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Les migrants changent leurs itinéraires.
Les migrants changent leurs itinéraires.
©Reuters

Tous les chemins mènent à l'Ouest

Vague de migration : des Balkans aux confins de la Norvège, les routes mouvantes et inattendues des réfugiés syriens et irakiens

La fermeture des frontières hongroises a été efficace : les migrants en provenance d'Orient sont conduits à chercher de nouveaux itinéraires pour passer en Europe de l'Ouest, passant même par l'Arc Arctique.

Pierre Jova

Pierre Jova

Diplômé de l’IEP Paris, Pierre Jova est journaliste au Figaro puis au service politique et international du magazine Famille Chrétienne.

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Atlantico : Jusqu'à présent les migrants suivaient massivement la même route. Désormais on parle de migrants ayant atteint la Norvège en passant par la Russie. Quels sont les nouveaux itinéraires empruntés par les migrants ?

Pierre Jova : Jusqu’à présent, il était notoire que les migrants franchissaient la Méditerranée, pour entrer en Europe par l’Espagne, ou par l’Italie. Il y avait également une route qui passait déjà par la Grèce, via la Turquie, mais qui était moins fréquentée. La nouveauté de cet été 2015, c’est que les migrants se sont engouffrés dans le boulevard offert par le "ventre mou" de l’Europe en matière de contrôles : les pays de l’ex-Yougoslavie. A partir de la Grèce, ils traversaient la Macédoine et la Serbie, pour atteindre la Hongrie, porte de l’Union européenne, et surtout de l’Europe du nord, objectif final des migrants. Cette route des Balkans est devenue une autoroute, avec des passages quotidiens de milliers de migrants en Macédoine. J’insiste sur ce point : en août, passait pratiquement l’équivalent de la "jungle" de Calais chaque jour ! Lorsque la frontière hongroise fut fermée par le gouvernement de Budapest, en septembre, les migrants se sont reportés sur la Croatie. Plus qu’un nouvel itinéraire, il s’agit donc simplement d’une réorientation de l’autoroute migratoire des Balkans, tel un GPS. Nombre de migrants voyagent avec ce genre d’appareils, d’ailleurs !

Quant à la route "arctique", l’entrée en Norvège en passant par la Russie, elle est anecdotique, quoique passionnante : depuis août, 1 500 Syriens l’ont emprunté, ce qui ne représente même pas une journée à la frontière macédonienne. En revanche, elle en dit long sur les liens entre la Syrie et la Russie, qui datent de l’URSS des années 1970. Pour avoir l’idée de se rendre aussi loin que Moscou, et d’atteindre l’Europe par Mourmansk et Arkhangelsk, il faut avoir fait l’école de la coopération soviétique, ou avoir de la famille sur place. La communauté syrienne à Moscou est non négligeable, et joue un rôle dans le souci russe d’intervenir en Syrie.

Dans quelle mesure les entraves placées le long du parcours des migrants (grillages entre la Hongrie et la Serbie, lutte anti-passeurs en Grèce etc.) ont-elles pour conséquence la multiplication des itinéraires de migration ?

Même si nombre d’ONG ont vivement protesté contre le grillage hongrois sur la frontière serbe, arguant que cela n’allait pas dissuader les migrants de passer, on note cependant une baisse drastique des passages quotidiens. Le nombre de personnes franchissant la frontière de la Hongrie chaque jour est actuellement passé à moins d’un millier. Preuve que la stratégie de Viktor Orban était efficace. La Bulgarie s’est également dotée d’un "mur" à sa frontière avec la Turquie, ce qui ne fait pas du pays une route très fréquentée. En Grèce, un tel dispositif ne peut pas fonctionner, dans la mesure où les migrants arrivent par bateaux depuis la Turquie sur les petites îles de la mer Egée. A moins de faire un blocus maritime, il est impossible de les empêcher d’accoster, puis de "sauter" d’île en île jusque sur le continent.

Quelle incidence cette multiplication des routes de migrations a-t-elle sur la gestion du phénomène par les pouvoirs publics et ONG ?

Comme pour de nombreux sujets, l’Europe s’est désintéressée des Balkans, et elle est longtemps restée focalisée sur la Méditerranée. Elle a sous-estimée à la fois le potentiel migratoire énorme de la Turquie, qui abrite près de deux millions de réfugiés syriens, et n’a pas voulu se rappeler que la Serbie et la Macédoine, pauvres et encore minées par des conflits latents, n’ont pas les moyens de réguler ces flux migratoires. Résultat, l’explosion de cet été dans les Balkans a pris de court les ambassades occidentales, comme les ONG, qui ont mis du temps à arriver. En août, il n’y avait guère que la Croix-Rouge et Caritas, à la frontière hongroise. Quant aux gouvernements locaux, ils ont été débordés. Cela s’est progressivement organisé au fil du mois d’août. La Serbie a reçu des fonds et du matériel, à la fois de l’Union européenne et de la Russie, qui cherche à rester son allié privilégié. Désormais, l’objectif de la Serbie est d’offrir un transit pour ces migrants, et qu’il soit le plus long possible : en effet, comme avec la Turquie, Bruxelles monnaie l’adhésion du pays au sein de l’UE en échange de maintenir le plus de migrants possible sur son sol. Pour ne pas heurter la population, le gouvernement serbe devrait annoncer la création d’immenses camps de réfugiés, comme en Turquie, après les élections de mars 2016, qu’il est pour l’instant sûr de remporter.

Comment a évolué la vague migratoire depuis cet été ? Assistons-nous à une amplification ou une réduction du phénomène à mesure que les Etats d'Europe s'emploient le gérer ?

En août, les arrivées quotidiennes en Serbie sont passées de 3 000 à 5 000 migrants, en moyenne. Le cap des 10 000 vient d’être franchi en Macédoine, il y a quelques jours. Preuve que le passage des Balkans demeure très fréquenté, et même augmente. Il y a trois facteurs principaux : d’abord, l’hiver arrive, et les migrants se pressent donc pour ne pas être piégés sur les routes rapidement enneigées de ces pays. Les passeurs ont baissé leurs tarifs, pour encourager le flux.  

Ensuite, les nouvelles que la Hongrie a fermé sa frontière, et que l’Allemagne est en train de changer sa politique migratoire suscitent un effet d’entraînement. Le smartphone arabe marche très bien, et on se dépêche pour atteindre la terre promise germanique, néerlandaise, ou suédoise, avant que les portes ne se ferment totalement. Enfin, la guerre en Syrie, et les troubles en Turquie poussent davantage de réfugiés syriens à fuir. Même si la Russie a le mérite d’avoir une politique étrangère cohérente à l’égard du pays, il est à craindre que son intervention n’amplifie les départs de Syrie.

Avec la fermeture de la Hongrie avec la Serbie, les migrants se sont détournés vers la Croatie voisine, pour atteindre la nouvelle porte d’entrée vers l’Autriche et l’Allemagne que représente la Slovénie, membre de l’espace Schengen. Ce petit pays d’à peine deux millions d’habitants reçoit désormais 2 500 migrants par jour. Et encore, tous ceux qui circulent actuellement en Macédoine et en Serbie ne sont pas encore arrivés en Slovénie. Pour le moment, donc, il y a plus une amplification qu’une réduction de la vague migratoire. Tant que les Etats européens ne procèdent pas à un strict contrôle des frontières, comme la Hongrie l’a fait, il paraît difficile d’imaginer que le flot se tarisse. L’hiver, et la poursuite de la guerre en Syrie seront à mon avis plus déterminants sur les mouvements migratoires que les réunions du Conseil européen.

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