gauche. Le FN a donc, semble-t-il, bâti une stratégie pour conquérir d’autres électorats : de la même manière que Jean-Marie Le Pen a capté une partie de l’électorat du PC, sa fille tente de séduire une partie des forces du PS (fonctionnaires et retraités). Plutôt que de chercher à rallier les classes moyennes de droite, elle semble viser celles de gauche afin, bien entendu, de grossir les rangs de ses électeurs mais aussi, et peut-être surtout, d’être moins dépendante de l’UMP et donc d’être plus forte dans d’éventuelles négociations. Si cette stratégie peut illustrer un aspect de ce que j’ai appelé le "mouvement dextrogyre"  (puisqu’elle conduirait à grossir le FN et à repousser vers le centre une partie de l’UMP), son incertitude se situe dans la capacité du FN à fidéliser cet électorat venu de la gauche dans un vote marqué à droite. Dans cette bataille pour récupérer l’électorat déçu du PS, le principal concurrent du FN est, bien entendu, le Front de gauche. Il a, incontestablement, des cartes à jouer, mais il connaît deux handicaps : d’une part, la décrédibilisation historique du communisme et, d’autre part, ses prises de position internationaliste et "immigrationniste" qui heurtent les "petites gens" confrontés à l’insécurité sociale.

Thierry Mariani : C'est sûr qu'il y a un vrai danger, et un problème persistant à laquelle la droite ne trouve pas de solution, depuis 1984 et la vraie émergence du Front national. Nous sommes enfermées dans une non-alliance par principe avec un mouvement qui fait durablement partie du paysage politique. Le Front national existe, et nous sommes dans une situation où d'un côté les élus expliquent que le FN est infréquentable, et de l'autre nos électeurs ne comprennent pas pourquoi on leur tient ce discours. 

Quant à Mélenchon, je pense qu'il a vocation à être le réceptacle des déçus de gauche. Ses scores électoraux peuvent donc être non négligeables. Il me fait d'ailleurs beaucoup penser au Le Pen du début de sa carrière, tant il est caricatural. On regarde finalement Mélenchon pour le spectacle, pas pour ses propositions que l'on sait totalement irréalisables.

Le PS pourrait-il paradoxalement, et malgré son impopularité, sortir gagnant de cette mollesse de l'opposition ?

Guillaume Bernard : C’est, en effet, une possibilité. L’effet de balancier voudrait que la droite gagne les prochaines municipales. Mais, dans un certain nombre de communes, la victoire peut lui échapper si elle est divisée (puisqu’au second tour c’est la liste qui arrive en tête qui emporte l’élection). Il y a, en outre, le risque de voir les résultats de ces 36 000 élections confisqués par quelques villes symboles, comme Paris ou Marseille, ces grandes métropoles où la droite n’est pas forcément favorite. Une victoire électorale n’est vraiment complète que si l’adversaire est véritablement battu. Or, le résultat des municipales risque d’êtres quelque peu hybride, illustrant une fracture territoriale recoupant une crise sociale et idéologique. 

Thierry Mariani : Pas pour les municipales qui sont un scrutin très particulier, où la personnalité des candidats est plus importante que l'étiquette. Le véritable danger, pour la droite et la gauche, ce sont les européennes, scrutin à faible mobilisation et favorable aux mouvements protestataires. Ce sera vraiment un thermomètre, à la fois sur la mobilisation de l'électorat (va-t-on continuer à descendre) et sur le niveau du Front national et de Mélenchon.  

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