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Le Premier ministre, Jean Castex, et le ministre de la Santé, Olivier Véran, ont dévoilé de nouvelles mesures pour freiner l'épidémie.
Le Premier ministre, Jean Castex, et le ministre de la Santé, Olivier Véran, ont dévoilé de nouvelles mesures pour freiner l'épidémie.
©Martin Bureau / POOL / AFP

Nouvelle stratégie ?

Un confinement en trompe-l'œil ? Le piège des demi-mesures

Le gouvernement expérimente "une troisième voie" face à l'évolution de l'épidémie. Le Premier ministre, Jean Castex, a annoncé l'instauration d'un nouveau confinement sur une partie du pays (16 départements) à partir de minuit ce vendredi et pour au moins quatre semaines. Le couvre-feu va être repoussé à 19 heures sur tout le territoire. Que penser de cette stratégie et de ces demi-mesures ?

Stéphane Rozès

Stéphane Rozès

Stéphane Rozès est politologue, président de CAP (Conseils, analyses et perspectives), et enseignant à Sciences Po et HEC.

 

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Guy-André Pelouze

Guy-André Pelouze

Guy-André Pelouze est chirurgien à Perpignan.

Passionné par les avancées extraordinaires de sa spécialité depuis un demi siècle, il est resté très attentif aux conditions d'exercice et à l'évolution du système qui conditionnent la qualité des soins.

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Atlantico : Que penser des mesures de confinement « soft » prises hier par le gouvernement ? Est-on dans la demi-mesure ?

Guy-André Pelouze : C'est un confinement de communicant pour ne pas refaire ce qu'on a fait en mars 2020 ce qui serait extrêmement mal vu par l'opinion. Ce confinement relooké comporte des points faibles considérables du point de vue de l'efficacité.

Les écoles restent ouvertes alors qu'elles sont des vecteurs de transmissions énormes. On refuse encore l'enseignement "par bulle" qui malheureusement ne plaît ni aux syndicats ni aux ministères. Toutes les études montrent que les enfants transmettent le virus. Ca a été décrit par le virologue allemand Christian Drosten, plus grand spécialiste des coronavirus, dès avril 2020. Cela a ensuite été confirmé par les Israéliens et les Britanniques. Emmanuel Macron a écarté ces données d'un revers de la main en disant : "Nous on ne fait pas comme les autres, on laisse les écoles ouvertes". Il y avait clairement une carte à jouer. 

Il y a beaucoup de commerces qui vont payer inutilement. Il suffirait qu'ils respectent la jauge et tout irait mieux. Les jauges dans les grands magasins ne sont pas suffisamment respectées et les mesures de nettoyage et de désinfection des mains ne sont pas assez appliquées. D'un autre côté, on tombe sur le pauvre coiffeur s'il y a une personne en trop dans son salon. Les commerces doivent être moins bridés du moment qu'ils respectent les jauges. On pourrait les contraindre à auto-déclarer les jauges, étant donné qu'on n'a pas les forces de l'ordre pour le faire. Cela devrait limiter certaines grandes influences qui sont pourvoyeuses de contaminations. Et permettre d'ouvrir plus certains commerces.

Je ne crois pas une seconde que les déplacements interrégionaux seront limités. Nous n'avons pas les moyens de le contrôler. Comment nos forces de l'ordre vont-elles contrôler les autoroutes ? Sans data, c'est impossible. 

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L'autre gros point faible, c'est que le point n'a toujours pas été fait sur l'isolement des cas positifs. Sans cela, c'est simplement impossible de limiter la transmission. Ce n'est même pas ne serait-ce que mentionné ! On n'attaque pas le mal à la racine.

Seul point positif, le gouvernement a raison sur le fait qu'il faut des confinements régionaux. C'est aussi l'avis du Conseil scientifique qui le dit (pour la première fois, alors qu'on le sait depuis longtemps) dans son dernier rapport. En revanche, j'aurais fait un confinement de deux semaines, avec un point régulier tous les deux jours sur tous les indicateurs de la transmission du Covid-19 (le R, le taux de transmission, le relevé des eaux usées...) Comme ça si nos mesures sont efficaces, on le voit et on peut lever le dispositif avant quatre semaines. Quatre semaines, c'est très long. Mais ce n'est pas non plus excessif, on est face à une locomotive lancée à pleine vitesse. 

Stéphane Rozès : Au travers de ses annonces, le Premier ministre a voulu indiquer qu'il y aurait "une troisième voie", une voie française, voulue, maîtrisée. Dans la réalité, il s'agit de mesures de moyen terme sous la pression de la question de l'acceptabilité de l'opinion pour ce troisième confinement. Il aurait dû être plus précoce d'un point de vue sanitaire car la vague est déjà haute. Le risque est un prolongement de ce confinement.

Le gouvernement semble adepte des demi-mesures, comme le couvre-feu ou le confinement le week-end, même si de nombreux épidémiologistes pointent leur inefficacité sanitaire. Est-ce une façon de montrer qu'on agit sans vraiment se mouiller ?

Stéphane Rozès : Constatons déjà que depuis un an tous les pays ont mené différemment pour des raisons culturelles leurs guerres contre la pandémie mais que tous ont dû arbitrer entre risque économique et risque sanitaire. Partout c’est ce dernier qui a prévalu ce qui renseigne sur ce que sont les sociétés humaines.

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Vers un reconfinement de l’Ile-de-France : mais pourquoi les Français préfèrent-ils s’infliger autant de douleurs évitables plutôt que d’accepter l’isolement strict des cas positifs au Covid-19 ?

La France est parmi les pays qui ont le plus dysfonctionné et cela par le cumul de trois raisons. D’abord par affaiblissement des moyens de l’État en matière sanitaire. La gouvernance comptable nous a terriblement affaibli en matière de gestion des masques, tests et lits d’hôpitaux qui ont continué à être réduits durant la Covid. Ensuite la défiance de l’opinion à l’égard des gouvernants a affaibli ces derniers et les ont amenés à s’adapter à ce qu’ils croyaient être ses attentes. Le pouvoir est alors devenu suiviste à l’égard des voisins notamment de Berlin par exemple dans le cas du vaccin AstraZeneca. Ces politiques court termistes et suivistes ont été la résultante de toute absence de vision stratégique. Cela explique des demi-mesures ni efficaces du point de vue sanitaire, ni du point politique.

Cette politique vient-elle d'un regard erroné du gouvernement sur l'opinion des Français ?

Stéphane Rozès : Absolument. Depuis toujours dans les crises, notamment sanitaires, le pays réagit de façon disciplinée à partir de la cohérence de l’État et des gouvernants. On l’a constaté lors du premier confinement. Ainsi quand les gouvernants donnaient des signes de faiblesse en matière de campagne de vaccination et que nous étions à la traine ; les anti-vaccins inquiets ont progressé pour se résorber quand les gouvernants ont suivi le mouvement des autres pays. Notre pays fonctionne à la vision qui chez nous précède le reste. C’est le gage de l’efficacité.

Sommes-nous dans une stratégie perdante-perdante où le bilan sanitaire peu glorieux va de pair avec une situation psychologique et économique préoccupante ?

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Mais comment l’Ile-de-France a-t-elle pu perdre près de 50% de ses lits de réanimation depuis un an ?

Stéphane Rozès : Justement, notre déclassement sanitaire, industriel, économique en matière d’éducation et de recherche provient d’un état de dépression, qui ne date pas d’aujourd’hui, mais qui a été accéléré sous la présidence Macron. Sa raison en est culturelle. Notre nation pour déployer son génie et faire prospérer son modèle doit se projeter dans l’espace et le temps au travers de visions, projets politiques et stratégies. Or son incarnation, le sommet de l’État lui demande au contraire d’intérioriser des contraintes économiques extérieures procédant de Bruxelles, relayées par Bercy et correspondant à l’Imaginaire allemand ordo-libéral.

Les pays qui s’en sortent le mieux face à la crise pandémique sont ceux qui ont la meilleure cohérence entre leurs imaginaires, institutions et politiques menées. Notre pays, politique par excellence depuis toujours, est celui qui pâtit le plus d’absence d’exercice de la souveraineté nationale au fondement de l’efficacité et de toutes cohérences décisionnelles.

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