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Un Prêtre à la guerre : "Mon baptême du feu au Kosovo"
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Bonnes feuilles

Un Prêtre à la guerre : "Mon baptême du feu au Kosovo"

Métier singulier que celui d’être prêtre auprès de tous les soldats. Christian Venard livre ici le récit de sa vocation, le sens de son action, ses doutes, ses certitudes, ses douleurs et son espérance. Extrait de "Un Prêtre à la guerre" (2/2).

Quand le soldat ne fait pas la guerre, il s’y prépare et s’y entraîne sans cesse. L’engagement armé, en situation réelle, n’est jamais anodin même après des années de service. Mais la première expérience du champ de bataille demeure un moment unique dans toute destinée militaire. Pour l’abbé Christian Venard, le Kosovo en fut le théâtre : une guerre cruelle héritée de la guerre froide.

En 1998, Milosevic entreprend de réprimer la rébellion albanaise conduite par l’UCK au Kosovo (1). La situation inquiète les Occidentaux. L’OTAN bombarde la Serbie et le Kosovo au printemps 1999. Le 10 juin, les accords de Kumanovo sont signés et débouchent sur la mise en place d’une force de paix internationale à laquelle vous appartiendrez. Quelles sont les circonstances de cette première opex ?

Au sein de la 11e DP, je suis attentivement l’évolution des événements. Avant même la signature des accords de Kumanovo, le général Marcel Valentin, qui commande la division parachutiste, part sur place avec un certain nombre de troupes parachutistes destinées à se déployer au Kosovo. Quelque temps après, un mardi, je reçois la visite du père Richard Kalka (2). Alors que nous prenons tranquillement une bière au mess, il m’annonce que je dois rejoindre le dimanche suivant le 3e RPIMa qui opère déjà au Kosovo. Je le regarde avec des yeux ronds. C’est une chance inespérée, m’explique- t-il, en me souhaitant bon courage. Dans les jours qui suivent, je mène une course harassante pour préparer mon paquetage. Pas une seconde, je n’avais imaginé une telle décision. De manière ordinaire, l’aumônier ne part pas sans avoir passé au moins un an en unité. Je remplis donc un sac à dos, deux énormes sacs de paquetage et prépare la valise- chapelle qui contient de quoi célébrer la messe : un petit flacon de vin, une chasuble légère et réversible pour avoir deux couleurs liturgiques, une aube, quelques linges d’autel, une réserve d’hosties, un calice, un petit ciboire, un missel. Le dimanche, j’embarque à Istres dans un Transall à destination du Kosovo. Ma première mission consiste à rejoindre le 3e RPIMa. Quatre heures plus tard, nous atterrissons à Kumanovo. La chaleur est écrasante. Par chance, un confrère, le père Jacques Griffon (3), m’accueille sur place et me désigne un Puma (4), moteur tournant, à bord duquel il m’a réservé une place. Nous récupérons en vitesse mon paquetage et je cours vers l’appareil. Outre l’équipage, nous sommes quatre à bord l’hélico et nous décollons de Kumanovo pour entrer au Kosovo, toutes portières ouvertes.

Les premières images du Kosovo et des villages brûlés sont restées gravées dans ma mémoire. À Mitrovica, ce sont les odeurs surtout qui s’impriment : celle de la mort, celle des cadavres d’animaux en putréfaction, celle du « cramé ». Comme dans une scène de film de guerre, la moitié de la ville brûle encore. Les flammes et la fumée se mêlent à la chaleur d’un été qui s’annonce étouffant. Je n’avais jamais vu une ville en feu à moitié détruite, ni de cadavres humains ou de carcasses de bêtes à l’abandon. Les principales violences sont alors derrière nous, mais le danger reste présent et parfois sournois. Certains secteurs sont truffés de sous- munitions à uranium appauvri (5), dont nous ignorons l’impact radiologique et dont nous nous tenons à distance.

Les sentiments qui prédominent en moi sont alors l’excitation et la joie d’être affecté auprès d’une des meilleures unités de l’armée. Porté par cet état d’esprit, je ne suis effleuré à aucun moment par l’idée que je vais peut- être mourir, dans des circonstances qui pourraient s’avérer atroces. Cette exultation intérieure s’articule paradoxalement à un calme profond car je suis là où ma mission, tant militaire que religieuse, doit me mener. Le besoin de la prière et le désir de dire mon chapelet surgissent comme une grâce venue du plus profond de moi- même. La foi nous enseigne que sans l’Esprit-Saint nous ne saurions prier. Si j’ai pu prier dans cet hélico, c’est donc que l’Esprit-Saint était présent. Ce besoin de la prière se manifestera par la suite dans toutes les opérations auxquelles je participerai, dès que je serai appelé à emprunter un moyen aérien. Le désir de prier dans ces moments- là traduit aussi une forme d’anticipation. Je vais être pris dans l’action en permanence et chaque petit moment de répit doit donc être un moment de prière. Cette prière est enfin l’occasion de dire au Seigneur que si là doit arriver ma dernière heure, « que Sa volonté soit faite », et en écho résonne La prière du parachutiste (6) : « Je te demande tout cela Seigneur parce que je ne suis pas sûr d’avoir toujours le courage de Te le demander (7). » Je profite pleinement de ces moments qui me frappent par leur beauté. Voler en hélico demeure une expérience extraordinaire, même dans un pays en guerre. La guerre possède une dimension esthétique incontestable ce qui pourra légitimement choquer ceux qui n’en ont pas l’expérience. Cette émotion esthétique est terrible car ce que l’on observe est tragique. Pour rien au monde je ne désire revoir un pays détruit comme le Kosovo. Mais j’y fais l’expérience d’une forme de fascination devant la puissance destructrice dont l’être humain est capable et qui débouche sur une sensation prométhéenne et esthétique8. J’atterris donc en hélico à Mitrovica, imprégné de ces premières sensations. Tous les passagers sont accueillis sur place. Le petit groupe s’égaye. Je suis seul. Mon arrivée n’a manifestement pas été annoncée. Me voici sur une hauteur de la ville, encombré de tout mon barda, ne pouvant avancer qu’à tout petits pas, sous une chaleur écrasante, au milieu des bâtiments détruits. De longues minutes passent quand soudain, comme dans une hallucination, je vois passer un militaire en tenue de sport et en train de courir. Je l’interpelle, lui explique que je suis aumônier militaire et que je dois rejoindre le 3e RPIMa, mais que je ne sais même pas où je suis. Nous sommes dans l’enceinte du camp français, me répond- il, mais le 3e RPIMa n’est plus ici, il a déjà fait un bond de plus vers le nord du pays. Cependant, une solution se profile : une réunion avec le général se déroule actuellement dans le camp en présence de deux ou trois officiers du 3e RPIMa, à l’époque commandé par le colonel Didier Legrand 9. En effet, à la sortie de la réunion, l’un d’eux vient me récupérer et c’est ainsi que je peux enfin rejoindre le régiment. Ce fut une première expérience plutôt décapante.

1. Situé au sud de la Serbie, frontalier de la Macédoine et de l’Albanie, le Kosovo est peuplé par une majorité albanaise et musulmane. La Serbie revendique sa souveraineté sur ce territoire où se déroula la bataille du Champ des Merles le 15 juin 1389. Cette bataille est considérée par les Serbes comme fondatrice de leur identité. 2. Outre sa fonction d’aumônier régional basé à Bordeaux, il est aussi responsable des opex pour l’aumônerie catholique. 3. Devenu depuis aumônier national de l’armée de l’air. 4. Hélicoptère de transport de troupe. 5. Les forces de l’OTAN ont utilisé des munitions de ce type, capables de percer les blindages des chars ou de pulvériser des bunkers, lors des bombardements du Kosovo et de la Serbie en 1999. 6. Voir annexe 3. 7. La « Prière du Parachutiste » fut découverte sur le corps de l’aspirant André Zirnheld, officier des SAS (services spéciaux britanniques, qui comptaient de nombreux volontaires français) tué en juillet 1942 en Libye. Il l’avait écrite en 1938. Voir le texte intégral en annexe. 8. Cf. Jesse Glenn Gray, op. cit., p. 72-84. Le titre de l’introduction d’Hannah Arendt s’inscrit dans cet esprit : « Le spectacle envoûtant de la guerre. »

Extrait de "Un Prêtre à la guerre", Christian Venard et Guillaume Zeller (Editions Tallandier), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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