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Des manifestants en Birmanie.
©Sai Aung Main / AFP

Outils de révolte

Vers un Printemps TikTok ? De la Birmanie à la Russie en passant par la Biélorussie, les réseaux sociaux perturbent les régimes autoritaires

En Birmanie, les manifestants utilisent tous les réseaux sociaux disponibles pour s'organiser. En Tunisie ou en Russie aussi, des applications comme TikTok servent à défier le pouvoir.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherches à l’IRIS.

Il enseigne sur le campus virtuel de l’Université de Limoges, au Celsa Paris IV à l’IRIS et à l’Institut des Hautes Études Internationales.

Spécialiste des stratégies de l'information (chercheur à l'Iris responsable de son Observatoire Géostratégique de l'Information) il est l'auteur de nombreux ouvrages - dont "La Soft-idéologie" (Robert Laffont ), "l'Ennemi à l'ère numérique" (PUF),  "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles), "Maîtres du faire croire de la propagande à l'influence" (Vuibert), "Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire" (avc A. Bauer, PUF), et "Terrorismes, Violence et Propagande" (Gallimard).

Son dernier ouvrage : "Gagner les cyberconflits Au-delà du technique" (Vuibert).

Son site internet est le suivant : www.huyghe.fr

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Atlantico : A quand remonte l’utilisation des réseaux sociaux pour organiser la protestation contre un régime autoritaire ?

François-Bernard Huyghe : L’utilisation des réseaux sociaux à des fins de protestation a été mise en lumière au moment du mouvement vert en Iran et pendant le printemps arabe. Chaque plateforme avait son utilisation. Les protestataires pro-démocratie se sont d’abord rendus sur Google pour se renseigner sur la situation à l’étranger et chercher des informations sur ce qui se passe dans le monde extérieur. Sur Facebook, des leaders d'opinion et des porte-paroles de la révolte diffusaient les messages démocratiques et appelaient à manifester, place Tahrir au Caire par exemple. Une fois que les manifestants étaient sur place, ils partageaient rapidement sur Twitter des informations pour éviter la police ou les barrages et organiser de façon pratique la manifestation. Ensuite, il y a la volonté d’envoyer au monde extérieur des images de ce qu'il se passe. Les réseaux sociaux sont aussi utilisés pour cela, tout comme les messageries cryptées qui permettent de fournir des documents aux médias de façon plus sécurisée.

Ce nouvel outil de révolte a donc suscité beaucoup d’espoir ?

Cet élan démocratique alimenté par les réseaux sociaux a suscité un énorme enthousiasme en occident. Sous Obama, Hillary Clinton disait qu'on aiderait les mouvements démocratiques en facilitant la connexion à internet et en donnant des applis cryptées aux démocrates. On était dans l'idée enthousiaste que les réseaux sociaux étaient forcément démocratiques et que les  dictatures bien pataudes comme celles de Ben Ali ou de Moubarak ne savaient pas les contrôler. On s'est ensuite aperçu que la réalité était plus complexe. Il n’y a pas que les « gentils » qui utilisent les réseaux sociaux. Par exemple, en Birmanie, Facebook a été massivement utilisé pour relayer les discours de violences à l'encontre des Rohingya. De plus, les pouvoirs politiques sont de plus en plus capables d'exercer un contrôle sur ces réseaux. Les groupes terroristes comme Daesh se sont beaucoup servis des réseaux sociaux pour communiquer, faire partir des gens en Syrie, organiser des attentats, etc. De plus, on a vu récemment que les réseaux sociaux se prêtent énormément à la désinformation et à la manipulation. Les réseaux sociaux sont malheureusement devenus beaucoup moins vertueux qu'à l'époque du printemps arabe.

Depuis le printemps arabe, les réseaux sociaux ont bien évolué et on a notamment assisté à l’explosion de TikTok. La donne a-t-elle changé ?

TikTok, avec plus d'1 milliard de téléchargements est avant tout une appli chinoise. Or, jusqu'à présent, tous les démocrates qui protestent utilisaient des applis américaines dont les sièges des sociétés étaient soumises aux lois californiennes avec, au fond,  une démocratie qui avait le dernier mot. C’est donc un changement considérable. Non seulement la Chine parvient formidablement à se protéger des influences extérieures, mais elle exerce elle-aussi une influence vers l'occident, notamment au travers de faux comptes TikTok qui diffusent des messages de propagande chinoise.

L’offre de réseaux sociaux est bien plus grande. Chaque génération ou milieu semble s’approprier une application. Facebook est de plus en plus vu comme un truc « de vieux », TikTok est prisé par les adolescents, Twitter est le réseau des élites et des médias, etc.

Depuis le printemps arabe, les gouvernements ont fait la cour d'apprentissage des dictatures et ont énormément progressé dans la façon d'infiltrer et de surveiller les réseaux sociaux. On a aussi découvert l'énorme pouvoir des hébergeurs de contenus, mais c'est un autre débat.

TikTok, Whatsapp, YouTube… Quelle application est utilisée pour quoi ?

Cela diffère selon les pays. Par exemple à Hong-Kong, les manifestants utilisaient assez peu TikTok parce qu'ils avaient peur de la censure chinoise. Ils utilisaient surtout Whatsapp.

YouTube est utilisé pour diffuser des vidéos plus travaillées avec davantage d’informations et de montage. Navalny a fait énormément de mal à Poutine avec une vidéo postée sur YouTube (Le Palais de Poutine, histoire du plus gros pot-de-vin du monde, plus de 100 millions de vues) sur un palace construit par Poutine avec de l’argent détourné.  

Aux Etats-Unis, on a vu l'alt-right utiliser toutes les messageries cryptées habituelles (comme Telegram) et aussi des applications qui leur était plus spécifiques comme Parler qui ne censurait aucun contenu, contrairement à Twitter.

En France, les Gilets jaunes étaient uniquement sur Facebook. Dans cette France périphérique, en voie de déclassement, loin des centres urbains, les habitudes sociales font que c'est Facebook qui est le réseau des relations sociales avec la famille et les proches. Donc spontanément les gilets jaunes ont utilisé Facebook et également Youtube pour les vidéos.

Les réseaux sociaux peuvent-ils provoquer une nouvelle vague de démocratisation dans les pays où des manifestations contre le pouvoir ont lieu ?

Les réseaux sociaux ont correspondu à une nouvelle forme de révolte sans leader identifié. Ils ont participé à la contagion de la protestation et encouragent la spontanéité des mouvements. On retrouve toujours ce caractère aujourd’hui même si le Covid a pu un peu couper l’élan. Récemment les manifs anti-Poutine ou anti-Loukachenko en Biélorussie se sont organisées sur les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux permettent de rapidement amener une foule à se rassembler et manifester. Mais une fois que vous êtes rassemblés, ça ne donne pas pour autant un programme pour gouverner. Et ce n’est pas forcément le mouvement qui était le plus fort dans la rue qui l'emporte dans les urnes.

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