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"Le désir de consommation prend le pas sur la compassion avec la souffrance d’autrui…"
"Le désir de consommation prend le pas sur la compassion avec la souffrance d’autrui…"
©Reuters

Hypocrisie

#jemindigneunefoisparan : sommes-nous capables de regarder en face (la vie de) ceux qui nous permettent de consommer comme nous le faisons ?

L'effondrement de l'atelier de confection textile au Bangladesh a provoqué une vague d'émotion dans le monde occidental (le pape François parlant de "travail d'esclave"), pourtant premier consommateur de ce qui sortait de ses lignes de production. L'indignation ponctuelle quand un drame arrive semble pourtant bien dérisoire face à l'indifférence standard du consommateur lambda.

Anthony Mahé et Michel Wieviorka

Anthony Mahé et Michel Wieviorka

Anthony Mahé est sociologue au Centre d’Etudes sur l’Actuel et le Quotidien.

Spécialiste du comportement du consommateur, il a réalisé une thèse de doctorat sur le recours à l’endettement bancaire.

Michel Wieviorka est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociale (EHESS). Il a notamment publié Pour la prochaine gauche aux Editions Robert Laffont et Evil chez Polity.

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Atlantico : L’effondrement d’un immeuble contenant des ateliers de confection textile au Bangladesh ayant fait 500 morts a créé une vive émotion au sein de la communauté internationale. Est-il encore possible aujourd’hui pour un consommateur des économies développées d’ignorer qu’une partie de ses vêtements proviennent de ce genre d’ateliers ?  

Anthony Mahé : Tout est dans la manière de poser le problème. La question posée ici est pertinente. Il paraît difficile en effet  d’ignorer qu’une partie de nos vêtements provient effectivement de ce type de modèle économique. Pour autant, en opposant un drame humain à une consommation matérielle, on oublie un peu vite que, justement, le vêtement ne se réduit  pas à un bien purement matériel dans notre société. Il est réapproprié pour former un langage entre les gens. Baudrillard avait en son temps bien montré comment les objets (vêtements ou autres) fonctionnent comme un système de signes et donc de communication. Le vêtement assure un statut social et marque une appartenance. Aujourd’hui on parle de "tribus" de consommateurs où le vêtement est un vecteur d’appartenance à une communauté (une communauté de marque par exemple). D’ailleurs les marques jouent un rôle important dans cette quête identitaire de nos contemporains. Nous sommes dans un système social où on se fabrique une identité à travers des objets-signes et à travers lesquels on tisse du lien social. On peut discuter des heures sur l’aspect moral de la chose, le fait est que le vêtement est un élément structurant dans la cohésion sociale, quelle que soit sa provenance géographique puisque ce sont les codes auxquels le vêtement est assigné dans sa nouvelle culture qui prédominent. Chacun se préoccupe de la place qu’il peut trouver dans la société dans laquelle il vit ici et maintenant, et de fait plus que celle dans laquelle il ne vit pas… en cela on peut dire que le désir de consommation prend le pas sur la compassion avec la souffrance d’autrui…car il est lointain. Au fond nous ne sommes que des animaux sociaux.

Michel Wieviorka : C'est un très vieux thème, celui de de la logique de production contre la logique de la consommation. Nous savons depuis très longtemps que les équipements sportifs auxquels les jeunes sont très attachés ont pu être fabriqués dans des conditions hallucinantes, le plus souvent en Asie. C'est ce que la journaliste Naomi Klein a déjà largement montré. Donc cette question n'est pas neuve et a souvent été mise en avant. Malgré tout, ces deux logiques ne semblent pas s'articuler très facilement, et il est bien délicat d'arriver à conjuguer les attentes des consommateurs avec les revendications et les problèmes des producteurs.

Les "connaissances économiques" des consommateurs français leur permettent-elles de comprendre que le prix auquel nous payons nos produits découlent forcément de main d’œuvre sous-payée ?

Anthony Mahé : En tout cas les médias, par exemple les magazines télévisés qui rencontrent un certain succès, semblent s’en faire un large écho. Toutefois les bas prix peuvent être liés à d’autres facteurs que l’exploitation d’une main-d’œuvre sous-payée, pour autant c’est vrai dans une large partie. Mais encore une fois, il ne s’agit peut-être pas d’opposer le savoir et le non-savoir. Il est vrai qu’on a une tendance à tout vouloir résoudre par la pédagogie dans notre pays. Notre consommation, même frénétique, irrationnelle, artificielle, etc. a un sens et est structurante, ce n’est pas simplement de l’économie. Le problème dépasse largement celui de la prise de conscience et du savoir. On ne peut pas déconstruire un système aussi facilement que cela car il est ancré culturellement. Notre consommation fait partie de notre culture et on ne change pas les règles d’un claquement de doigt.  

Michel Wieviorka : L'information est disponible et nous pouvons tous savoir, si tant est que l'on s'intéresse à ce genre de choses, quels sont exactement les problèmes et les drames liés à ces questions. Simplement, il y a l'information qui interpelle et celle qui laisse indifférent, et nous sommes, par définition, très sélectifs. Donc nous pouvons être très émus d'apprendre qu'il y ait une des centaine de morts comme dans cette catastrophe au Bangladesh, mais, dans le même temps, ne pas lier cela à une réflexion sur autre chose. C'est vrai dans de très nombreux domaines, comme la politique internationale où ce qui se passe au Proche-Orient a plus d'impact pour nous que ce qui se passerait dans un pays lointain, pour un évènement qui nous concerne beaucoup moins, même s'il y a dix fois plus de morts.

Nous sommes sélectifs, il n'empêche qu'il y a parfois des chocs, des découvertes, où le matelas épais qui peut séparer ce que l'on connaît vraiment de la réalité se dissipe. Un peu comme l'affaire de la viande de cheval dans les lasagnes qui a fait prendre conscience à certains consommateurs sensibles aux publicités que les lasagnes qu'on leur vendait comme étant quasiment des produits artisanaux ne l'étaient pas vraiment...

La prise de conscience entraîne parfois des effets considérables : de nombreuses campagnes dénonçant la fabrication d'équipements de sport par des enfants ont eu un vrai effet. Les entreprises sont devenues très vigilantes, une marque connue ne peut plus maintenant se permettre de voir accoler à son image ce genre de pratiques. C'est d'ailleurs souvent dans la fabrication de produits ne portant pas de grandes marques que l'on trouve maintenant les conditions de production les plus difficiles.

Derrière le débat sur le made in France, nos concitoyens sont-ils réellement intéressés par la traçabilité textile ?

Anthony Mahé : J’aurais tendance à dire que le choix du made in France est surtout le fait des catégories les plus âgées de notre société, les "seniors". J’ai pu le vérifier par exemple dans le domaine de l’électroménager. Là aussi, cette préoccupation marque davantage un intérêt pour la préservation de l’économie nationale, une fierté d’ordre patriotique plus qu’une contestation de la surexploitation de la main d’œuvre dans les pays asiatiques. Encore une fois, chacun se préoccupe plus de la société dans laquelle il vit. D’ailleurs lorsqu’il est question du  modèle économique asiatique, chinois particulièrement, on dénonce tout autant, sinon plus, les cas de concurrences déloyales et de domination outrageante de cette nouvelle puissance économique que le sort des ouvriers locaux. Quand les entreprises occidentales délocalisent leurs usines en Asie, on dénonce davantage la suppression d’emplois que cela occasionne que les conditions de travail de leurs nouveaux salariés en Orient… Donc oui, il s’agit plus d’ethnocentrisme qu’autre chose.

Pour ceux qui en sont conscients, comment expliquer le paradoxe entre cette réalité et le fait de ne s’offusquer qu'occasionnellement de la situation de ces gens ?

Anthony Mahé : Encore une fois il n’y pas d’un côté les conscients et de l’autre les non-conscients. Chacun vit différemment avec cette conscience. Certains s’en offusquent et s’engagent en militant et en agissant contre cela, en contestant. D’autres (la plupart ?) font avec cette réalité. Personne ne peut rester vraiment rester insensible devant la nouvelle de cet effondrement d’immeuble au Bangladesh. D’aucun pensera que ce n’est pourtant pas compliqué d’arrêter de consommer ces vêtements et objets afin de ne pas cautionner le système d’exploitation qui en est à l’origine. Mais c’est sous-estimer la force de l’imaginaire qui transforme le sens de l’acte consommatoire. Pour autant il existe un mouvement citoyen qui tend à insérer dans notre modèle culturel de nouveaux marqueurs dans nos "Dress codes". L’écologie bien sûr, mais aussi le commerce équitable, même si on a peut-être plus l’habitude de le voir dans le domaine alimentaire. C’est peut-être cette piste là qu’il faut suivre parce qu’ici on ne cherche pas à se détourner de la consommation ou à en rejeter un pan, mais à y introduire un nouveau sens, de nouveaux codes. Ainsi l’équilibre culturel est préservé et il y a véritablement une chance de changer un peu les choses.

Michel Wieviorka : Il y a une certaine capacité de se mettre derrière un voile d'ignorance, et de ne pas se poser certaines questions, un peu comme une mère de famille à qui le fils aîné offrirait une télévision toute neuve sans se poser la question d'où vient l'argent. De façon plus générale, le consommateur qui verra qu'il peut acheter à des prix intéressants des vêtements, n'ira peut-être pas se poser des questions. C'est vrai quand ça se passe au loin, mais aussi à côté de chez vous. Par exemple, aux États-Unis, de nombreuses campagnes sont lancées contre Walmart sur sa politique extrêmement dure vis-à-vis de son personnel pour les empêcher de développer une action syndicale. Pourtant les consommateurs se disent qu'ils paieront toujours moins cher avec Walmart. On a donc une sorte d'ensemble connaissance/indifférence, jusqu'au jour où arrive un énorme drame qui touche l'opinion, ou que des acteurs se mobilisent pour faire savoir ce qui ne va pas.

Mais plus généralement, même si une ONG peut toujours vous amener à faire un don pour l'aider à lutter contre une situation qu'elle combat, les arguments comme "si vous achetez tel type de vêtements, vous contribuez à l'exploitation des enfants" ne sont pas suffisants pour vous amener à changer votre comportement. Il faut des arguments beaucoup plus élaborés, pour saisir l'ensemble de la chaîne qui amène à l'achat final. Quand vous achetez quelque chose, vous ne vous posez pas sans arrêt des questions aussi compliquées. L'acte de consommation reste naturellement déconnecté de la logique de production.

Et quand ils s'en offusquent, ne le font-ils pas en appliquant une grille de lecture erronée ? 

Michel Wieviorka : Il y a bien sûr ceux dont le niveau de connaissance se résume à ce que disent les grands médias, et ceux qui cherchent à se documenter un petit peu plus. De plus, quand on dit "Bangladesh", viennent rapidement des images négatives, des conditions climatiques difficiles, un PIB ramené à chaque habitant très faible. A partir du moment où nous sommes sensibles à ces questions nous y apportons des niveaux de réponse qui peuvent être très différents. Il y en a qui vous appelleront ainsi, non pas à consommer autrement, mais plutôt à dire "je consomme comme je veux, mais je demande la fermeture des frontières", ou "l'interdiction des délocalisation" et la "démondialisation". Mais on sort déjà de la simple grille de lecture du citoyen moyen qui lui doit juste aller s'acheter un pantalon. 

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