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Traité de Lisbonne, 10 ans après : la facture politique est salée
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L'heure du bilan ?

Traité de Lisbonne, 10 ans après : la facture politique est salée

Dix ans après la signature du traité de Lisbonne qui régit actuellement le fonctionnement de l'Union européenne, retour sur le bilan politique de ce dernier.

Erik Neveu

Erik Neveu

Erik Neveu est un sociologue et politiste français, professeur des universités agrégé en science politique et enseigne à Sciences Po Rennes.

Il est l'auteur de l'ouvrage "Sociologie politique des problèmes publiques".

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Atlantico : 10 ans après sa ratification, le 13 décembre 2007, le traité de Lisbonne représente encore, pour de nombreux français, un déni du référendum sur le traité établissant une constitution pour l'Europe de 2005. Comment faire le bilan de ce traité de Lisbonne dans cette perspective ? Faut-il parler de tournant de la confiance des français dans leurs représentants ? 

Erik Neveu : Il n'est pas certain que le vote du Traité en lui-même ait été un moment qui ait très fortement focalisé l'attention, au même titre que le rejet du Traité Constitutionnel Européen deux ans plus tôt. En 2007 pas de campagne électorale et surtout pas de vote ! L'insistance était aussi mise à l'époque sur la nécessité quasi technique de sortir l'Europe d'une impasse institutionnelle, les discours officiels s'employaient à euphémiser le non respect du suffrage populaire de 2005. Le traité de Lisbonne s'inscrit plus dans une série de déceptions politiques. Elles ont porté depuis 1986 sur les effets des alternances de droite et de gauche. Elles naissent du sentiment (pas si absurde quant on fait la sociologie des élus) d'une distance sociale croissante entre élus et électeurs, de l'impuissance du politique face à des enjeux (chômage) ou des pouvoirs économiques. Elles prennent une dimension spécifique sur l'Union Européenne où une conception assez originale du suffrage universel a parfois cours.  « Si vous ne votez pas comme on vous le dit », on ne tiendra pas compte de votre vote  (Pays-Bas, France en 2005) ou on vous redemandera de voter jusqu'à obtenir la réponse voulue (Irlande où la non ratification du Traité de Lisbonne en 2008 donnera lieu à un second vote en 2009). Parler d'un « tournant » de 2007 serait excessif, voir dans ce moment une marche dans l'escalier descendant de la confiance dans le politique, oui.

Selon un sondage réalisé par l'IFOP en 2008, le traité de Lisbonne aurait été rejeté par 53% des Français, soit un niveau proche des 54.68% du Non de 2005. Cependant, ce refus a également permis de constater une structuration d'un vote de classe au travers de la question européenne. Comment a pu évoluer cette structuration, de l'avant Maastricht à aujourdhui ?

Un premier fil conducteur serait celui d'un érosion régulière de la confiance dans l'Union Européenne. Si l’appartenance à L'Union et a la zone euros suscitent toujours une adhésion majoritaire, la construction Européenne qui était perçue comme « une source d'espoir » par 61 % des français en 2003 ne suscite plus ce qualificatif que chez 25 % d'entre eux en 2016. Des travaux distincts conduits par des équipes de Sciences Po et de Paris 1 ces dernières années convergent pour manifester une énorme différence de connaissance de L’Europe et d’intérêt pour elle selon le milieux sociaux. L'Union Européenne intéresse positivement avant tout des élites sociales internationalisées. Elle suscite une attention plus flottante et défiante dans les milieux populaires. Ouvriers et personnes peu diplômées expriment à 55 % des opinions  critiques ou réservées sur l'Union Européenne. Frilosité, repli national, déficit d'ouverture ou d'éducation de ces derniers lit-on souvent. Et si cet écart était non pas « justifié » mais intelligible par des oppositions très pratiques : qui parle (ou non) l'anglais ou une langue étrangère ? Qui voyage dans un espace supra-national ? Qui trouve dans l'espace européen des possibilités de carrière plus stimulante, des occasions de rencontres enrichissantes, qui à les outils culturels pour conjuguer des styles de vie en sautant les frontières ? Qui peut voir – à tort ou a raison - dans l'Europe une machine au fonctionnement peu intelligible qui remplace le chauffeur de poids lourd gascon par le bulgare, dont la baguette magique fait passer lune usine de Picardie en Pologne ?

Dans quelle mesure l'élection d'Emmanuel Macron peut elle trouver une filiation dans ce clivage né des différents référendums européens ?

Il est devenu banal d'opposer des « souverainistes » à des « pro-européens ». Il n'est pas sur que ces catégories soient très éclairantes parce qu'au sein de chaque camp motivations et valeurs sont assez disparates. On peut être réticent aux formes de la construction européenne par nationalisme, par crainte très pratique de voir son emploi délocalisé par les processus d'unification, parce qu'on voit dans l'internationalisation une menace plus qu'une promesse. Mais d'autres peuvent considérer que le niveau national est sinon le meilleur du moins le moins pire pour défendre des droits sociaux, résister à la dynamique néo-libérale. A l'inverse on peut être pro-européen parce qu'on y trouve un espace adéquat à des activités économiques, un espace d'opportunités professionnelles, par convictions plus fédéralistes ou vision d'une culture et d'un monde sans frontières. Si chaque pôle regroupe des sensibilités diverses, la question du devenir des Etats-nations, des identités nationales – que ce soit face à l'Union Européenne ou à la mondialisation économique- est devenu un principe majuscule de clivage. Emmanuel Macron a su apparaître comme le candidat le plus résolument porteur d'une posture pro-européenne, affirmant aussi la possibilité de tirer un bilan positif des effets de la mondialisation. Il n'a pas cotisé aux discours de méfiance sur l'étranger, aux rhétoriques xénophobes. Il doit à ce positionnement une part de la dynamique fédératrice de son succès...mais aussi une part de la défiance qu'il peut susciter en milieux populaires.

 

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