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Vue de l'étranger, 
la surprise Le Pen du 1er tour 
laisse le jeu ouvert pour le 2nd
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Le grand bazar

Trois journalistes, belge, suisse et britannique dressent le bilan du premier tour.

Hugh   Schofield,  Pierre Ruetschy, Jean-Pierre Jacqmin

Hugh Schofield, Pierre Ruetschy, Jean-Pierre Jacqmin

Hugh Schofield est le correspondant de la BBC à Paris.

Pierre Ruetschy est rédacteur en chef du journal suisse La Tribune de Genève.

Jean-Pierre Jacqmin est directeur de l’information de la chaîne de télévision belge RTBF.

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Atlantico : Vous êtes journalistes originaires d’autres pays européens. Quel est, selon vous, les principaux points à retenir de ce premier tour de l’élection présidentielle française ?

Hugh Schofield : La chose qui me frappe le plus, au-delà de qui sera élu, c’est le score réalisé par Marine Le Pen. Ce résultat pose des questions quant à la recomposition ponctuelle de la droite française. Sur BFMTV, des commentateurs remarquaient quelque chose d’intéressant : c’est la première fois que l’UMP et ses militants parlent du Front national comme s’il faisait partie de leur famille politique. Ils présentaient le résultat de ce premier tour avec un optimisme étonnant, considérant que 45% des suffrages étaient à droite. Cela en dit beaucoup sur la manière dont le FN est perçu par le reste de la droite.

Comme dans d’autres pays européens, ce parti devient acceptable. La gauche va hurler mais il me semble que ce mouvement est inéluctable. La question se posera d’autant plus si Marine Le Pen envisage de renommer son parti.

Pierre Ruetschy : Le résultat le plus surprenant, celui qui va avoir un impact important et profond sur la droite française, c’est la percée inattendue de Marine Le Pen. Cela montre que les frustrations, les forces de rejet, ont atteint en France un niveau extrêmement élevé. Ces sentiments n’ont plus d’autre voie d’expression que celle d’un parti extrémiste dont on sait qu’il n’apporte aucune solution.

C’est la victoire des populismes. Si l’on ajoute le score de Jean-Luc Mélenchon à celui de Marine Le Pen, le total est plus élevé que celui de François Hollande.

Le Front national est vu en Suisse comme encore plus radical et plus à droite que l’UDC chez nous. Il garde un côté peu fréquentable. L’UDC est le premier parti et il s’est intégré à la vie politique suisse. Le Front national reste un pays émergent qui cherche sa place à droite. Il aura, je pense, un effet destructeur sur l’UMP.

Jean-Pierre Jacqmin : Il est clair que le score de Marine Le Pen, qui approche les 20%, montre que les percées qui avaient déjà été opérées par son père n’étaient pas un hasard. Cela montre aussi que Nicolas Sarkozy, qui a tenté de séduire l’électorat du Front national, n’est pas parvenu à se substituer à l’original.

L’interprétation de cette montée, en Belgique, dépend des convictions des uns et des autres. Nous connaissons un phénomène similaire chez nous où l’extrême droite connait des résultats proches et même parfois supérieurs. Ils ont une représentation importante au Parlement. Certains, notamment chez les démocrates, peuvent s’en inquiéter.

Le second tour est-il pour vous déjà joué ? 

Hugh Schofield : Je suis convaincu à 99% que François Hollande a déjà gagné. Je crois qu’il y a un moment où l’ambiance s’installe en France, lors d’une élection présidentielle, où tout le monde a déjà décidé qui avait gagné. Les sondages n’évoluent plus. Ce sentiment s’installe en général dans la semaine qui suit le premier tour et devrait continuer de se solidifier.

Pierre Ruetschy : Il faudrait aujourd’hui la rupture qu’annonçait Nicolas Sarkozy en 2007. Une campagne ordinaire de sa part ne suffira pas. Il lui faudra un événement extérieur imprévisible qui provoquerait un changement soudain des positions. Sinon, il faudrait une vraie prise de conscience au sein de sa campagne.

Derrière sa réclamation de trois débats, on peut justement voir une volonté de secouer la situation politique et de redistribuer les cartes. Est-ce qu’il peut y arriver ? Les statistiques semblent jouer contre lui. La question est aussi de savoir si Nicolas Sarkozy, qui était dans une approche assez offensive, va tenter d’aller vers un dénigrement total de François Hollande afin de le faire passer pour un loser absolu. Cela serait très difficile mais je suis curieux de voir s’il se laissera tenter par la stratégie de la violence, qui est habituellement l’arme des perdants.

Jean-Pierre Jacqmin : C’est un duel, rien n’est jamais joué d’avance. Il est clair que lorsque l’on compte les voix, de manière brute, leur nombre est plus élevé à droite qu’à gauche. Cela dit, Nicolas Sarkozy va devoir faire un grand écart complexe et risqué entre les électeurs de François Bayrou d’un côté et Marine Le Pen de l’autre.

Pour autant, nous remarquons que Jean-Luc Mélenchon, a été longtemps présenté comme un troisième homme. Son résultat décevant ne conforte pas François Hollande dans sa place de favori.

Le duel entre Nicolas Sarkozy et François Hollande va-t-il se jouer sur le plan des idées, des propositions ou un choc des personnalités ?

Hugh Schofield : Il est dans l’intérêt de Nicolas Sarkozy de lutter sur le plan des propositions. Les idées devraient être plus concrètes que lors du premier tour. Mais cela ne suffira pas à permettre au président sortant de rattraper son retard.

François Hollande n’est pas dépourvu d’idées. Il a montré qu’il parvenait assez bien à résister aux idées de Nicolas Sarkozy. Dimanche soir, Nathalie Kosciusko-Morizet s’est confrontée à Vincent Peillon à la télévision et le PS a montré qu’il avait des réponses à proposer.

En Europe, on commence à parler de la fin de l’austérité. Des critiques commencent à émerger contre la politique de « Merkozy ». Cela ne jouera pas en faveur de Nicolas Sarkozy car il n’est plus considéré comme impensable de proposer un projet différent de celui promu jusqu’ici par Paris et Berlin.

Pierre Ruetschy : Je pense que l’on va rester dans le duel de personnalités. Ils ont des styles tellement opposés qu’ils se prêtent parfaitement à cette opposition. Si l’un ou l’autre parvenait à trouver une stratégie convaincante pour sortir du marasme économique, réduire la dette et se dégager par le haut de la situation actuelle, il pourrait effectivement avoir un avantage énorme. Mais cela relève à mon sens du miracle.

Jean-Pierre Jacqmin : La campagne du premier tour a été marquée par l’opposition entre des individus. A plusieurs reprises, il y a eu la possibilité d’aborder les choses sur le fond mais j’ai le sentiment que la dynamique actuelle, la précipitation médiatique permanente et ce besoin de toujours passer à quelque chose de nouveau ne laisse pas le temps de s’arrêter sur les sujets de fonds.

Dire que ce sera simplement un « mano à mano », je ne crois pas. La question de l’idéologie sera prédominante : Nicolas Sarkozy devra avoir un discours encore plus direct vis-à-vis des électeurs du Front national et François Hollande se présentera en candidat de l’Etat providence. Les deux hommes vont devoir s’affronter d’avantage.

Ce que tout le monde attend, c’est le débat télévisé. Il peut encore faire bouger les choses, de manière forte. Les Français ne sont pas aussi girouette qu’on ne le croît. Ils donnent leurs voies pour des raisons précises, beaucoup plus réfléchies qu’on ne le pense souvent. Mais ils peuvent encore être influencés par l’attitude des candidats. Il s’agit bien de nommer un chef de l’Etat. Pour reprendre la formule du président de Gaulle, l’élection est « un rendez-vous entre un homme et un peuple ». Il faudra pour les candidats gagner la confiance des électeurs en n’étant dans ce duel ni celui qui sera trop passif, ni celui qui sera trop agressif. Rien qu’en disant cela, vous devez très bien voir de qui je veux parler !

L’élection de François Hollande serait-elle un bouleversement pour les autres pays européens ?

Hugh Scofield : A mon avis, moins que l’on ne peut le croire. Les marges de manœuvres de François Hollande sont infimes. Il sera confronté dès le début de son mandat à des réalités économiques qui décideront de sa politique.

Le niveau de la dette française est perçu comme gravissime. Mon collègue sur la BBC qui s’occupe de la finance estimait que le volume de dette française détenu par les étrangers devient de plus en plus considérable. François Hollande ne peut pas choquer ces gens-là, il doit les rassurer. Il devra donc accepter de ne pas tout faire immédiatement et de patienter. Il y aura certainement des réformes symboliques, comme une série de postes dans la fonction publique, mais rien qui ne change radicalement la donne économique.

C’était d’ailleurs le pari de Jean-Luc Mélenchon : il estimait que François Hollande, c’est comme Nicolas Sarkozy et qu’il faudrait attendre encore cinq ans pour voir émerger une « vraie gauche ». C’est ce qui lui a permis de remonter face à l’inertie politique qu’incarnent les deux partis majoritaires.

Pierre Ruetschy : Vaste question. J’ai le sentiment que, sur le plan de la politique et de l’économie, ce ne serait pas forcément une bonne nouvelle. Si j’ai bien compris le programme de François Hollande, il se dirigerait plutôt vers une politique budgétaire expansionniste reposant sur l’emploi de fonctionnaires supplémentaires et sur une réduction de la dette loin d’être prioritaire. Or la France est réellement menacée par une explosion de sa dette. Elle ne peut pas se permettre de la voir grossir encore plus. Un François Hollande élu qui prendrait ses distances avec Angela Merkel serait risqué : la politique allemande semble pour l’instant porter ses fruits.

Jean-Pierre Jacqmin : Je ne pense pas que ce serait un bouleversement pour l’Europe. Il en faudrait plus pour que les données changent. La France est l’un des pays clefs, c’est une évidence. L’élection de son président et le poids de celui-ci peut jouer. Mais pour que les choses changent en faveur d’une Europe différente, il faudrait aussi que l’Allemagne bascule à gauche. Certains peuvent effectivement voir dans l’élection de François Hollande un premier pas dans cette direction.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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