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Vers la guerre civile ? Pourquoi l’alternative binaire à laquelle Alain Juppé réduit le problème de l’islam en France pourrait produire l’effet contraire à celui qu’il espère
©Reuters

Le poids des mots

Vers la guerre civile ? Pourquoi l’alternative binaire à laquelle Alain Juppé réduit le problème de l’islam en France pourrait produire l’effet contraire à celui qu’il espère

Alors qu'Alain Juppé a nettement opposé les deux conceptions d'islam de France et d'islam en France, l'approche du candidat à la primaire de la droite pourrait bien cliver davantage la société sur un sujet déjà très sensible dans notre pays.

Philippe d'Iribarne

Philippe d'Iribarne

Diplômé de l'école X-Mines, Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au Cnrs, spécialisé dans la diversité des cultures politiques. Auteur de quatorze ouvrages, dont L'islam devant la démocratie (Gallimard, 2013), il a notamment travaillé pour le Secrétariat général de la présidence de la République.

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Atlantico : Ce week-end, Alain Juppé a abordé la question de l'islam sur TF1 et sur son blog personnel (voir ici). Il a notamment déclaré : "Ou bien l'on pense que l'islam n'est pas soluble dans la République, et il faut alors se préparer à une forme de guerre civile, ou bien on est convaincu du contraire, et alors il faut travailler à poser des règles claires entre la République et les musulmans qui partagent cette conviction". Comment interpréter ces propos dans le contexte actuel de campagne pour la primaire de la droite ?  

Philippe d'Iribarne : On est dans un contexte où le fossé se creuse, au sein de la population française, entre d’un côté ceux, spécialement à droite mais aussi à gauche, qui ont les plus grands doutes sur la compatibilité entre l’islam et la République et de l’autre ceux qui dénoncent comme "islamophobes" les porteurs d’une telle inquiétude. Alain Juppé, qui tente de défendre une position intermédiaire, ni radicalement pessimiste ni béatement optimiste, a un certain mal à faire admettre que, sous un dehors d’ouverture, il ne fait pas preuve de complaisance envers l’islam. Il se plaint dans son blog : "Je suis la cible d’attaques venimeuses sur les réseaux sociaux où je suis parfois rebaptisé (sic) 'Ali Juppé' ou qualifié de 'Grand Mufti' de Bordeaux". De telles accusations, alors que l’on pense que la question de l’identité française et de la place de l’islam va jouer un rôle central dans la prochaine élection présidentielle, menacent de lui coûter cher face à des adversaires beaucoup plus pugnaces à l’égard de l’islam. On comprend, face à cette menace, qu’il veuille affirmer à la fois que sa position est beaucoup plus ferme qu’on ne le dit face à l’islamisme et qu’elle est un gage de paix, par contraste avec la position de ses concurrents. Il accuse implicitement ceux-ci de mener non à une affirmation sereine de l’identité française mais à une guerre civile et se présente comme un rempart contre une telle guerre.

A qui s'adresse l'alternative posée par Alain Juppé ? La réponse à la question de la compatibilité entre l'islam et la République française peut-elle être trouvée sans s'adresser aux musulmans eux-mêmes, et notamment aux instances représentatives de l'islam de France ?

Les musulmans de France sont profondément divisés, comme du reste les musulmans de l’ensemble du monde. D’un côté, une part d’entre eux a une vision positive de la modernité occidentale, et en particulier de la démocratie. Pendant ce temps, d’autres rejettent cette modernité et prônent le retour aux pieux ancêtres. Cette opposition n’est pas propre aux pays occidentaux. Ainsi, on la retrouve en Iran, en Indonésie, en Tunisie, en Turquie. La question qui se pose, en France comme ailleurs, est de savoir quelle tendance va donner le la. Vers où vont se tourner ceux qui sont pris entre l’une et l’autre. Cela dépend bien sûr essentiellement des musulmans eux-mêmes - sans doute plus du corps social musulman que des instances représentatives de l’islam de France, dont il n’est pas certain qu’elles aient une grande influence -. Ceci dit, la République n’est pas sans moyens de favoriser plutôt l’une ou l’autre tendance. La position d’Alain Juppé est que "nous devons nous montrer intraitables avec toutes les formes de radicalisation des esprits qui menacent notre civilisation". Reste la question de l’appréhension précise de la menace et des moyens de lutter contre elle. Vient-elle seulement d’un islam radical très minoritaire, ou est-elle plus large, associée à l’émergence, comme à Molenbeek, d’une sorte de contre-société islamique marquée par le culte du hallal ? Comment lutter contre la pression sociale visant à inciter les personnes d’origine musulmane à s’intégrer dans cette contre-société, tout en respectant les droits du citoyen libre de manifester ses convictions religieuses dans l’espace public ? Le débat qui fait rage autour du voile islamique témoigne bien de la difficulté à concilier ces deux impératifs. Son port relève-t-il des droits de chaque individu, considéré comme n’agissant que pour son propre compte ? Ou est-il, et dans quelle mesure, l’étendard, porté par ses membres les plus convaincus, d’une communauté conquérante ? Difficile de savoir comment il convient d’agir à son égard sans répondre à une telle question.

Quid des nombreux Français qui ne sont pas instinctivement "convaincus" de la compatibilité de l'islam avec la République, mais qui n'ont pour autant aucune velléité de "guerre civile" ? Finalement, par cette opposition binaire, Alain Juppé ne risque-t-il pas de nourrir malgré lui les tensions déjà très sensibles sur ce sujet ?

La meilleure manière de convaincre les Français que l’islam est compatible avec la République est de faire en sorte que ce qui, dans leur quotidien ou dans les faits que rapportent les médias, suggère le contraire soit aussi limité que possible. Je ne suis pas sûr que ce qu’un homme politique écrit sur son blog ait beaucoup d’impact sur l’opinion, par comparaison avec ce qu’elle connaît du monde. Il est sûr que ce qu'il se passe dans les pays où l’islam domine est globalement inquiétant. Pour que les Français soient vraiment rassurés, il faudrait que prenne corps un islam d’Occident qui admette pleinement la liberté de conscience, y compris le droit pour un musulman de se convertir à une autre religion, qui renonce à une vision par trop inégalitaire des rapports entre hommes et femmes, qui accepte que ses textes sacrés et d’abord le Coran soient, comme les textes juifs et chrétiens, l’objet d’une approche historico-critique. Il y a du chemin à faire.

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