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Le roi d'Arabie saoudite Salmane ben Abdelaziz Al Saoud
Le roi d'Arabie saoudite Salmane ben Abdelaziz Al Saoud
©Reuters

Dans les coulisses

Tranches de vie en Arabie saoudite : pourquoi elle ne ressemble ni à ce qu’on en dit, ni à ce qu’on nous en montre

Alors que les occidentaux scrutent de l'Arabie saoudite le prix du baril et les actions militaires au Yémen, plusieurs internautes saoudiens ont décidé de montrer une autre facette de leur jeunesse sur Twitter. Et si les femmes doivent être voilées dans la rue, rien ne les empêche de se déplacer en skateboard.

Myriam Benraad

Myriam Benraad

Myriam Benraad est politologue, docteure de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et enseignante en science politique. Parallèlement, elle est conseillère technique auprès de l'Union européenne (Politique de voisinage) et auprès de plusieurs organisations internationales (Moyen-Orient / Amérique latine). Elle est l'auteure, entre autres publications, de L'Irak par-delà toutes les guerres. Idées reçues sur un Etat en transition et Jihad : des origines religieuses à l'idéologie. Idées reçues sur une notion controversée (Le Cavalier Bleu, 2018).

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Atlantico : À un moment où l’Arabie saoudite est très présente dans l’actualité (guerre au Yémen), les jeunes de la capitale saoudienne souhaitent montrer combien leur vie est aussi "cool" qu’ailleurs à travers le hashtag #RiyadhLife. On les y voit faire du skate board, s’amuser de la même manière que ceux de n'importe quel pays occidental. Quelle frange de la population saoudienne représentent-ils réellement et quel est leur mode de vie ?

Myriam Benraad : Les moins de 30 ans constituent les deux tiers de la population saoudienne, estimée en 2015 à 29 millions d’habitants. Plus d’un tiers parmi eux sont âgés de moins de 15 ans, faisant de l’Arabie saoudite l’un des pays les plus jeunes du Golfe et du Moyen-Orient. Comme ailleurs dans le monde arabe, cette jeunesse n’est pas homogène ; elle affiche des modes de vie très différents, allant du repli identitaire à l’engouement pour une modernité occidentale devenue une échappatoire face aux nombreux carcans. Les jeunes Saoudiens – issus de l’élite, de la classe moyenne des agglomérations ou des milieux plus défavorisés – se plaignent souvent d’un quotidien ennuyeux et cherchent ainsi des "refuges", des lieux d’évasion : tantôt dans le conservatisme religieux, voire l’islam radical (c’est le cas, par exemple, des jeunes frappés par le chômage malgré la rente et ses revenus), tantôt dans des "divertissements" tels que l’usage immodéré des réseaux sociaux (Facebook, Twitter.) et le vol de voitures. Mais cette réalité ne se cantonne pas à un groupe, elle est transversale.

Les tweets et les snapchats montrent un aspect léger de la vie quotidienne à Riyad, pourtant la ville est une des plus conservatrices du pays. Et le décalage a lieu : on voit, par exemple, une adolescente en niqab s’amuser sur un skateboard. Comment ces jeunes arrivent-ils à concilier leurs passe-temps occidentaux et le wahhabisme rigoriste en vigueur ? Quelles sont les choses qui leur restent définitivement interdites ?

C’est bien là le paradoxe le plus frappant et fascinant d’un royaume où se côtoient la tradition religieuse la plus stricte, faite de "lignes rouges" plus ou moins explicites, et une dynamique d’occidentalisation visible au travers de "signes extérieurs" : téléphones portables dernier cri, skateboarding etc. Cette contradiction n’est pas sans susciter d’importants remous et de violents clivages, entre les jeunes et les autorités politiques et religieuses, mais aussi au sein de la jeunesse elle-même. La question de l’émancipation des femmes qui couve derrière cette "sous-culture" et la mise à profit de la Toile et de ses ressources d’expression est d’ailleurs l’un des principaux thèmes du débat actuel. Le cas de cette adolescente vivant à Riyad, star de Vine et d’Instagram sous son pseudonyme "Amy Roko" et âgée de 22 ans, est édifiant à ce titre : avant son exposition au monde et sa popularité, celle-ci recherchait l’amusement et la liberté, qu’elle n’oppose pas en soi au respect de la tradition, dont le port du voile.

Comme dans tous les pays, la vie quotidienne dans la capitale ne reflète pas forcément la réalité du reste du pays. Comment vivent les Saoudiens des autres grandes villes que sont Jedda, La Mecque ou Médine ? Et ceux des zones plus rurales ?

Contrairement aux clichés et idées reçues, la société saoudienne est très diversifiée, ce qui se reflète au premier plan au sein d’une jeunesse qui, elle-aussi, ne représente pas un bloc fixe. Riyad est une capitale moderne et vivante, de la même manière que Jedda est une métropole côtière ouverte et cosmopolite. Ces centres urbains sont, à l’évidence, bien plus marqués par l’influence occidentale que d’autres villes et régions d’Arabie, en particulier celles qui sont plus reculées et où l’empreinte de l’islam et le mode de vie tribal marquent en profondeur le tissu social, le définissent intrinsèquement. Hauts lieux de l’islam, La Mecque et Médine sont naturellement conservatrices ; l’establishment religieux y rejette l’occidentalisation et l’émancipation de la société, notamment celles de la jeunesse, perçues comme une menace à la fois identitaire et politique. Les libertés accordées aux femmes restent restreintes : elles ne conduisent pas, ne sont pas autorisées à ouvrir seules un compte en banque ou à voyager à l’étranger sans un "gardien".

Il y a encore cent ans, l’Arabie saoudite était un pays peu peuplé et au mode de vie traditionnel, où les structures tribales et nomades jouaient encore un grand rôle. Quand on voit une ville comme Riyad aujourd’hui, on se dit que tout cela a bien changé, pourtant la tradition est encore très présente dans le pays. Comment celle-ci imprègne-t-elle la société saoudienne en 2015 ?

La double tradition tribale et musulmane reste l’une des clés de lecture et de compréhension de ce qu’est et demeure l’Arabie saoudite en 2015, même dans un contexte de succession et d’arrivée aux commandes d’un leadership politique plus jeune. De fait, il serait trompeur et simpliste de vouloir déduire des transformations récentes de la société saoudienne et de la modernisation de certains de ses segments une remise en question de l’identité du royaume. Celle-ci n’a, finalement, que peu évolué dans ses fondements. Si la société civile est parvenue à s’affirmer avec beaucoup plus de force ces dernières années, l’État continue de s’en remettre à une stricte interprétation de l’islam, salafiste, et à un conservatisme culturel et politique qui laisse peu de place aux espaces d’expression autonomes. De ce point de vue, on peut dire que le pacte à l’origine de l’histoire du royaume, conclu en 1744 entre le chef tribal et patriarche Mohammed ibn Saoud et le réformateur religieux Mohammed ibn Abd al-Wahhab est encore de rigueur.

La manne pétrolière a permis une incroyable hausse du niveau de vie des Saoudiens au siècle dernier. Pourtant, on se dit qu’il doit bien rester des laissés-pour-compte dans le pays. Qui sont-ils ?

Non seulement il reste des laissés-pour-compte dans le pays mais, contrairement à un autre lieu commun, ils sont nombreux ! Le premier défi qui se pose au nouveau roi est ainsi le taux de chômage galopant (près de 30 % chez les 15-30 ans), dans un contexte de brut à bas prix et de rétraction de l’économie nationale qui n’arrive plus à absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail. En dépit des initiatives prises par le monarque Abdallah de son vivant et de la poursuite de la campagne de "saoudisation" destinée à employer en priorité les Saoudiens face à la domination toujours écrasante de la main-d’œuvre étrangère, beaucoup reprochent aux autorités de ne pas avoir su mettre en œuvre les réformes qui s’imposaient, notamment dans le domaine de l’enseignement et de la formation. La frustration est palpable, propice à toutes les formes de radicalisation et dérives, de la consommation de drogue au vandalisme, en passant par les milliers de départs de jeunes Saoudiens vers l’Irak et la Syrie pour y rejoindre Daech.

Récemment, il a beaucoup été question des droits de l’Homme dans le pays, avec la condamnation du blogueur Raif Badawi. La liberté d’expression est encore muselée au nom de la religion dans le pays, or le niveau de vie de l’Arabie saoudite est bien proche de celui des démocraties occidentales. Sur quoi repose ce fragile équilibre ? Comment se manifeste-t-il dans la vie quotidienne ? Existe-t-il une forme d’anxiété sociale face à la possible répression ?

Cette condamnation a provoqué de vives réactions dans le royaume, surtout parmi les jeunes. Elle a relancé le débat sur la question des droits de l’Homme, l’un des plus sensibles. Mais le fait est que l’Arabie saoudite est encore bien loin d’un "printemps" révolutionnaire comme ce fut le cas ailleurs dans le monde arabe en 2011, de la Tunisie à l’Égypte, en passant par la Syrie et le Yémen. D’une part, les Saoudiens soutiennent la famille royale et les oulémas, les deux piliers de la stabilité. Certes, ceux-ci ont perdu de leur crédibilité et de leur légitimité, mais la crainte du chaos tend actuellement à prendre le dessus sur les divisions. Les Saoudiens sont surtout foncièrement attachés à la préservation de leur identité au-delà des apparences : une existence conforme aux principes de l’islam reste nécessaire à leurs yeux, et la majorité n’aspire pas au modèle de la démocratie occidentale, source d’anarchie dans ceux des États arabes l’ayant expérimentée et de domination politique des plus radicaux.

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