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Vol Rio-Paris : 
Faut-il remonter les corps ?
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Question de vie et de mort

Vol Rio-Paris : Faut-il remonter les corps ?

Les boîtes noires du vol Rio-Paris abîmé en mer en juin 2009 ont pu être lues, et elles pourraient mettre Airbus hors de cause. Il y a quelques jours les premiers corps étaient remontés à la surface, ravivant la douleur des familles. A cette occasion, le philosophe Bertrand Vergely revient sur la symbolique du corps dans le travail de deuil.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Lors de la récente découverte de l’épave de l’avion du vol Rio-Paris qui s’est abîmé en mer en 2009, certaines familles ont souhaité que les corps des disparus soient remontés à la surface afin de pouvoir faire leur deuil. On s’interroge à ce sujet : faut-il le faire ?

De l'importance du corps dans le travail de deuil

On peut comprendre le besoin psychologique qui  pousse certaines familles à avoir cette demande. Quand quelqu’un meurt, voir le corps du défunt permet à certains de se persuader qu’il est réellement mort. Tant qu’ils ne l’ont pas vu, ils sont incrédules et leur imagination bat la campagne. Peut-être que le mort n’est pas mort, qu’il va revenir, qu’il n’a pas pris l’avion Rio-Paris… Par ailleurs, si la première image compte, la dernière aussi. On aime garder un bon souvenir de quelqu’un. Ainsi, voit-on un mort qui donne l’impression de dormir paisiblement donne une image apaisante. Reste qu’on ne peut en rester là. 

Quand un corps humain a passé deux ans dans l’eau salée d’un océan à quatre mille mètres de fond, on rêve en s’imaginant qu’il va pouvoir remonter intact à la surface. Si l’on veut traumatiser les familles à vie et les empêcher à jamais de faire leur deuil, remontons les corps !

En outre, qu’est-ce que cette mode consistant à réclamer de voir le corps d’un proche mort afin de faire son deuil ? Quand quelqu’un est maladivement accroché à un rêve impossible à réaliser, on lui conseille de faire son deuil. Ce n’est tout de même pas glorieux ! Et s’agissant d’un mort, c’est plutôt insultant. Quoi ! La mort serait une névrose, le mort un objet de névrose et ceux qui le pleurent des névrosés ? Et régler la question de la mort consisterait à jeter tout cela dans l’oubli afin de guérir ? Quelle sensibilité ! Quelle pensée !

Nous avons oublié que nous participons à la vie de l’univers et de l’histoire

Revenons à l’essentiel. Nous nous agitons vainement à propos de la vie comme de la mort parce que nous vivons à l’envers en les voyant de notre point de vue au lieu de les voir dans la globalité. Ramenons le monde à nous. Nous pensant seuls au monde, nous allons voir la vie comme une course menant à la mort et, par réflexe, nous allons nous accrocher à notre corps ainsi qu’à la matière. De ce fait, il ne nous restera comme moyen de penser la vie et la mort que le travail du deuil. À l’inverse, souvenons-nous que nous ne sommes pas seuls au monde, que nous participons à la vie de l’univers, à celle de l’histoire humaine concrète ainsi qu’à celle de son histoire spirituelle. La mort va cesser d’être un néant pour devenir une mutation. Qui meurt fait une œuvre. Il participe au renouvellement de la vie  en permettant à des forces neuves de prendre le relais. Il s’inscrit donc dans une dynamique de transmission ouvrant sur le grand corps  des vivants et des morts qui fait de l’humanité un Tout. Il y avait  le monde et son cycle. Il y a désormais la vie universelle et un nouveau cycle. Aussi dire adieu à un proche, n’est-ce pas en faire le deuil, mais le remettre dans les mains d’une vie plus vaste pleine d’imagination et de mémoire.

Nous avons oublié que nous participons à la vie de l’univers et de l’histoire. Résultat : nous nous noyons dans des détails en lançant des appels au secours. Il faudra un jour se rendre à cette évidence. Les passagers du vol Rio-Paris perdus au fond des eaux, c’est nous. Et la demande de remonter les corps du fond des eaux, c’est l’appel que nous lançons pour être repêchés nous-mêmes.  

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