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Princesse Latifa Al-Maktoum Dubaï Emiats arabes unis Arabie saoudite Qatar Doha
Princesse Latifa Al-Maktoum Dubaï Emiats arabes unis Arabie saoudite Qatar Doha
©Capture d'écran YouTube / DR

Latifa Al-Maktoum

SOS princesse en danger : les sombres secrets de la justice médiévale de Dubaï bien au-delà de la famille royale

La princesse Latifa Al-Maktoum est parvenue à envoyer des appels au secours à ses amis via des messages vidéo, selon des informations de la BBC. Elle affirme être retenue "en otage" et craindre pour sa vie. Cette affaire peut-elle avoir un impact sur les relations entre les différentes puissances au Moyen-Orient ?

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

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Atlantico.fr : La princesse Latifa, fille de l’émir de Dubaï, affirme être retenue prisonnière depuis sa tentative d’évasion en 2018. Pourquoi cette princesse est-elle retenue captive ?

Roland Lombardi : C’est une vieille histoire. La princesse Latifa est la fille de Mohammed ben Rashid al-Maktoum, l'émir de Dubaï et le Premier ministre des Émirats arabes unis. Âgée aujourd’hui de 35 ans, elle aurait déjà été séquestrée durant trois ans quand elle était adolescente. En 2002, alors qu’elle a 15 ans, elle aurait tenté une première tentative de fugue. Plus tard, en février 2018, la princesse fait une nouvelle tentative pour s’enfuir de l'Émirat à bord d’un voilier. Celui-ci est alors intercepté par la marine indienne et elle sera livrée aux services secrets de son père, qui l’aurait chloroformée et ramenée inconsciente dans l’Emirat.

Depuis, elle est enfermée dans une villa transformée en prison dorée. Toute visite lui serait interdite et ce serait des proches qui lui feraient passer clandestinement des téléphones portables utilisés pour lancer ses appels de détresse.

La princesse Latifa dit avoir voulu échapper à l’emprise de son père, l’émir de Dubaï, qu’elle décrit comme un homme extrêmement violent. Il est vrai que l’émir n’est pas à son premier scandale familial. La justice britannique a déjà établi qu’il avait déjà fait enlever la sœur de Latifa, la princesse Shamsa, qui elle aussi avait tenté de fuir en Angleterre quand elle avait 18 ans. Le mode opératoire fut le même : elle aurait été droguée et ramenée à Dubaï puis enfermée. Il y a également le procès intenté par la princesse Haya, sœur du roi de Jordanie et sixième épouse de l’émir. Elle aussi s’est enfuie en 2019 et s’est réfugiée à Londres avec ses deux enfants. Aujourd’hui, elle souhaite obtenir leur garde et le divorce.

Mais au-delà du drame et de l’aspect plus que choquant de la situation vécue par la princesse Latifa, le géopolitologue que je suis ne peut s’empêcher de voir dans la résurgence ces jours-ci de cette triste affaire, une forme d’exploitation par les ennemis des Émirats - et je pense ici surtout au Qatar - qui n’est pas anodine dans le contexte actuel du Moyen-Orient…

Cette affaire ne relève-t-elle que du fait divers ou peut-elle avoir un impact dans ce qui se joue politiquement au Moyen-Orient ? Le Qatar, par exemple, peut-il en tirer profit ?

Absolument. Ne perdons jamais de vue qu’en matière de guerre d’influence, le Qatar a une certaine longueur d’avance et excelle dans le domaine. Ses pétrodollars et ses lobbyistes sont très présents et très efficaces en Occident notamment dans les médias britanniques et américains. On l’a très bien vu avec l’affaire Khashoggi. Mais rappelons rapidement le contexte : depuis 2011 et le début des printemps arabes, jusqu’à aujourd’hui, les Émirats se positionnent à la pointe des contre-révolutions arabes. Mieux, les E.A.U. sont à la tête de l’alliance constituée de l’Égypte de Sissi et de la « nouvelle » Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane (MBS) pour s’opposer à l’axe Qatar-Turquie, chantre de l’islam politique des Frères musulmans.

Le ministre de la Défense et prince héritier d’Abu Dhabi, Mohammed ben Zayed (MBZ), reste le mentor de MBS, le jeune prince héritier saoudien.

Or, la « déclaration d’Al-Ula », initiée par Riyad en janvier dernier et qui acte la fin de la crise avec le Qatar, suscite la réticence d’Abu Dhabi. Si les Émirats ont rejoint l’initiative, il n’en reste pas moins que leur homme fort, Mohamed ben Zayed, davantage à la manœuvre que MBS dans le farouche affrontement idéologique et géopolitique qui l’oppose à Doha et l’émir Tamim, est clairement méfiant. Le prince héritier émirati cache mal son inquiétude de voir son poulain MBS infléchir ses positions dans la région ou pire, perdre en influence - au profit de son père et de ses opposants dans le royaume - sur certains dossiers régionaux comme la Palestine, la Turquie ou la Libye. MBZ espère que cette « réconciliation » est passagère, le temps que le prince héritier saoudien consolide son pouvoir à Riyad en montrant notamment patte blanche à Washington. Car en attendant, le départ du président Trump - réaliste et soutien inconditionnel des hommes forts dans la région - et l’arrivée d’une administration Biden, plus idéologue et très hostile à l’égard des autocrates, posent problème à MBZ. Fin janvier, Biden a d’ailleurs temporairement suspendu les ventes d’armes américaines à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis… MBZ (comme Sissi et MBS) garde un souvenir amer de l’époque Obama. Or, la composition du gouvernement Biden, avec un grand nombre de personnalités présentes lors de l’accord sur le nucléaire iranien et surtout des soutiens avérés de l’islam politique des Frères musulmans, annonce une sorte de « 3e administration Obama ». MBZ sait également qu’en matière de guerre de l’information, il accuse un retard notable par rapport au savoir-faire qatari. D’autant plus que Doha jouit d’une bonne image et de lobbyistes influents au Congrès, auprès des équipes du nouveau président américain et des Démocrates…

C’est pourquoi la victoire de Joe Biden à la Maison-Blanche a suscité un réel soulagement à Doha. Et pour cause, comme on l’a vu, le nouveau locataire de la Maison-Blanche est en train de donner un nouveau répit et un second souffle, de manière pour l’instant indirecte mais certaine, au Qatar.

Ainsi, comme je viens de le dire, au-delà du geste en direction de Washington, MBS souhaite peut-être aussi par ce rabibochage forcé avec Doha s’acheter un semblant de trêve de la part des médias aux ordres des Qataris, en particulier Al Jazeera Arabic, qui réalise la meilleure audience dans le monde arabe. Est-ce le cas avec les E.A.U. ? C’est beaucoup moins certain. Il ne serait alors pas étonnant de voir dans les jours prochains l’affaire de la pauvre princesse Latifa grossir ou voir d’autres scandales touchant les Émirats « exploser » dans les médias à Londres et à Washington notamment pour le discréditer un peu plus auprès de la nouvelle administration américaine…  

Loin des strass et paillettes que Dubaï semble vouloir afficher comme vitrine, notamment grâce aux influenceurs qui peuplent ses plages, l’Emirat semble cacher une face plus sombre avec une justice autoritaire. Le collectif "Detained in Dubai" défend ceux qui sont détenus arbitrairement dans l’Emirat, parfois de simples touristes. Pourquoi une telle fermeté ?

Attention car il faut être prudent avec ce genre de collectifs. Dans la région, ils sont souvent à la solde, encore une fois, des ennemis du pays cible… On voit les mêmes en Égypte et leurs motivations sont souvent moins louables qu’on pourrait le penser. Lorsqu’on gratte un peu, on trouve souvent la main et l’argent d’opposants du régime ou encore du Qatar. N’oublions pas que nous sommes dans une guerre féroce de l’information et surtout de la désinformation où tous les coups sont permis. Quoi qu’il en soit, ne soyons cependant pas naïfs. Si le modèle de gouvernance défendu par les E.A.U sont un savant mélange de société ouverte et de libéralisme économique, c’est aussi celui d’une autocratie, certes se voulant « éclairée » mais autocratie tout de même. Toutefois, il faut rétablir certaines vérités. Comme ses voisins, les Émirats ont eu la chance d’être dotés d'immenses ressources en pétrole et en gaz. Mais à la différence de l’Arabie saoudite et bien avant le Qatar, ses dirigeants avisés ont su diversifier leurs ressources et leurs activités économiques en se tournant vers le commerce, la finance, l'immobilier, le trafic aérien, le tourisme de luxe, les zones franches, les médias, les ports francs, le transit, l'enseignement, la culture, la haute technologie, la recherche scientifique et même le développement durable (notamment l’énergie solaire et le recyclage et la désalinisation de l’eau). Il en a résulté un développement économique conséquent et non exclusivement basé sur les seules rentes pétrolières et gazières donnant au pays l’allure d’une sorte de Hong Kong version moyen-orientale. Les 10 millions d'habitants (avec une proportion de 8 étrangers - travailleurs immigrés originaires principalement d’Asie du Sud-est - sur 9 habitants) jouissent ainsi d'une qualité de vie certaine. Bien meilleure que dans les autres pays du Golfe et qui n’a quand même rien à voir avec le sort déplorable des pauvres ouvriers qui, par exemple, travaillent en ce moment dans la construction des stades de la Coupe du monde de football de 2022 au Qatar…

Par ailleurs, chacun des émirats qui compose les E.A.U, possède sa propre administration et est gouverné par un émir qui conserve l'autonomie de gestion des ressources de son Emirat.

Le Conseil Suprême des Émirs est la plus haute autorité de la Fédération. Il cumule les pouvoirs exécutif et législatif. En pratique, le président est toujours un membre du clan al-Nahyan d'Abou Dhabi (la capitale) et le vice-président ainsi que le premier ministre sont de la tribu al-Maktoum de Dubaï. Le Conseil National Fédéral est composé de 40 membres dont 20 sont nommés par le président et 20 sont élus, chaque émirat ayant un nombre de représentants équivalent à son poids démographique. Leur mandat dure deux ans et les fonctions de ce conseil sont uniquement consultatives. De ce système découle une certaine forme de paternalisme d’État dont la base est l’art subtil du consensus qui se traduit tant au niveau politique que sociétal. Ainsi, cet art du consensus consiste également à autoriser certains magasins de boissons alcoolisées, camouflés sous de fausses enseignes, ou exiger un permis de la police afin de pouvoir se procurer une bonne bouteille. Cela se traduit aussi par une signalétique particulière dans les hôtels autorisant le port du bikini mais qui interdit cependant toute démonstration d’affection en public. Bref, tous les étrangers qui ont travaillé ou ont visité le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats vous le diront sans appel : la vie des expatriés ou des touristes est tout de même sans comparaison à Dubaï ou à Abou Dhabi qu’ailleurs dans le Golfe.

Donc encore une fois, attention à la désinformation concernant les Émirats.

Enfin, pour revenir à l’affaire Latifa et pour conclure, l'avocat de la princesse, Rodney Dixon, appelle déjà l'ONU et le gouvernement britannique à se mobiliser pour réclamer sa libération. Le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab, a qualifié mardi les images de « très dérangeantes ». Le Premier ministre Boris Johnson s'est lui aussi dit « très inquiet ». J’espère que du côté français, les autorités seront plus prudentes et ne tomberont pas dans le piège et que la realpolitik prévaudra sur l’émotionnel.

Car au-delà d’être un allié stratégique solide et un important partenaire commercial, n’oublions pas qu’il y a quelques mois - suite à la republication des caricatures de Charlie -, les E.A.U. ont été l’un des rares pays à soutenir Paris lors de la campagne et des manifestations islamistes anti-françaises dans le monde arabe fomentées par les services secrets turcs et surtout, avec les deniers de nos « chers amis du Qatar »…

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