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Notre ministre est-il donc condamné à vivre malheureux en recherchant notre bonheur ?
Notre ministre est-il donc condamné à vivre malheureux en recherchant notre bonheur ?
©Eric PIERMONT / AFP

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Un ministre peut-il rendre les gens heureux ?

Lorsque nous posons la question : êtes-vous heureux dans la vie ? N’avez-vous jamais ressenti un sentiment de bonheur ? Votre bien-être est-il assuré ? Comment ne pas être frappé par la diversité des réponses ? Que pensent les économistes de cette notion de « bonheur » ?

Gérard Bekerman

Gérard Bekerman

Gérard Bekerman a commencé sa carrière comme assistant de Raymond Aron. Il l’a poursuivie à l’université Panthéon Assas où il a dirigé le M2 de Techniques financières et bancaires jusqu’en 2015. Il est aujourd’hui président de l’Afer. L’idée du présent article lui est venue de Claude Lanzmann, célèbre cinéaste qui, au cours d’un diner, il y a quelques années, lui reprochait que les économistes ne prenaient jamais le temps de s’intéresser aux vraies questions de société.

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De l’hétérogénéité des hommes, des femmes, naît inévitablement une grande variété de réponses à cette question pourtant fondamentale : sommes-nous heureux et qui peut accomplir notre bonheur dans la vie ? Une affaire si personnelle que la recherche du bonheur peut-elle être laissée dans les mains d’autrui ? Mon bonheur dépend-il de moi ou de quelqu’un d’autre ? 

Le bonheur d’un prisonnier, c’est d’être libre. Le bonheur d’un écolier, c’est d’être premier de la classe. Le bonheur d’un chef d’entreprise, c’est d’augmenter son chiffre d’affaires et ses bénéfices, le bonheur d’un mathématicien, résoudre une formule, celui d’un écrivain, d’écrire, et, pour les moins modestes, d’être lu, le bonheur d’une mère de famille, c’est la joie et le sourire de son enfant, le bonheur d’un avocat, sauver un client de ses soucis, le bonheur d’un officier, éviter la guerre, remporter la victoire et sauver ses soldats quand elle est déclarée, le bonheur d’un escroc, son butin, celui d’un archéologue, découvrir la vie sous la poussière, d’un athlète, remporter une médaille d’or.

Ces affirmations peuvent être contredites car elles sont de l’ordre relatif. Tel entrepreneur ne recherchera pas le profit, tel scientifique cherchera toute sa vie sans ne jamais rien trouver, tel tyran fera périr ses hommes sur le champ de bataille, telle mère s’éloignera de son enfant, tel escroc sera un merveilleux père de famille, tel magistrat, voulant le bien de la justice, concourra à la perte du condamné, tel individu trouvera son bonheur dans le malheur de son voisin, etc. Une première interrogation : le bonheur a-t-il une valeur constitutionnelle ? 

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Aucun des 107 articles de la Constitution de 1958 ne fait référence à l’idée qu’un ministre ou un élu de la République aurait pour mission d’assurer le bien-être des gens. Le droit les en dispense, ce qui n’est pas plus mal. 

Le « bonheur de tous » est cité dans le Préambule de la Déclaration du 26 août 1789, qui, pourtant, ne précise pas le responsable de ce « bonheur », si ce n’est « les réclamations des citoyens qui tournent au bonheur de tous ». Ce n’est pas vraiment un bonheur pour tous, mais un bonheur de tous. Un ministre n’aura pas à être actif dans une telle quête. Cette notion de « réclamations des citoyens », que pouvait-elle bien signifier? S’il suffisait de réclamer pour obtenir, toutes les nations vivraient dans le bonheur. De surcroît, l’Assemblée nationale de 1789 ne pouvait légiférer qu’« en présence et sous les auspices de l’Être suprême ». En matière de laïcité, notion encore étrangère, on eût pu mieux faire. On autorise, pour les siècles à venir, une agréable passivité du plus haut responsable du bonheur : le chef de l’exécutif qui, au cours de l’Histoire de France, s’appellera  : roi de France puis roi des Français, ce qui est quand-même plus respectueux des citoyens, Directeurs, Consuls, Empereur, Président de la République, chef de l’exécutif puis chef de l’État. L’expression Président de la République n’apparaît qu’en 1848 avec Louis Napoléon Bonaparte, la Première République (1792-1804) n’en ayant pas eu. 

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La Convention votera le 24 juin 1793 une Constitution comportant une Déclaration initiale dont l’article premier stipulera : « Le but de la société est le bonheur commun ». Saint-Just, tyran de la Terreur, s’exclamera : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». Cette idée, Saint-Just ne pourra jamais la voir prospérer ; il sera guillotiné quatre mois plus tard, à 26 ans.

La notion de bonheur disparaît quand les conventionnels votent la Constitution de 1795. Elle se reposera 151 ans pour ressusciter avec l’intégration, implicite, du Préambule de 1789 dans la Constitution de 1946 puis celle de 1958.  

Entre-temps, la Constitution de la IIe République, votée le 4 novembre 1848, évoquera, « en présence de Dieu », la nécessité d’ « augmenter l’aisance de chacun par la réduction graduée des dépenses publiques et des impôts  » et, pour la première fois, la notion de « bien-être ». Il n’est plus question d’Être suprême, ni de « bonheur », mais de Dieu et de bien-être. 

Il faudrait écrire une thèse sur la genèse de la notion de bonheur et de bien-être dans l’esprit des constitutions et ne pas oublier les travaux dès 1789, esquisses, exposés des motifs, projets préparatoires, propositions des textes constitutionnels. On y découvrirait que : « Le but de la société est le bonheur commun » ou, encore, le « véritable bonheur de l’homme », et « le désir d’être heureux ». 

Une seconde question  : que pensent les économistes de cette notion de « bonheur » ? 

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Prudents, les juristes ne disaient pas grand-chose. Bavards, les économistes n’ont cessé de se contredire. Ils sont, par nature, ou par ignorance, peu enclins à se poser des questions existentielles. Ils ont apporté une réponse matérialiste à la question du bonheur. On lit cette interrogation dans de nombreux sous-titres des anciens livres d’économie politique : Comment accroître les richesses d’une nation pour rendre ses habitants heureux ? » 

Leur réponse était claire  : soit ils estimaient que le gouvernement des affaires n’était pas l’affaire du gouvernement, soit ils étaient convaincus que la décision publique devait s’imposer pour que les ressources d’un pays fussent plus opulentes dans l’intérêt collectif. Il y avait peu de raison, peu de rigueur dans ces affirmations, aucune démonstration, beaucoup de jugements, beaucoup d’opinions. 

Intuitivement, on pensait que le bonheur des individus se mesure à leur bien-être, à la prospérité des nations et à l’accroissement des produits intérieurs bruts, c’est-à-dire l’ensemble des richesses d’un pays. Ces richesses sont mesurées par la somme des valeurs ajoutées exprimées en monnaie. 

Pourquoi la monnaie ? Parce qu’elle est un assez bon instrument de mesure. Elle ne l’a pas toujours été. Jadis, on exprimait ces richesses par des quantités physiques et nous disions : ce qui fait la fortune de la France, ce sont ses routes, ses ânes, ses chevaux, ses forêts, ses ponts, ses moulins. Jusqu’à la chute du Mur de Berlin, cette comptabilité, physique, s’appliquait à l’Union soviétique qui ne calculait pas le PIB en roubles, mais en millions d’heures travaillées par an. Aujourd’hui encore, certaines activités artisanales ou industrielles s’expriment en unités physiques, par exemple le nombre quotidien de clients d’un chauffeur de taxi ou le nombre de voyageurs et le poids des marchandises que la SNCF transporte chaque année.

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Les économistes ne prennent pas le temps de déduire de cette richesse les coûts induits par sa création  : la pénibilité du travail, l’épuisement des ressources naturelles, la dégradation de l’environnement, la pollution, les accidents du travail, le travail illégal, l’économie souterraine, le trafic, la drogue, la prostitution, les atteintes à la gouvernance, les abus de toute sorte. La notion de bienêtre assimilée au PIB devient vite illusoire. Plus ces coûts augmentent, plus, statistiquement, le PIB s’accroît et, partant, plus le bien-être est censé s’améliorer, alors qu’il diminue. Qui est plus heureux dans un embouteillage, à part le pompiste ? 

ll ne fait aucun doute qu’un concept de produit intérieur net, et non plus brut, mais net de tous ces coûts, serait, déjà, une bien meilleure mesure du bien-être des gens. Si je rajoutais l’énergie engagée pour la défense des grandes causes, la femme, l’homme, la parité, la maladie, l’enfance exploitée, la lutte contre les radicalités, la qualité de la vie et des relations entre individus et groupes, la place des arts, je pourrais alors construire un concept plus significatif de produit intérieur reflétant mieux ce que serait le bien-être des individus. Le chemin est long. 

Ce ne sont donc pas les économistes qu’il faudra consulter pour s’interroger sur le bien-être des gens. Ils sont bien trop matérialistes. 

Faut-il donc faire confiance aux politiques, et, en particulier, faire confiance à celui qui a la responsabilité suprême des richesses, au ministre des finances, lui qui a la haute main sur nos revenus, notre épargne, la dette publique, les prix, le budget, c’est-à-dire l’argent de tous les ministères, culture, santé et éducation compris. Les temps devaient être plus agréables où tout ne se ramenait pas à l’économique. 

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Que se passe-t-il donc à Bercy, parfois en pleine nuit, quand notre ministre décide du bonheur des gens ? Et comme la plupart des ministres sont des gens qui recherchent la sincérité, à des degrés divers, comment se fait-il que leur intention du bien qu’ils poursuivent se dissout souvent dans la réalité du mal qu’ils récusent ?

Voyons la chose de plus près. 

Commençons par ce qui est le plus essentiel à une personne : l’intérêt qu’un acte, une décision peut signifier pour elle. 

Depuis La Rochefoucauld (Maxime 223), les moralistes, les utilitaristes, Hume et Bentham, on comprend que le bien-être des individus est guidé par l’utilité de leurs actes et par les décisions que la collectivité prend pour eux. 

On était un peu plus libre de ses actes en 1900, où le poids de la dépense publique ne dépassait pas 1 % du PIB, qu’en 2021 où il dépasse 55 %. Quelle dérive en plus d’un siècle! 

Que signifie 55 % ? Ce taux veut dire que, dorénavant, notre salut est en grande partie déposé entre les mains d’autrui. Cet autrui s’appelle aujourd’hui l’État et ses administrations publiques. Et, pour les citoyens les plus aisés, que reste-t-il de leur liberté lorsque, en se réveillant le matin, ils savent que leur travail profitera plus d’un jour sur deux à leur voisin. Laissons au sociologue le soin de qualifier cette économie où il faut d’abord penser à son voisin avant de penser à soi. Voulu, l’altruisme est un bienfait. Imposé, il est une tragédie. 

Quand ce voisin est un proche, un ami, une fondation qui défend des valeurs partagées, le réveil peut être agréable. Mais quand ce voisin est un inconnu, hostile, malveillant, guerrier, raciste et opposé aux valeurs citoyennes de fraternité, d’accueil, d’universalité, comment accepter un tel viol de notre travail, de nos ressources, bref de la vie. L’envahissement de la décision publique fait que notre vie est surtout celle de notre voisin. Elle nous échappe, c’est un fait ; il en profite, c’est un découragement. 

L’intervention omnipotente de l’État dans la conduite des affaires parfois les plus personnelles de la vie quotidienne est sans doute liée à une nouvelle aspiration des politiques qui considèrent leur mission comme un métier dont il s’agit d’assurer la stabilité et, pourquoi pas, l’éternité. Ils implorent les suffrages populaires, avant, pour imposer, après, leur volonté individuelle.

Un élu, à peine l’est-il, songe déjà à sa réélection. Le temps consacré au renouvellement des mandats accapare l’essentiel de son métier. Occupé à soi-même, comment un politique aurait-il le temps de s’occuper de nous ? Heureusement, il y a des exceptions. Mais ce ne sont que des exceptions quand on considère l’envahissement de la dépense publique au cours du temps. Qui en est responsable ? Les élus, exécutif et législatif qui excellent dans l’art de transcrire en droit positif les moindres détails de notre vie personnelle, quand ils ne s’égarent pas à légiférer même sur des cas de conscience. Cette dérive serait un atout si les individus ne ressentaient pas une frustration permanente sur l’utilité de la chose publique. Ceux qui le peuvent s’en protègeront en ne se rendant plus dans les hôpitaux, en sollicitant des polices personnelles, en mettant leurs enfants dans des écoles privées, en souscrivant des assurances complémentaires pour leurs vieux jours. 

Que disent les économistes sur l’utilité de la décision ministérielle ? 

La théorie économique s’est penchée sur la question depuis plus d’un siècle. Sans doute en aurait-il fallu un deuxième pour y voir plus clair.

D’un côté, nous trouvons des économistes qui défendent une conception ordinale de l’utilité. 

Pour eux, l’utilité peut être ordonnée selon un indicateur d’ophélimité (Pareto) lequel inspirera les auteurs de la théorie du second rang (Lipsey-Lancaster), l’École « moderne-ancienne » avec, d’une part les partisans de l’équilibre général de politique économique partielle (Dawis-Whinston), d’autre part, les auteurs du principe de market agreement (Coase-Buchanan). 

Pour d’autres, on établira un principe de compensation (Baronne) qui conduit à une échelle des préférences (Hicks et Kaldor) puis on contestera tout ça (Samuelson et Baumol) car, quand on donne un prix Nobel à un économiste, on peut être sûr que l’année suivante on le donnera à un économiste qui démontre le contraire. 

En simplifiant, car on pourrait y consacrer toute une thèse, les économistes veulent dire que l’utilité individuelle devient un concept ambigu, flou, limité, quand on entend en faire la clef de toute décision. 

Par exemple, pourquoi dire qu’une décision publique relève d’un équilibre de « second rang » ? Tout simplement parce que les conditions de premier rang (concurrence pure et parfaite, atomicité de l’offre et de la demande, homogénéité des produits et des facteurs, transparence, unicité du prix, marchés sans contraintes, etc,) sont impossibles à respecter. Quand on introduit dans le modèle des contraintes de toute nature, un monopole, une situation dominante, des prix préférentiels, des lois comme le Smic, des allocations chômage, toutes sortes de distorsions de concurrence, on peut néanmoins parvenir à des situations d’équilibre qui ne sont plus dites de premier rang, mais de deuxième rang. 

L’histoire des décisions publiques est jalonnée de telles situations. Prenons par exemple cette décision du Président Nixon qui, un 15 août 1971, rendit le dollar inconvertible en or, ouvrant ainsi la voie, sans en être la cause, à des décennies de turbulences monétaires.

En quoi cette décision fut-elle sage ? En ceci qu’elle était imposée par la nécessité des choses. Les États-Unis voyaient alors leur encaisse métallique fondre de moitié depuis la fin de la guerre et, arithmétiquement, ils n’étaient plus en capacité de rembourser, contre leur or, les dollars accumulés en Europe en particulier. Leur encaisse-or s’élevait à plus de 20 milliards de dollars au lendemain de la guerre et à peine 11 milliards quand le Président Nixon prit sa décision. La France, mal conseillée par les économistes qui entouraient jadis le général de Gaulle jusqu’en 1969, était bien heureuse d’accumuler les « balances dollar » liées à sa reconstruction, mais n’avait cessé de dénoncer le « lancinant » problème de la balance des paiements américaine. Fût-elle maintenue, la convertibilité-or eût provoqué un désastre, pire que le flottement des monnaies. 

Ce concept d’équilibre de deuxième rang est très suggestif. Il suggère qu’une situation sous-optimale est parfois meilleure qu’une optimalité idéale. 

L’intelligence de Pareto a consisté à ne pas devoir comparer les préférences individuelles. Bien sage hypothèse qui l’a conduit à construire des courbes d’indifférence (définies avant lui par Edgeworth) car nous ne disposons pas, dit-il, de mesure cardinale permettant de comparer les préférences individuelles. Pareto va donc les ordonner pour avoir une idée d’un classement ordinal de satisfaction. Il y a une infinité de solutions optimales possibles. 

On attaquera Pareto sur l’irréalisme de ses hypothèses. La concurrence est imparfaite. Les prix peuvent ne pas révéler les préférences. Ainsi verront le jour toutes ces théories du monopole (un seul vendeur), du duopole (deux vendeurs), trois ou plusieurs vendeurs (oligopole), de la « désintégration intégrale » (J.Robinson). 

Je crois que cette notion d’optimum de second rang a une grande vertu en politique comme dans la vie quotidienne. Visons l’idéal, mais ne le recherchons pas à tout prix. Car ce prix a parfois un coût exorbitant. Il épuise. Satisfaisons-nous de solutions de deuxième rang. C’est protecteur, moins exigeant, plus aisé à mettre en œuvre, pacifique, pondéré, comme un dissolvant aux radicalités. 

Un ministre, qui cherchera le bien public, procèdera par tâtonnement, par approximation, par arbitrage, par relativité, respectueux le mieux possible des market agreements, des procédures de marché qui devront cohabiter avec les procédures publiques pour que ce qui est donné à l’un ne soit jamais supérieur à ce qui est pris à l’autre. 

Le pire serait que notre ministre ait une humeur chancelante, un cœur qui balance une fois d’un côté, une fois de l’autre, dans l’inconstance, la bougeotte fiscale, administrative, politique, un jour à gauche, un jour à droite, la relativité juridique, ou la passivité. 

Je ne connais qu’une seule constance dans la décision publique, son inconstance. 

La non-décision est toujours la plus mauvaise. Dans le seul but de durer ou d’être réélu, combien de ministres, de chefs d’État auront été dans la non-décision publique permanente, sacrifiant l’intérêt collectif au souci de la durée. Cette réalité est monnaie courante dans un grand nombre de circonscriptions où des responsables de partis sont prêts à pactiser avec leurs adversaires plutôt que de s’unir avec leur propre famille quand ils sentent le risque de ne plus en être le chef. C’est la gangrène de la vie politique française. Elle contamine la noblesse de la décision publique, l’image des politiques, l’irrespect public, l’indifférence et l’oubli dans lesquels ils tombent quand ils n’ont plus de responsabilité. Les artistes, les industriels, les professeurs, vivent souvent au-delà de leur existence par ce qu’ils ont créé. Trop de politiques n’ont pas cette chance. 

D’un autre côté, des économistes s’efforceront de construire des fonctions de bien-être social reposant sur une logique des choix du consommateur (Little) ou sur le célèbre concept axiomatique de « dictateur » (Arrow). 

Que dit l’axiome ? Rien de plus que ce qu’enseignait Condorcet en 1785 dans sa Probabilité des décisions. Toute décision commune est logiquement arbitraire du fait de la non-transitivité des choix. Si je préfère la mer et mon voisin la neige et un troisième personnage préfère rester chez lui, comment prétendre pouvoir comparer ces choix individuels, non transitifs. 

De la non-comparabilité des préférences individuelles, naît logiquement l’indétermination des fonctions d’utilité collective. Que rajoute Arrow ? L’idée que c’est un « dictateur », orfèvre de la décision publique, isolé, seul, dans son bureau, qui forgera un choix social s’imposant à tous. Funeste destin pour tout un peuple qui voit son sort livré à un seul homme, qui est souvent un homme seul. 

Les régimes démocratiques excellent dans l’art de vivre l’axiome du « dictateur ». Il ne s’agit plus d’adhérer à un choix social et politique, mais d’adhérer à un non-choix. La règle de majorité m’impose d’être contre ce que je n’aime pas, car je ne peux plus être pour ce que j’aime. Fier, heureux, l’élu triomphant pourra savourer l’indifférence, seule issue à la non-transitivité de notre Condorcet. Cette indifférence offrira alors un champ extraordinaire d’options à l’élu qui, selon sa tempérance, sa culture, ses valeurs (et j’insiste sur le possessif), l’intérêt qu’il porte aux gens, au bien-être des individus, au bon fonctionnement des institutions, réussira ou échouera. 

Les décisions ministérielles, partielles, arbitraires, multipliées à l’infini, ont fini par prendre un poids excessif et contesté parce que la logique des prix a de moins en moins droit de cité. 

Or, les prix ont une grande vertu dans une société. Ils révèlent l’intérêt qu’on porte aux biens et aux services, sauf ceux qui échappent aux procédures de marché. Et ceux-là sont de plus en plus nombreux. 

La théorie enseigne qu’à l’équilibre, les échanges sont réglés par les prix dont le rapport est égal au taux marginal de substitution entre les produits. Ces prix sont censés indiquer l’intensité relative des préférences des individus. Rien de tout cela dans la décision publique. 

La décision politique dérègle les situations de marché et, inévitablement, avec le temps, elle s’y substituera. La décision ministérielle sera d’emblée contrariée : 

- La seule mesure dont nous disposons pour apprécier l’utilité des biens et services publics sera finalement le vote électoral. Le vote est par définition démocratique, mais comme une majorité d’électeurs ne votent pas, la pertinence des choix publics pose un véritable défi. 

- Non seulement, les utilités personnelles ne sont pas comparables, en plus elles ne sont pas agrégeables. Les choix publics issus du vote ne provoquent pas d’adhésion suffisante pour asseoir leur crédibilité 

- Ceux qui financent les services publics sont principalement ceux qui n’en profitent pas, et ceux qui en profitent sont souvent ceux qui ne les financent pas 

- Les prix des choses publiques ne révèlent en rien l’utilité éprouvée par les consommateurs. Par exemple, l’Opéra est payé par ceux qui n’y vont pas. Une place a un prix d’environ 100e, mais son coût public est de l’ordre de 600e. 

Demain, le marché s’effacera derrière le vote. La servitude est déjà en route. Les populations vivront comme une tragédie les renversements de situations politiques, la défiance des majorités en place, la montée des populismes de misère, l’attachement irréfléchi aux divertissements sans repère, aux tolérances vis-à- vis des marginalités, si utiles dans une société mosaïque où les différences doivent s’épanouir librement mais si relatives qu’elles ne permettront jamais de fonder un socle commun où la décision publique se réconcilierait avec le bien-être collectif. 

Avant de décider, notre ministre devra se souvenir de ces prérequis  : non-comparabilité, non agrégation, procédures douteuses de vote substitué aux prix, défaillance des votes dits démocratiques où les non-choix sont préférés aux bons ou aux mauvais. Eclairé, il sait parfaitement que sa décision se justifie parce qu’il pense corriger ce qu’on appelle les « imperfections de marché ». Au nom de ces corrections, les pires imperfections auront été commises depuis des décennies. Elles sont connues notamment sous le nom d’ «  internalisation des effets externes » (subventions des effets positifs et taxation des effets négatifs) sans aucune considération sur ses conséquences, notamment le bien-être des individus. Pour simplifier, il faudra supposer que l’État a une parfaite connaissance des contrevenants, ou, s’il raisonne selon le principe de compensation, espérer que le solde des perdants indemnisés et des gagnants taxés soit positif. Aucun ministre ne le sait. Après compensation, les gagnants sont encore gagnants et les perdants le restent. Les gains et les pertes d’utilité se compensent peu. Compte tenu du degré atteint de nos jours par la ponction sur les richesses, il est probable qu’un nouveau relèvement marginal, sans profiter aux démunis, provoquerait non pas un bien-être mais un mal-être collectif. 

Voilà pour l’enseignement, succin, de la théorie économique. 

La décision ministérielle, même si elle prétend remédier aux imperfections de concurrence causées par les effets externes, n’améliore pas la satisfaction des gens. Les prix n’assurent plus l’allocation des ressources. Ils restent de vagues indicateurs d’une économie de marché dominée par un système composite de contraintes et de pouvoirs. Même la monnaie, le moyen le moins pire de l’échange, est sous le contrôle d’institutions ministérielles ou de banques centrales qui affectent l’orientation des ressources. 

Notre ministre est-il donc condamné à vivre malheureux en recherchant notre bonheur ?

En apprenant à ne désirer que ce qui dépend de moi, je me libère de toute dépendance vis-à-vis de la décision publique. Je comprends alors que le bien-être repose sur la recherche de ce qui est possible pour moi et non pas sur une vaine espérance que la décision publique pourra changer la face du monde. Il dépend de nous d’être heureux, pas d’un ministre, car être heureux est défini par l’expérience personnelle de chacun, une perception ancrée dans l’individu qui sait mieux que notre ministre ce qui est bon, ce qui est beau et ce qui est bien pour lui. « Ce repos heureux se doit chercher en nous, dit Boileau dans l’Epître à Guilleragues. Notre ministre ne peut que tracer les circonstances au bien-être. Il fait ce qu’il peut. Seul l’individu a une idée juste de son propre bien-être, qu’il devra cueillir au passage sans le rechercher à tout prix, comme un compagnon de route et non comme un guide qui conduit à un chemin défini, le plus souvent une voie sans issue. Laissons le bonheur au hasard. Les offrandes publiques sont comme l’aumône qui ne fait vivre qu’un jour. Notre ministre fait fausse route en pensant apporter le bien-être à l’un sans considérer la peine à l’autre. Il croit pouvoir rapprocher des choses dissemblables, quand elles ne sont pas opposées. Les individus donnent à leur bien-être un contenu différent, relatif à chacun. Les citoyens s’unissent en société, se donnent un gouvernement qu’ils espèrent être à leur image sans savoir si leur chef ne deviendra pas un jour tyran, despote, guerrier ou meurtrier. Dans l’histoire, ce sont surtout les anarchistes ou les dictateurs qui ont promis le bonheur et le salut. Sous la Terreur, ce seront souvent les exaltés qui finiront guillotinés. Les critères ministériels modernes sont tous de l’ordre de l’approximation, de l’aléatoire de l’incertitude et du relatif. 

C’est en doutant de l’efficacité de la décision ministérielle qu’on apprend finalement à vivre mieux pour soi-même, ses proches, et pour la société où on aimerait être libre. 

Au fond, le bien-être dépend peu de l’extérieur, il n’est pas suspendu à une corde externe et rigide, mais repose surtout sur une alliance originale avec soi-même. Kant dit quelque part qu’être heureux est un idéal non pas de la raison, mais de l’imagination. Attendons donc qu’un ministre soit un peu plus artiste et aie un peu plus d’imagination. Et qu’à défaut de pouvoir réaliser le bonheur de tous, il commence par réduire leur malheur. Pour l’heure, la France doit saisir la chance d’un monde politique que nous voulons nouveau, dans le dialogue, le partage, respectueux de la démocratie, mais une démocratie qui aura l’humilité d’être guidée par un chef d’orchestre, à l’écoute de tous et de lui-même.

L’article vient de paraître dans la revue de l’ANDESE

Association Nationale des Docteurs ès Sciences Economiques et en Sciences de Gestion

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