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Le président Emmanuel Macron prononce un discours lors d'une conférence de presse sur la présidence française de l'UE, le 9 décembre 2021.
Le président Emmanuel Macron prononce un discours lors d'une conférence de presse sur la présidence française de l'UE, le 9 décembre 2021.
©LUDOVIC MARIN / PISCINE / AFP

Discours du chef de l'Etat

Un « en même temps » confus : nationalisme, patriotisme et républicanisme

Emmanuel Macron semble posséder une compréhension assez superficielle, voire simpliste, du nationalisme, du patriotisme et du républicanisme.

Renaud-Philippe Garner

Renaud-Philippe Garner est philosophe de formation. Il vient d’être nommé professeur adjoint en philosophie politique à l’Université de la Colombie-Britannique (Okanagan). Vous trouverez son entrée sur le nationalisme dans l’Oxford Research Encyclopedia of Politics. 

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Emmanuel Macron dit que la controverse est française, mais que la haine ne l’est pas. Au-delà des formules, on peut s’interroger sur la justesse de sa pensée sur l’identité française ou l’amour de son pays. D’une part, le président affirme que le nationalisme et le patriotisme sont incompatibles : le premier serait le contraire et même une trahison du second. D’autre part, la loyauté qu’il faudrait inspirer aux Français serait le « patriotisme républicain ». Pour reprendre une formule appréciée par le chef de l’État, il y a du vrai dans ces affirmations et, en même temps, beaucoup de faux.  

Le problème fondamental d’Emmanuel Macron c’est qu’il semble posséder une compréhension assez superficielle, voire simpliste, du nationalisme, du patriotisme et du républicanisme.

Commençons par le patriotisme. Qu’est-ce? Une définition minimaliste en ferait un sentiment. C’est l’amour de son pays. Une définition plus ambitieuse avance qu’il s’agit d’un trait de caractère : la loyauté qui aurait pour objet son pays et qui inspirerait certaines actions, émotions et pensées. D’une manière comme d’une autre, personne ou presque ne défend sérieusement l’idée qu’il serait moderne. On parle volontiers du patriotisme grec face aux envahisseurs persans ou du patriotisme romain.

Le nationalisme, quoique sujet à d’interminables querelles, est le plus souvent conçu comme une idéologie moderne. Le monde se divise en nations possédant chacune une culture et une identité distincte. Plus pertinemment, le nationalisme exigerait que dans la hiérarchie des loyautés, la nation soit toujours première. D’où l’association entre le nationalisme et le sacrifice, des autres ou de soi-même, au nom du dulce et decorum est pro patria mori (il est doux et juste de mourir pour sa patrie).

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D’aucuns répliqueront que l’opposition est claire. Le patriotisme est l’amour des siens, alors que le nationalisme, agressif et belliqueux, serait la haine des autres. C’est d’ailleurs la distinction qu’établissait Romain Gary. La distinction est-elle tenable? En un mot, non.

D’abord, il est étonnant d’opposer le patriotisme et le nationalisme ainsi. Premièrement, l’amour de l’un n’exclut en aucun cas la haine de l’autre. Le fait qu’un poilu écrive qu'il déteste les « Boches » ne démontre pas qu’il lui serait impossible d’aimer son pays. Deuxièmement, en quoi les patriotes de l’antiquité étaient-ils dénués de haine? Si l’on accepte que le nationalisme soit une idéologie récente, l’avis dominant parmi les spécialistes, ne nous pouvons pas attribuer au nationalisme la haine de l’autre avant l’ère moderne. Si le nationalisme n’était pas responsable de leur bellicisme ou de leur haine, était-ce donc leur patriotisme qui était à blâmer? Gary, Macron et tutti quanti ont-ils oublié que le poème d’Horace incite les Romains à un patriotisme martial afin de terrifier les Parthes?

Mais revenons au présent. Pourquoi accepter que le nationalisme soit une trahison du patriotisme? Le patriotisme lui aussi est un favoritisme: le patriote n’est pas indifférent entre les intérêts de son pays et ceux des autres. Lorsqu’Emmanuel Macron affirme que le nationalisme se réduit à « nos intérêts d’abord et qu’importent les autres » il est dans l’approximation. Oui, un nationaliste va préférer son pays et ses intérêts à ceux des autres, mais hiérarchiser ne veut pas dire nier. Préférer sa patrie ne signifie pas qu’il faut accorder aucune valeur aux intérêts des autres. Lorsque Clemenceau tonnait « Politique intérieure, je fais la guerre; politique extérieure, je fais la guerre. Je fais toujours la guerre » pensait-il assez aux autres? Était-il patriotique ou nationaliste?  

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En somme, si notre pensée se limite à dénoncer une hiérarchisation des intérêts – d’abord les nôtres, ensuite les autres – nous ne serons jamais en mesure de différencier entre le nationalisme et le patriotisme. Pire, lorsque nous nous mettons à établir un manichéisme naïf qui dit que le nationalisme serait lié à la guerre ou à la violence alors que le patriotisme le serait peu ou prou, nous défendons des thèses ridicules. Si le patriotisme est un amour ou une loyauté vis-à-vis de son pays, alors il n’est pas étonnant que le nationalisme comme idéologie cherche à l’embrigader et l’exploiter et y arrive même parfois. Affirmer que l’on ne pourrait pas être patriote et nationaliste c’est méconnaître ces deux concepts et falsifier l’histoire. Aurait-on oublié la proximité qui exista entre Charles de Gaulle et de Charles Maurras? Le premier était-il un patriote immaculé, mais influencé et impressionné par un nationaliste infréquentable?

Certains concéderont qu’il est illusoire d'affirmer que le patriotisme et le nationalisme sont mutuellement exclusifs. Ils rétorqueront qu’il faut se concentrer sur la nature du patriotisme. Malgré ses approximations et ses erreurs, le président fait mouche en insistant sur un « patriotisme républicain ». Ainsi, Emmanuel Macron affirmait, en célébrant les 150 ans de la proclamation de la Troisième République, qu’être Français c’est être plus qu’un individu, mais un citoyen.

Dans ce même discours, Emmanuel Macron insistait sur le fait que la France ne se résumait pas à la République; il nous rappelle que la langue française précède les conventionnels de 1792. Le en même temps est peut-être une figure de style appréciée par certain, mais il est souvent un marasme intellectuel. Quel est donc l’objet du patriotisme républicain?

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Le patriotisme républicain, parfois appeler patriotisme politique, affirme que l’objet de loyauté et le cœur de l’identité collective serait un régime : la république. Le défenseur le mieux connu de cette théorie, Maurizio Viroli est clair : le patriotisme c’est le dévouement vis-à-vis de la république et de la liberté collective qu’elle confère alors que l’amour d’un groupe ethnoculturel relève du nationalisme. D’autres défendent une idée très similaire, mais l’idée centrale est facile à comprendre: nous sommes un peuple parce que nous acceptons un contrat social. Notre patrie est un pacte social et notre identité partagée est politique.

Soit Emmanuel Macron, pense que l’objet du patriotisme se limite à république soit il ne le pense pas. Si oui, comment peut-il revendiquer l’histoire de France et de sa langue qui transcendent les régimes? Faut-il rappeler que la France en est à sa cinquième république? Si le patriotisme n’est pas épuisé par l’amour ou le dévouement vis-à-vis de la république, en quoi est-il républicain? Si nous incluons l’héritage socioculturel d’un peuple, dont sa langue, alors nous introduisons une dimension ethnique au patriotisme. Si être Français c’est être l’héritier de Clovis et de Clemenceau, Chrétien de Troyes et Charles Baudelaire alors devenir Français c'est beaucoup plus que l’adhésion à un régime politique. Le cas échéant, un patriotisme qui ne « choisit pas une part de France » n’est plus très républicain. En définitive, le « en même temps » séduit peut-être des électeurs ou des journalistes, mais pour penser la France ou le dévouement de ceux qui se sacrifice pour elle, il faudrait un peu moins de style et un peu plus de sérieux.

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