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Technologies sécuritaires : des armes de lutte high-tech, à ne pas confondre avec celles employées pour contrôler les populations dans les régimes autoritaires
©Thomas SAMSON / AFP

Vertige

Technologies sécuritaires : des armes de lutte high-tech, à ne pas confondre avec celles employées pour contrôler les populations dans les régimes autoritaires

La société française "Webdrone" emploie des cybers-spécialistes, afin de traquer les réseaux cybercriminels et les malfrats. Le tout, en utilisant des "drones virtuels", et en faisant appel aux apports inédits du digital sécuritaire dans la lutte anti-criminalité.

Franck DeCloquement

Franck DeCloquement

Ancien de l’Ecole de Guerre Economique (EGE), Franck DeCloquement est expert-praticien en intelligence économique et stratégique (IES), et membre du conseil scientifique de l’Institut d’Études de Géopolitique Appliquée - EGA. Il intervient comme conseil en appui aux directions d'entreprises implantées en France et à l'international, dans des environnements concurrentiels et complexes. Membre du CEPS, de la CyberTaskforce et du Cercle K2, il est aussi spécialiste des problématiques ayant trait à l'impact des nouvelles technologies et du cyber, sur les écosystèmes économique et sociaux. Mais également, sur la prégnance des conflits géoéconomiques et des ingérences extérieures déstabilisantes sur les Etats européens. Professeur à l'IRIS (l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques), il y enseigne l'intelligence économique, les stratégies d’influence, ainsi que l'impact des ingérences malveillantes et des actions d’espionnage dans la sphère économique. Il enseigne également à l'IHEMI (L'institut des Hautes Etudes du Ministère de l'Intérieur) et à l'IHEDN (Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale), les actions d'influence et de contre-ingérence, les stratégies d'attaques subversives adverses contre les entreprises, au sein des prestigieux cycles de formation en Intelligence Stratégique de ces deux instituts. Il a également enseigné la Géopolitique des Médias et de l'internet à l’IFP (Institut Française de Presse) de l’université Paris 2 Panthéon-Assas, pour le Master recherche « Médias et Mondialisation ». Franck DeCloquement est le coauteur du « Petit traité d’attaques subversives contre les entreprises - Théorie et pratique de la contre ingérence économique », paru chez CHIRON. Egalement l'auteur du chapitre cinq sur « la protection de l'information en ligne » du « Manuel d'intelligence économique » paru en 2020 aux Presses Universitaires de France (PUF).

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Atlantico.fr : Si l’apport des technologies du digital est totalement légal et vertueux dans le cadre des enquêtes pénales de lutte anti-criminalité, n'y a-t-il cependant pas un risque de dérives à terme, à ce qu’un usage sécuritaire dévoyé puisse rapidement dépasser ce cadre strict ? 

Franck DeCloquement : Dans le contexte français qui nous occupe, et à la différence de certaines puissances extra-européennes, je vous répondrais très clairement par la négative. Et même si nous avons culturellement une appétence au conflit, la France n’est pas le Far West ! Personne n’a d’ailleurs intérêts à contrevenir à la réglementation en vigueur. Et quand bien même, cela serait durement sanctionné par les autorités. 

Il est d’ailleurs utile de bien distinguer les choses en la matière, et de les remettre très nettement en perspective pour nos lecteurs : de nombreuses sociétés spécialisées qui utilisent les apports vertueux des nouvelles technologies du digital en matière d’effort de lutte contre la criminalité, agissent en conformité avec la loi française. A l’image de la société « Webdrone » que vous mentionnez en introduction, dont le métier est de rassembler des preuves, de faire appliquer le droit, et de garantir la confiance dans l’économie numérique pour le compte de ses clients. Les outils ainsi développés par l’entreprise permettent d'apporter des solutions et des process intelligents de lutte anti-contrefaçon dans les secteurs du luxe et des grandes marques, des biens de consommation, du médical et du pharmaceutique, des vins et spiritueux, des biens culturels et évènementiels, des composants, des pièces et matériaux électroniques High-Tech. Cela vise pour l’essentiel toutes les formes de cybercriminalité sur le Web, par la mise en place d’outils et de méthodes permettant de détecter en amont, et dans les meilleurs délais possibles, toutes formes de diffusion pouvant représenter une menace avérée ou un risque notable contre le capital immatériel et les biens essentiels des organisations clientes. Et ceci s’avère indispensable, tant les besoins sont aujourd’hui immenses en la matière. Créée en 2011 en Bourgogne, cette initiative est d’ailleurs soutenue par l’incubateur PREMICE, BPI France, la région Bourgogne, le Réseau Entreprendre et l’union européenne via le FEDER. Un modèle d’intelligence en matière d’initiative innovante, à ne surtout pas confondre avec les projets totalitaires dont la presse se fait souvent l’écho, et ayant trait au « contrôle social » et liberticide des populations dans des pays extra-européens autoritaires, aux pratiques pour le moins liberticides et dictatoriales. 

A ce titre, et selon une étude datant de 2018 menée par l’Office européen de la Propriété intellectuelle (EUIPO), les imitations de vêtements de marques contrefaits, de sacs à main de luxe, les faux smartphones et les médicaments frauduleux font perdre au bas mot, chaque année, près de 60 milliards d’euros à l’économie européenne... Et l’on ne parle pas des risques sanitaires inhérents et de santé publique dans ce dernier cas… Le coût économique de la contrefaçon en Europe est proprement faramineux au demeurant, et nous coûte collectivement très cher. Une tendance lourde qui semble avoir de très beaux jours devant elle selon les estimations de l’EUIPO et de l’OCDE. D’autant que le fléau des produits contrefaits pèse jusqu’à 5 % des importations de l’UE. Soit environ 85 milliards d’euros par an... L’ardoise n’est pas mince ! 

Mais la lutte contre les importations de produits contrefaits demeure très faible au regard des volumes en jeu. Selon les chiffres publiés par la Commission européenne pour l’année 2016, les douanes ont intercepté environ 41 millions de produits contrefaits. La valeur totale des produits authentiques équivalents est estimée à un peu plus de 672 millions d’euros. Côté français, la douane française a elle stoppé aux frontières de l’hexagone 8,4 millions de faux produits en 2017, dont 1,2 million de jeux jouets et articles de sport. Suivis par 1,1 million de vêtements et plus d’1 million d’équipements électriques, électroniques et informatiques...

Cette contrefaçon de masse menace des pans entiers de nos économies occidentales dont la valeur repose sur la propriété intellectuelle, et participent à hauteur de 42% du PIB européen et pèse 28 % de l’emploi en Europe. Le coût engendré par la contrefaçon a ainsi été chiffré en 2018 à 434 000 emplois directement perdus dans les 13 secteurs passés au crible par l’EUIPO. Parmi lesquels on retrouve les vêtements, les jeux, la maroquinerie, mais aussi les vins et spiritueux ou les médicaments... Cette lutte anti-contrefaçon est rendue complexe par la légèreté des peines encourues en comparaison avec celles appliquées à d’autres secteurs de criminalité, tels que les trafics de drogue. Comme le souligne cette étude, le risque encouru étant beaucoup moins élevé, le secteur de la contrefaçon a ainsi rapidement attiré dans son sillage les réseaux du crime organisé. 

Webdrone qui est présente sur le secteur de la cybersécurité met par exemple à la disposition de ses utilisateurs, une plateforme intelligente dédiée de détection automatique d’informations sur la cybercriminalité et les contrefaçons. De quoi s’agit-il en somme ? Ces drones « virtuels », sans aucune limite en matière de capacité, sont en réalité des bots informatiques (autrement dit, des agents logiciels automatiques ou semi-automatiques), qui se connectent et interagissent avec les serveurs comme un programme client utilisé par un humain. D'où le terme « bots », qui est la contraction par aphérèse de « robots », programmés avec toutes les connaissances d’un expert en cybercriminalité et adressés sur des cibles précises. Ils vont ensuite consulter sur des pages web ciblées des millions de données : les forums, les sites d’échanges en ligne sont par exemple prioritairement visités. Dédiée aux professionnels, Webdrone propose un accompagnement personnalisé des organisations qui souhaitent mettre en place une veille systématique sur les contrefaçons de leurs produits. Spécialisée dans l'intelligence économique, l'ingénierie et la cybercriminalité, cette entreprise propose une plate-forme de veille et de détection automatique d’informations par « e-drones » d’une part, et un service expert pour la réalisation de missions d’analyse, d’investigations et de reporting opérationnel d’autre part. Et cela, dans le cadre de la réalisation de missions d’analyses et d’investigations. 

En outre, et ceci à son importance, l’entreprise lutte par des moyens juridiques dédiés et par des moyens douaniers. L’objectif étant d’apporter de l’information opérationnelle,  pour mener des actions en justice notamment. Et pour cela, toutes les données sont naturellement obtenues de façon légale. À ce titre, un huissier de justice mandaté intervient dans ce cadre afin d’établir un constat vis-à-vis du travail réalisé par les équipes dédiées. 

Se dirige-t-on tout doucement vers une société de surveillance globale « à la chinoise », ou nous serions tous soumis et surveillés en permanence ? Faut-il s'inquiéter de cette occurrence anxiogène ?

Comme nous l’évoquions plus haut, et même si nombreux sont ceux qui poussent la métaphore à son comble dans le champ politique à des fins électoralistes, nous ne sommes pas en régime totalitaire dans l’hexagone. Et dans le contexte de nos sociétés occidentales hyper-technologiques, quoique l’on en pense, prime est d’abord donnée au respect de la loi et au contrôle parlementaire des décisions de notre exécutif. 

Au demeurant, la Chine et les États-Unis disposent mutuellement du même arsenal digital offensif. Et leurs technologies de pouvoir sont finalement réparties de manière homothétique, bien que s’exerçant de façon fort différente dans l’espace public. Elles reposent pourtant toutes sur le contrôle social qu’elles induisent, et l’efficacité qu’elles en retirent. Quand bien même ce déploiement nous est pourtant présenté de manière fallacieuse pour mieux nous rallier, sous un jour « neutre », « techniciste » et souvent « dépolitisée ». Pour autant, la psalmodie des argumentaires politiques très orientés qui s’égrène dans les médias, pour défendre la primauté d’une vision sécuritaire de nos sociétés pour mieux les pacifier, ne galvanise pas l’adhésion générale, ni même la confiance populaire des foules hexagonales… L’opinion publique française est partagée, c’est le moins que l’on puisse dire, tant l’esprit de l’époque est réfractaire, défiant, insoumis et revêche en matière de réduction des libertés individuelles. L’affaire me semble entendue. 

Depuis plus de vingt ans, des enquêtes d’opinions menées dans tous les pays développés révèlent qu'en France plus qu'ailleurs, on se méfie de l’action des pouvoirs publics en place, de leurs agissements subreptices et des règles sauvages du marché de la concurrence. Cette défiance tous azimuts allant de pair avec un incivisme beaucoup plus fréquent. En retour, le manque de confiance endémique des Français en eux-mêmes, entrave leur capacité de coopération et de projection dans l’avenir. Ce qui conduit l'État à tout réglementer en amont dans les moindres détails, et à vider de son contenu le dialogue social et la coopération spontanée des acteurs sociaux entre eux. L'objectif prioritaire de ces mêmes acteurs devient alors la sauvegarde immuable de leurs rentes de situations catégorielles. Et cette segmentation de la société entre corps ou classes d’individus, ne peut qu'alimenter la division, la constance d’un certain fatalisme national avide de statu quo, ainsi que la suspicion généralisée de « tous contre tous ». Ce déficit de confiance endémique réduit notablement l'aptitude des Français au bonheur, et à la confiance en l’avenir. D’où, une forme exacerbée de répulsion – bien plus qu’ailleurs – sur ce qui pourrait amener à encore plus de contrôle et de réduction des libertés individuelles. 

Si l’ordre sécuritaire et bien plébiscité dans les sondages d’opinion pour autrui, peu de nos compatriotes sont cependant prêts à s’y soumettre aveuglément eux-mêmes, en contrepartie d’une réduction supposée de l’incertitude sur l’avenir. On le sait depuis toujours : « l’enfer, c’est les autres » ! De même, cette défiance induit une peur exacerbée de la concurrence internationale et une répulsion viscérale à l’idée même de compétition. Suscitant l'institution de barrières qui garantissent des rentes de situation stables, des revendications catégorielles favorisant parfois la corruption et l'appel permanent à la réglementation limitative pour autrui. Le modèle social français entretient un véritable cercle vicieux de ce point de vue. Favorisant ainsi et paradoxalement l'expansion du corporatisme et le renforcement du dirigisme d’Etat, qui ruinent le dialogue social et l’ouverture des possibles. Tel un ruban de Moebius immuable, cette boucle récursive se referme sur elle-même, confinant à une forme de schizophrénie. Nous le constatons, l’acceptation collective d’un modèle autoritaire de gouvernance « à la Chinoise » par le truchement de la technologie n’est pas encore pour demain. Et c’est heureux. 

Comment s'assurer - in fine - que certaines limites soient respectées ?

Les gardes fous sont nombreux. Si l’intrication irrémédiable de la technologie, de l’économie et du pouvoir s’est profondément sédimentée à travers l’émergence récente du digital, il  nous faut cependant bien comprendre que ces technologies sont devenues des objets de pouvoir en soi. C’est-à-dire, un répertoire d’actions, de stratégies, de tactiques indirectes, qui se fondent sur les techniques et leur organisation afin de nourrir ceux qui exercent le pouvoir, souhaitent le conserver ou entreprennent de la conquérir. Et ce « technologisme totalisant » là, certains le nomme d’ores et déjà « fascisme ». Sa gouvernance ne repose plus uniquement sur la subordination des individus à une idéologie totalitaire, mais sur leur programmation pour mieux les mouler à un système totalisant prévalent. 

L’idéologie n’est cependant pas absente dans cette affaire : elle a juste muée, s’est fragmentée et individualisée, elle s’est enfoncée et incluse dans les profondeurs sédimentaires des choix techniques eux-mêmes. Car avec le numérique, la technique a définitivement pris le pas sur la science. Et le design, l’économie comportementale, les technologies cognitives et le storytelling sont devenus les nouveaux « softs » pour installer en profondeur le logiciel du système technicien. Ils sont sa « boîte noire » en quelque sorte. Mais le transfert du pouvoir politique aux entreprises technologiques, révèle un peu plus chaque jour ses limites. La fabrication du consentement, la manipulation de nos choix, de nos opinions, de nos actes bogue partout en définitive. Et la surveillance globale semble ne jamais produire l’effet escompté par ses promoteurs. Et l’idéal qu’elle promeut en définitive s’étiole : à savoir la disparition totale du risque et de l’incertitude. Autrement dit, le mythe de la sécurité parfaite et infinie… Comme si cette quête d’efficacité pour elle-même, menait en réalité à sa propre négation, aux confins d’un « cul-de-sac » logique. Au demeurant, la quête de l’efficacité absolue nous conduit irrémédiablement à une forme de contradiction corrélative – voire autoréflexive – parfaitement irréductible : celle de sa propre inefficacité à prévoir le futur. À mesure qu’elle progresse, elle ne produit finalement aucun résultat réel, allant même jusqu’à détruire la confiance dans la liberté qu’elle est censée pourtant garantir... Paradoxe et vertige infini de la complexité du réel. Affaire à suivre, donc… 

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