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Tous climato-sceptiques à l’insu de notre plein gré ? Pourquoi notre cerveau n’est pas fait pour s’intéresser à la COP21
©Reuters

Climat, même pas peur

Tous climato-sceptiques à l’insu de notre plein gré ? Pourquoi notre cerveau n’est pas fait pour s’intéresser à la COP21

L’intérêt des populations pour la COP21 reste aujourd’hui très modéré. Un manque d’investissement citoyen qui s'explique par le fait que les effets du changement climatique ne sont aujourd’hui pas assez visibles, car le risque n'est pris en compte par le cerveau que s'il fait peur...

Elke U. Weber

Elke U. Weber

Elke U. Weber est professeur de business international à la Business School de Columbia et professeur de psychologie à l’Université de Columbia, et co-fondatrice du Cred (Center for Research on Environmental Decisions).
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Atlantico : Pourquoi les citoyens ne peuvent scientifiquement pas s'intéresser à la COP21? La façon dont fonctionne notre cerveau est-elle un obstacle à notre compréhension et à notre réaction vis-à-vis du désastre à venir?

Elke U. Weber : Le problème avec le changement climatique est qu'il est un phénomène statistique très abstrait dont la plupart des gens ne voient pas encore concrètement les preuves physiques ou du moins la preuve qui leur ferait peur. Le climat pour eux c’est comme la météo. Ainsi le changement climatique résonne avec temps plus chaud, plus de sécheresses peut-être, mais ne coïncide pas avec des effets dévastateurs, voire mortels. Aujourd’hui, le gens savent mais se disent que ça ne les concerne pas. Ce sera le lot des générations futures. Et ils ont le sentiment que d’ici là, les Etats et scientifiques devraient être en mesure de gérer les impacts, de s’y adapter. 

Au final, si une majorité de gens ne s’investit pas, c’est que le risque est un sentiment, pas une statistique. Et on ne peut prendre de mesures individuelles que sur des événements ou des sujets dont on a le sentiment qu’ils nous menacent directement. 

Les choses qui nous font peur (les serpents, les lions, une personne vous braquant avec un pistolet…) évoluent en fonction de l’immédiateté du risque et au gré de l’évolution humaine. Un jour, nos cerveaux sauront très certainement capter cette peur des choses abstraites et potentiellement mortelles, la question est de savoir quand. 

Quoiqu’il en soit, le changement climatique n’est pas un danger pour notre planète, qui a traversé de nombreuses périodes de réchauffement et de refroidissement dans son existence. Ce qui est en jeu, c’est le maintien d’un climat propice à la survie de notre espèce. C’est un autre problème.

D’autres sujets, comme la mort, sont-ils propices à ce blocage mental empêchant les hommes de l’accepter comme une réalité ?

Oui, c’est tout à fait exact, la mort est un autre exemple, très curieux, pour lequel nos savons (intellectuellement et en principe) qu’elle va nous toucher, mais qui nous apparaît "immédiatement" inimaginable. Raison qui nous fait l’évacuer de notre esprit pour maintenir notre équilibre quotidien. 

Comment expliquer, malgré les enjeux mondiaux et vitaux du réchauffement climatique, que les gens s'intéressent plus aux actualités liées aux attentats et au terrorisme ?

Tandis que le changement climatique n’atteint pas un haut niveau dans ce que les psychologues Slovic, Fischhoff et Lichtenstein ont appelé, dans les années 1970, les "dimensions de risques psychologiques", le terrorisme, lui, est devenu la nouvelle dimension, la tête d'affiche des choses qui nous font peur. Pourquoi ? Parce qu'il semble incontrôlable et évoque la crainte. A l’heure où ces trois psychologues menaient leurs études, la principale dimension de risque était incarnée par le nucléaire. Aujourd’hui, elle a été éclipsée par le terrorisme et son mode d’action, l’attentat.

Et même si aucune action efficace d’éradication des attaques terroristes et de leurs causes sous-jacentes n’a été mise à jour, la possibilité d’un jour réussir à la trouver semble plus simple que d’imaginer une réponse efficace au changement climatique. Ma collègue Ruth Greenspan Bell, juriste au Centre Woodrow Wilson à Washington et co-directrice de SUSSTAIN (avec moi), un réseau de sciences sociales conçu pour diffuser et mettre en œuvre des réponses efficaces au changement climatique, aime à dire qu'il n'y a pas de solution miracle au changement climatique et que tout ce que nous avons, c’est une "chevrotine d'argent" (ie, une multitude de projectiles qui s’ajoutent et permettent de lutte contre).

L'impression assez majoritairement partagée par la population qu'il ne sortira rien de la COP21 et qu'il leur est difficile d'agir à leur échelle explique-t-elle une sorte de refus psychologique à s'investir sur ces questions?

Oui, le changement climatique nécessite une action politique (et pas seulement à Paris, mais dans tous les pays), des solutions économiques, des nouvelles technologies (à la fois d'énergie et de captage du carbone), mais aussi un changement de comportement massif ! Tout cela de manière coordonnée et dans une redistribution massive des capitaux du monde entier. 

Les gens ont-ils donc raison de douter du résultat de la COP21 ? Peut-être. Et peuvent-ils simplement abandonner et laisser faire ? Évidemment, la réponse est non. 

Mais ce sentiment n’est en effet pas absent chez beaucoup. Reste que, personnellement, je mise sur le Mythe de Sisyphe d'Albert Camus et le fait que sur des événements complexes, des points de basculement s’opèrent et exigent une action sur plusieurs fronts différents. Le réchauffement climatique pourrait ainsi voir une plus grande part de l’opinion publique s’emparer du combat de manière inattendue. Je préfère conclure sur cette note plus optimiste!

Propos recueillis par Fanny Costes

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