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Les meilleurs ennemis

Trou d'air : s'il est plus payant pour le FN de s'attaquer à l'UMP qu'au PS, cela pourrait aussi lui coûter des électeurs

Après plusieurs semaines d'absence, Marine Le Pen a fait sa rentrée médiatique mardi sur RMC. Elle a réaffirmé sa volonté d'être le leader de l'opposition, s'opposant toujours aussi fermement au système.

Atlantico : De retour sur la scène médiatique après plusieurs semaines d'absence, Marine Le Pen s'est à nouveau présentée, mardi, sur RMC comme "le leader de l'opposition au système" renvoyant dos à dos la droite et la gauche. Plus que le gouvernement, l’UMP semblait être sa principale cible. Est-il plus facile et payant pour le FN de s'opposer à la droite qu'au PS ?

Jean-Yves Camus : Dans le langage frontiste, le "système", également appelé "système UMPS", désigne les deux formations, renvoyées dos à dos comme "les deux faces d'une même médaille", selon une autre expression du FN. Le parti veut incarner une alternative globale et son ascension électorale ne peut se poursuivre que s'il gagne de nouveaux électeurs de droite, comme de gauche, qu'ils soient d'ailleurs sociaux-démocrates ou proches de la gauche radicale.

Cependant, il est incontestable que les plus importantes réserves de voix FN sont à droite, parmi ces électeurs ou militants UMP qui peuvent être déçus par une ligne qu'ils jugeraient insuffisamment dure face au gouvernement actuel. Le risque pour Marine Le Pen est qu'en attaquant trop l'UMP, elle soit désavouée par une partie de son électorat, qui peut trouver qu'elle se trompe de cible.

Marine Le Pen a par ailleurs estimé que "beaucoup de sympathisants de l'UMP se sentent plus proches des idées du FN". Y a-t-il une porosité réelle entre l’électorat FN et l’électorat UMP ?

Au lendemain de l’élection présidentielle du 6 mai dernier, 54% des sympathisants de l’UMP et 77% de ceux du FN se déclaraient favorables à des accords entre les deux formations, au moins au plan local et au cas par cas. Sur Radio Courtoisie le 3 septembre, Nicolas Dupont-Aignan a par ailleurs déclaré - mais cela n'engage que sa formation - qu'il faudrait un jour un "dialogue" avec le FN à la condition que "chacun fasse peut être un pas". Donc oui, il existe une attente de la base militante et électorale car beaucoup d'électeurs frontistes savent que le FN ne gouvernera jamais seul, beaucoup d'électeurs UMP ayant, eux, le sentiment qu'au fond, les deux partis appartiennent à la grande famille des droites.

Tel n'est pas cependant l'avis des états-majors, c'est bien le problème. Celui du FN comprend bien que si le parti ne devenait qu'une force d'appoint de l'UMP, il perdrait son attractivité en tant que formation anti-système, qui attire d'autant plus facilement le vote de protestation qu'il n'exerce de responsabilités ni locales, ni nationales. L'UMP a beaucoup à perdre à un accord, d'abord en terme d'image auprès de ses électeurs les plus centristes, et aussi parce que le FN, s'il signe une alliance, y mettra un prix en terme de programme et d'idéologie: au moins la préférence nationale et l'immigration zéro. Reste que localement, aux municipales de 2014 et des deux côtés, c'est la règle de calcul qui dictera la conduite des candidats entre les deux tours. C'est par une fusion de listes contre l'avis des appareils que l'ascension frontiste a commencé à Dreux en 1983. Et un élu local peut bien promettre la préférence nationale comme l'arrêt de l'immigration : ces questions ne sont pas dans ses prérogatives légales.

Comme François Mitterrand en son temps « avec la diabolisation du FN », François Hollande pourrait-il être le grand bénéficiaire de cette  concurrence que l’extrême droite livre à la droite républicaine ?

François Mitterrand a utilisé le FN alors marginal pour diviser la droite, mais il ne l'a pas créé : un parti qui 35 ans durant, recueille entre 12 et 18% des voix exprime forcément des idées qui courent dans l'opinion, ce n'est pas juste la créature d'un tacticien, fut-il génial. Surtout, François Mitterand n'a pas créé la diabolisation du FN : celle-ci est venue naturellement dans la majorité de l'opinion des années 80, parce que le FN était vu comme un avatar de l'extrême-droite de toujours, celle qui était spontanément associée à l'occupation, à Vichy, au racisme et à l'antisémitisme. Si la diabolisation diminue avec le temps, c'est parce que ces point de repères là s'éloignent. Et parce que Marine Le Pen donne une autre image du parti.

François Hollande est sans aucun doute conscient que si le FN embarrasse l'UMP, celle-ci possède encore les moyens de gagner une élection présidentielle avec ses propres forces, le résultat de mai dernier le prouve puisque l'écart n'était tout de même pas aussi grand que prévu.

Enfin, la présidente du FN a annoncé "une grande campagne politique avec toute une série de supports, pour que les Français puissent exprimer leur désaccord avec la cure d'austérité qu'on est en train de leur préparer … "  Le FN peut-il devenir un vrai parti de gouvernement avec des cadres et des élus autres que Marine Le Pen ?

Ce sont deux questions distinctes. Le FN possède déjà des cadres de talent, formés, qui travaillent leur terrain mais qui ne sont pas toujours ceux qui réussissent le mieux auprès des électeurs, le résultat des législatives le prouve ! Marine Le Pen va continuer la professionnalisation, synonyme aussi de moyens financiers que l’État va allouer au FN.

Mais celui-ci peut-il devenir un vrai parti de gouvernement ? Sans l'équivalent de la révolution culturelle profonde que Gianfranco Fini a imposée au MSI italien en 1995, je ne pense pas. Gianfranco Fini a imposé le réalisme, le pragmatisme, en supprimant l'utopie. Ce n'était possible que parce que la Démocratie Chrétienne, le Parti Libéral, le Parti Républicain, disparaissaient. Il faudrait que l'UMP explose pour que le FN suive le même chemin... Et encore ! Car un FN "réaliste" aurait-il encore un attrait ? Le risque pour le Front, c'est l'opposition perpétuelle.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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