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Suicides à France Télécom et à la Poste : le management français manque-t-il de sensibilité ?
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Souffrance

Suicides à France Télécom et à la Poste : le management français manque-t-il de sensibilité ?

Au-delà des cas personnels, les suicides des salariés en entreprise illustrent un aspect peu évoqué de la société française.

Marco Diani

Marco Diani

Marco Diani est chercheur au CNRS, où il est membre d'une importante unité multidisciplinaire rattachée à l'Universités de Paris X et Paris VIII, à l’ENS et au CNRS. Il a été pendant plus de dix ans (1984-1996), Mellon Professor of Social Sciences and International and European Studies à la Northwestern University, à Chicago.

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Pourquoi tant de suicides au travail en France ? Pourquoi la question du harcèlement et du stress au travail est encore si négligée en France ? Pourquoi,  si peu d'initiatives efficaces, malgré l'émotion, les enquêtes et les rapports parlementaires ? Enfin, pourquoi une telle surdité de la part des pouvoirs publics, de la classe politique, mais aussi des syndicats et des managers ?

Nous voulons partir de cette «anomalie » car elle révèle les failles d'une culture politique et managériale qui ignore presque tout de la gestion des humains en situation de crise extrême. Le suicide « au travail » bouleverse et indigne, alors que la mort volontaire des enfermés, des policiers et des agriculteurs, en revanche, suscitent seulement silence et désintérêt. Et pourtant : au travail ou en prison, les différences sont moins grandes que ce l'on pourrait penser et les causes sont sur le fond les mêmes.

Combien d’experts savent en effet que le milieu carcéral français génère sept à huit fois plus de suicides que dans l'ensemble de la population et qu'à comparaison pondérée par populations et densités carcérales, il y en a quatre à cinq fois plus en France qu'en Italie, aux États-Unis ou en Espagne.

Le coût humain de la concurrence généralisée

Lorsqu’il s’agit de « suicides au travail », la société civile, l’opinion publique et les médias sont bouleversés par ces morts désespérés qui font l'effet d'un électrochoc. On cite les tragédies des familles, on pointe du doigt les pressions des « chefs », le malaise et le stress individuels… mais les causes profondes restent inexplorées. France Telecom devient Orange, Renault fusionne avec Nissan, la Poste s'internationalise et se « privatise ». Des entreprises d’État, avec ses personnels « garantis », dans un environnement peu concurrentiel plonge dans la mondialisation accélérée, sans aucun ménagement des individus et des groupes qui formaient auparavant la communauté de travail, son principal amortisseur de crise.

On passe ainsi d'une quasi-absence de pression sur les performances et une cogestion humaine traditionnellement organisée avec les syndicats à un univers déshumanisé et impitoyable. Dans ce contexte de destruction des solidarités, où chacun est en concurrence avec tout son environnement, les suicides représentent les coûts humains de la concurrence généralisée, qui se trouve  être - grande nouveauté - individuelle et mondialisée à la fois. Et le management montre toutes ses limites et son absence de réactivité. Voilà ce qui est grave et révélateur du déni de responsabilité des « managers » tant dans le « privé » que dans la sphère publique : entreprises et administrations s'en remettent au « symptôme » et au traitement individuel. On présente les suicides comme une série noire : on parle de « contagion » pour les prisons ou de « mode », selon la macabre expression de l’ineffable ex-PDG d'Orange/France Telecom, Alain Lombard. 

Et que fait alors, au plus haut de la crise, Orange/France Telecom ? Et maintenant à La Poste ? On va procéder à un audit : ses 100 000 salariés vont remplir des questionnaires, on va leur envoyer des psychiatres, et un cabinet est chargé de mener une énième « mission d'évaluation des risques », et les promesses d'un avenir radieux vont pleuvoir de partout. Autre bizarre anomalie : au CNRS, à l'Inserm, dans les universités il y a des chercheurs - y compris de renommée mondiale - mais les administrations publiques ou les grandes entreprises se gardent bien de faire appel à leurs compétences. Plus inquiétant encore : parmi les grands projets de recherche qui seront financés par ANR, Ministeres ou par le « grand emprunt national», il n'en figure aucun sur les transformations du travail, le stress et conséquences perverses de la « modernité » sur les individus, les groupes et les organisations.

Les causes sont enracinées en profondeur, mais la France est le seul grand pays avancé ne disposant d'aucun programme sérieux de recherche sur les suicides, et encore moins sur le travail, le stress et la souffrance au travail. Personne pour étudier la profonde défaillance d'un management capable d'une si mauvaise gestion de crise du « facteur humain ». En France, des managers peuvent être inhumains et incompétents mais sont souvent inattaquables et intouchables. Nous sommes dramatiquement confrontés aux retards de la gestion stratégique, en un mot du style de management à la française.

En comparant les cultures managériales, force est de constater que l'on trouve probablement en France l'une des plus dures au monde, et de loin la plus sourde à la souffrance, tant individuelle qu'en groupes. Managers inhumains, manquant souvent de professionnalisme, mais imbus d'eux-mêmes, et aussi parfois, sourds aux signes de détresse et profondément incompétents. Les suicides sont la partie émergente d’une réalité plus dramatique : en effet, ils pointent la défaillance structurelle du management à la française, à savoir l'absence de véritable dialogue démocratique, et surtout de ce nous définissons comme des « espaces symboliques d'identité ». Ces « espaces symboliques d'identité » doivent permettre la détection rapide et la prévision des crises, la création de nouveaux acteurs, afin d'élargir les relais d'alerte, et ainsi augmenter la circulation de la parole, autrement inaudible, de ceux qui souffrent et permettre ainsi d‘analyser les problèmes d‘une manière partagée et consensuelle.

Comment créer cet espace public partagé ?

D'abord en informant (en reformant ce serait mieux, mais le temps presse)  les élites dirigeantes, si souvent ignares de la complexité et à la fragilité de la gestion des humains, et dont la formation par les « grandes écoles » est une véritable honte, tellement elle est, dans ce domaine, inexistante ou pauvre. Ce n’est pas nous qui le disons, mais les plus grands managers publics et privés. Ensuite en prenant en compte le poids historique encore si présent de la culture sociale d'Ancien Régime, où le subordonné, à l'instar du vassal, peut crever en paix aussi longtemps que le chef conserve ses privilèges. Alexis de Tocqueville écrivait en 1835, : « Il y a un préjugé naturel qui porte l’homme à mépriser celui qui a été son inférieur, longtemps encore après qu’il est devenu son égal. A l’inégalité réelle que produit la fortune ou la loi, succède toujours une inégalité imaginaire qui a sa racine dans les mœurs.» Ces mots décrivent encore parfaitement la réalité des rapport hiérarchiques en France, où les « subordonnés » demeurent, dans l’imaginaire collectif des « chefs », un groupe globalement considéré comme inférieur.

Lorsque une crise éclate, cette souffrance bien réelle est relayée par les pages de l’actualité immédiate des journaux, et la question fait une nouvelle irruption fracassante dans le débat public français, sans que les ressorts et les contours en soient clairement définis, perçus et maîtrisés. Depuis des années, le mal-être et le mal-vivre au travail occupent la scene dans la société française mais sans que cela ne fasse l’objet d’une attention soutenue ou d’une inclusion dans le débat public français. Il suffit de voir la presse de ces dernières semaines pour mesurer l’ampleur du désastre. 

Des « chefs »  qui ont toujours raison, malgré et envers tout.La grandeur du management et du pouvoir politique, dans la crise de civilisation que nous vivons actuellement, serait de repenser et encourager ces espaces publics partagés, indispensables outils de communication et de vigie démocratique ne pas laisser la voie ouverte au désespoir et au populisme. Et aux actes extrêmes. Alexis de Tocqueville l'avait déjà dit, il y presque deux siècles, mais en France on n'aime pas (trop) Tocqueville….

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