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Travail du dimanche : quand Bricorama réclame un peu de bon sens au législateur
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Deux poids, deux mesures

Travail du dimanche : quand Bricorama réclame un peu de bon sens au législateur

Les magasins de bricolage Castorama et Leroy Merlin ont été autorisés à rouvrir leurs magasins franciliens le dimanche, ce qui n'est pas le cas de leurs concurrents. Le PDG de Bricorama, concurrent direct, y voit la manifestation d'une justice qui fonctionne à deux vitesses.

Jean-Claude  Bourrelier

Jean-Claude Bourrelier

Jean- Claude Bourrelier est PDG de la chaîne de magasins de bricolage  Bricorama.

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Atlantico : Vous dénoncez l'imbroglio législatif concernant le travail le dimanche. Comment en est-on arrivé à un système aussi complexe et illisible ?

Jean-Claude Bourrelier : La loi est illisible parce que le législateur n’a cessé d’y déroger. Selon la loi de 1906, le dimanche est le jour de repos obligatoire pour tous les salariés. Une loi qui n’a cessé d’être remise en cause ces dernières années. Il y a d’abord eu le décret IKEA qui autorise les magasins d’ameublement et de jardinage à ouvrir le dimanche. Et il y a eu ensuite la loi Mallié de 2009, qui, en créant des PUCE (périmètres d'usage de consommation exceptionnel), dans lesquels l’ouverture des magasins le dimanche est autorisée, entendait clarifier la situation juridique des établissements ouvrant le dimanche. Cela s’est fait en réalité au détriment des magasins situés en dehors de ces zones. A cela s’ajoute par ailleurs les autorisations qui dépendent du bon vouloir des maires et des préfets. Toutes ces autorisations font la part belle aux lobbys et aux grands groupes, et créent d’insupportables effets de frontière. Mes magasins doivent rester fermés, tandis qu’à quelques encablures ceux de mes concurrents, plus chanceux ou plus habiles, sont ouverts.

En effet, contrairement à Bricorama, Castorama et Leroy Merlin ont été autorisés à rouvrir leurs magasins franciliens. Comment expliquez-vous ce deux poids, deux mesures ?

C’est incompréhensible. Comment se fait-il que mes concurrents, qui disposent de 71% de parts de marché, obtiennent rapidement des dérogations pour régulariser leurs magasins quand je suis contraint par la loi de fermer les miens ? Et chose incroyable, ils ouvriront par ailleurs d’autres magasins en toute illégalité sans que la justice ne les inquiète. J’ai vraiment le sentiment qu’il y a une justice à deux vitesses, selon que l’on est un leader mondial comme mes concurrents ou une entreprise familiale comme moi. Je n’ai pas leurs réseaux. Est-ce une raison pour leur donner des passe-droits ?

Êtes-vous pour la fermeture de toutes les enseignes ou pour l'ouverture généralisée ?

Je suis avant tout pour l’égalité entre les acteurs du bricolage : tous fermés ou tous ouverts, mais tous égaux ! Que l’État impose une loi claire et lisible pour tous, une loi qui s’applique à tous sans distinction.

Selon certains observateurs l'ouverture le dimanche résulterait en un simple report des achats effectués les autres jours de la semaine. Cet argument suffit-il à justifier les fermetures dominicales ?

Plutôt qu’un débat d’économiste ou de pseudo-expert, je préfèrerais que la question du travail le dimanche soit traitée avec bon sens. Pourquoi les clients en Ile-de-France se rendent-ils dans les magasins de bricolage le dimanche ? D’abord parce qu’ils n’ont pas le temps le reste de la semaine. Cette réalité que je constate tous les jours sur le terrain a été confirmée par des enquêtes indépendantes réalisées auprès des clients.

Logiquement, si Bricorama doit fermer le dimanche alors que ses concurrents peuvent rester ouverts, alors Bricorama perd des clients. Et cela met l’entreprise en danger : sur l’année, le manque à gagner sera de 25 millions d’euros. Ils ne seront pas récupérés le reste de la semaine chez Bricorama, mais bénéficient directement à mes concurrents ouverts le dimanche.

Pour démontrer cette incohérence qui pénalise le consommateur, je lance une nouvelle initiative : "le casse-tête du bricoleur du dimanche". Cette infographie (voir ci-dessous) démontre l’absurdité et l’injustice de la situation actuelle en mettant chacun dans la tête d’un bricoleur le dimanche. Et j’appelle tous ceux qui sont indignés par cette injustice à diffuser largement l’infographie sur les réseaux sociaux.

Certains de ceux qui s'opposent au travail du dimanche le font au nom d'un modèle de société qui devrait revoir sa relation à la consommation. Êtes-vous sensible à ces arguments ?

Moi, je suis d’abord un commerçant et un entrepreneur. Je me bats pour mes salariés et pour mes clients. Je me lève d’abord chaque matin pour développer une entreprise familiale et créer des emplois, pour m’assurer que mes clients auront les meilleurs prix et les meilleurs services chez Bricorama.

Le 30 septembre dernier, une mission sur le travail dominical a été confiée à l'ex-patron de la Poste, Jean-Paul Bailly, pour proposer des pistes permettant de faire évoluer le cadre législatif. Le JDD révèle "les premiers éléments de réflexions" de ce rapport. Une des propositions de Jean-Paul Bailly pourrait être de moduler les salaires dominicaux en fonction de la taille de l'entreprise pour "redonner de l'oxygène aux petits commerces". Une modulation des règles en fonction de la taille des sociétés vous paraît-elle souhaitable ?

Je ne connais pas les premières réflexions de la commission Bailly. Moi, je paye mes salariés triple le dimanche. Ils sont tous volontaires. Je n’ai pas attendu la commission Bailly pour mettre en place une politique salariale avantageuse. Mais, je préfèrerais que cette attention soudaine aux petits commerçants commence dès maintenant en obligeant d’abord les deux gros du secteur, Leroy Merlin et Castorama, à respecter la loi. Qu’ils ferment eux-aussi leurs magasins le dimanche !

Le rapport Bailly proposerait de se baser sur "des critères beaucoup plus objectifs "concernant les autorisations administratives. Quels pourraient être ces critères ?

Si le rapport Bailly reconnaît qu’aujourd’hui les autorisations sont fixées de façon totalement discriminatoire, ce sera déjà bien. Je ne cesse de le dire depuis des années. Et je peux suggérer un critère facile à comprendre pour chacun : tous fermés ou tous ouverts, mais tous égaux ! C ‘est le plus sûr moyen d’être objectif.

Ce rapport envisagerait également de mettre au pas l'e-commerce, qui permet actuellement de passer commande tous les jours de la semaine. Cette attitude vous paraît-elle la bonne ? Faut-il vraiment aller jusqu'à brider l'e-commerce pour préserver les fermetures dominicales ?

Qui peut croire que l’on peut brider l’e-commerce ? Le législateur doit s’assurer que chaque acteur soit traité sans concurrence déloyale dans son secteur. Avant d’aller s’empêtrer dans ces débats sur le e-commerce, que le législateur s’assure d’abord que les magasins physiques de bricolage sont traités de façon équitable, et qu’un magasin Bricorama ne soit pas obligé de fermer quand son concurrent direct, situé à proximité, est ouvert.

(Cliquez sur l'image pour agrandir)

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